Le Temps qui reste

« XV
L’amour a un triomphe et la mort aussi,
le temps et le temps d’après.
Nous n’en avons aucun.
Rien que des chutes d’étoiles autour de nous. Reflet et silence.
Mais le chant au-dessus de la poussière d’après
nous surpassera. »

Ingeborg Bachmann, « Chants en fuite » in « Toute personne qui tombe a des ailes : Poèmes 1942-1967 », p. 369-387, Traduction de l’allemand par Françoise Rétif, Gallimard, 2015.

L’incendie du noir occupe tout l’horizon
cette absence de couleur est sans mémoire, ni futur,
elle fraye avec les ombres, le silence et la guerre,
quand enterrés, les vivants crient et supplient
il n’y a plus rien après, et ton inquiétude grandit,
la mienne est logée comme un astre métallique, dans ma chair,

cette course éperdue qui longe les battements de ton cœur,
la bataille perdue d’avance, ce qui survit dans ta prison opaque,
faites de barreaux durs, de réflexes invisibles, de larmes,
ces liens du sang sont mêlés aux psychodrames,
ils ont plongés à la source d’un monde clos.

Je ne parviens pas à lui faire entendre raison,
les pulsions du corps sont par trop puissantes,
et le corps dégradé du frère s’abîme en auto-aveuglement,
la dévoration de chaque minute dans un jeu d’attentions,
et la vie qui s’arrête tout juste après-demain.

Quand la forme du temps est le présent inerte,
et que je donne des coups contre le langage,
le langage sclérosé dans des psychés malades,
tout ce refus des raisonnements, cette haine du sens,
cette mémoire fausse, travaillée par des ombres,

l’histrion de plus en plus faible va mourir,
et la thérapie possible, jamais faite, est déjà inutile,
Il reste à peine une poignée d’années,
et tout retour en arrière semble impossible.
Je pense à lui comme à un naufragé, un autre-là, ami déjà-perdu,

et la faute est aussi mienne, les milles sens attisés,
par la mémoire précise, du porno-flash, du jeu et de l’artifice,
cette capture de l’attention omniprésente,
le souffle court, la salive, et les yeux à demi-fermés,
n’empêchent jamais de penser à ce qui est derrière,

le masque léger du monstre, de l’enfant-signe.
un autre masque tenu par l’esprit saigné à blanc.
Tapie dans l’obscurité, se tient le corps d’un adulte,
tendu vers un autre monde qu’il regrette,
ces bouquets de sensations brûlées dans ses veines,
le souvenir d’un monde plus beau, plus juste, plus libre.

Souviens toi de nous autres,
car nous partons, tout seuls, si loin,
à la vitesse des âmes, enfermées, enchaînées et brûlées,
par des passions négatives, fortes, qui meurtrissent,
l’alcool, la fumée des cendres, et la fatigue,
que demandent le travail et la lutte dans ce monde inutile,

Les vendeurs de plaisirs sont partout légions,
ils fournissent la dopamine, le neuro-laps puissant,
et l’inquiétude de ne pas en avoir grandit toujours,
à tous les moments de ce Temps aux ressorts fabriqués.
Mais le plaisir disparaît quand on l’obtient.
Il fuit à peine tenu dans la paume de nos mains.

Je regarde la figure oubliée, aimée, le corps en miettes,
et jamais un seul instant, je ne peux penser sans remords, à ta finitude,
cette limite vitale ou ce bords organique atteint,
là nos yeux sont plongés vers l’intérieur,
de la forme du Temps qui nous entraîne et nous condamne.

MP – 23122022

La pulsation des rêves

« Le destin est la Demeure sans Porte –
On y entre par le Soleil –
Après quoi on jette l’Échelle,
Car l’Évasion – est faite –


La variété vient du Rêve
De ce qui a lieu dehors –
Où l’Écureuil joue – les Baies se colorent –
Et les Sapins s’inclinent devant Dieu – »

Emily Dickinson, « Cahiers» in « Car l’adieu, c’est la nuit» p.203, choix, traduction et présentation de Claire Malroux, Gallimard, 2007.

Dans le béton morne, solide, survivent des lumières,
quand la nuit entoure les ruelles, les esprits,
le crépuscule enterré, à l’horizon déjà froid,
les êtres noués aux visages de spectres,
sortent de leurs blockhaus, avides et nerveux.

La ville compose des circuits mobiles, multiples,
par lesquels circulent les mémoires dans l’obscurité,
et pénétrante, plus avant, vient la secousse,
le battement lourd des cœurs déjà noyés,
dans l’eau du sommeil ; grise, opaque et sans restes,

Ce sont des messagers noirs, le produit infini des rêves,
dont l’enveloppe gazeuse s’évapore dans la Nature,
dans les yeux fixes, globules mobiles d’insectes,
ce qui s’allume et s’éteint ; des tâches jaunes et noires,
le clignotement des crânes rugueux, rêvant ; ouverts ou fermés,

Ce qui s’échappe là est un liquide de cendres, spectral,
une couleur bleue sombre, amère, et sans âges,
que boivent les nombreux veilleurs de minuit,
les silhouettes d’ombres et de sang, dégoulinent,
toutes ces émissions nocturnes, perpétuelles.

Il n’est plus temps de lutter contre cette armée,
ces créatures qui aspirent le souffle des dormeurs,
et tournent et tournent dans l’orbite des soleils.
Carbones, nuages, poussières de planètes,
cette collision des forces arriment leurs fantômes,

sur des regards tremblants, tournés vers l’intérieur,
des innombrables vies rangées suivant des angles,
coupants, droits, géométriques de la terreur,
toute cette mathématique du chaos et de l’ailleurs.
Les psychés enfin reliées par delà la veille,

tracent des frontières floues avec des livres-couleurs,
dans l’électrique dimension ; ce rêve de l’éther,
vers le ciel rempli d’étoiles, de songes, et de signaux.
Cette partition est jouée par des fantômes musiciens,
ils s’activent à écouter la lumière, pulsante, dynamique.

Déchiffrer les signes oniriques, les rêves sinueux,
à l’aide d’un grand tableau souple de réponses,
c’est le monstre déchiffreur ; le psychonaute,
sorti dans l’espace de la conscience endormie,
qui révèle aux patient-es les sens de leurs voyages.

Ne cherche pas à les fuir, ces psychogenèses.
Forces psychiques, cerveaux en spirales, sentiers blancs et bleus,
remplies de toutes les aspirations, tous les rêves-cristaux de minuit,
matières et formes mélangées à l’instant du corps éternel,
l’armée des rêves bataille contre les nuits et les jours.

MP – 28102022

Total Kollaps

« Dans le mouvement qui lui est propre, le mystique cherche à rejoindre – dût-elle passer par la nuit – la positivité d’une existence en ouvrant vers elle une communication difficile. Et quand bien même cette existence se conteste elle-même, se creuse dans le travail de sa propre négativité pour se retirer indéfiniment dans un jour sans lumière, dans une nuit sans ombre, dans une pureté sans nom, dans une visibilité libre de toute figure, elle n’en est pas moins un abri où l’expérience peut trouver son repos. »

Michel Foucault, « Ni l’un ni l’autre » in « La pensée du dehors », Fata Morgana, 1986.

Le neurolaps infect et la fonte de ses produits,
pour une sensation lente, sinueuse, le corps tordu,
de douleur vive, d’ombres, par les nerfs meurtris,
dans le couloir d’un temps figé, solide et inerte,
s’est avancée la créature, cet autre malléable,

J’ai vu le visage aux traits mobiles, fuyants,
caressé, sur la vitre d’or et de flammes rouges,
toute cette circulation du sang sous la peau,
la braise qui pulse, et le clignotement dans l’air,
chaque pas cassé, les jambes en arrière,

et le poison avalé, dans l’instillation du fixe,
de l’inerte, la peur qui dure, traumatique,
et la vision soudaine, coupée de ses attaches,
la seule force, le seul corps soudain retiré,
La nuque froide et rigidifiée,

Le temps s’est mis à crier,
et le ciel à tomber dans mes bras tremblants.
J’ai vu le mannequin blanc, qui tressaute,
chaque seconde durant des heures,
le heurt du bitume gris et chaud,

Ne penser qu’à cela, cette fixité de la douleur,
l’architecte de cette fin adaptée,
celui qui monstre dans l’air chaud,
le désordre des muscles, la mémoire encagée,
traversés par l’air lourd et chaud.

Ce flash du trauma a écarté tous les autres,
fait fuir la demeure et le sang dans le désert.
La voix qui remonte depuis le souffle
s’arrête maintenant, tiré en arrière,
elle n’est plus mienne sinon ailleurs.

Tout cela dure une éternité dans soixante minutes.
J’ai vu la terminaison nerveuse,
ces fibres dérangées, collées aux choses,
et les box d’instruments et de pellicules blanches,
ces fabriques de systèmes aux fins bien conformes.

L’audio-fixe sur l’idée d’être au contact,
avaler, puis jamais recracher, puis souffrir,
Les frontières étendues, leurs bords élimés,
et la frayeur de n’être plus soi, plus vivant,
Entouré par la force, le savoir qui enferment,

Élimination des corps, ce qu’ils peuvent,
et des sensations vraies, naturelles.
Un programme d’affectation des idiots,
dans leurs langages d’enfermés par l’expert-monstre,
dans leurs systèmes neurotoxiques, de relations très adaptées.

Suppression des rêves non valides.
L’agissement des autres, spectres d’une autre habitude.
J’ai fait la guerre à leur monde,
la vitale et brouillonne guerre pleine d’espoirs,
de caractères, mobiles, et de désirs en zigzag.

Les pensées du soleil et de la guerre sont venues,
dans leurs vêtements de peaux blanches et nues,
Le « Kollaps » et l’effondrement, ces nuages éphémères,
L’ombre fraîche du crépuscule qui enveloppe,
tout ce monde de l’espoir et du vivant.

MP – 29052022

L’ombre et sa proie

Avec toi j’ai parcouru les mondes les plus lointains, les plus froids, pareille à un spectre qui sur des toits d’hiver et sur la neige aime courir.
Avec toi j’ai voulu pénétrer en tout ce qui est défendu ; et s’il est en moi quelque vertu, c’est que d’aucun interdit jamais n’eus crainte. […]
Avec toi je désappris de croire aux mots et aux valeurs et aux grands noms. Quand le diable perd sa peau, ne perd-il aussi son nom ? Car c’est aussi une peau. Et le diable lui-même est peut-être – une peau.
« Rien n’est vrai, tout est permis » – ainsi je me parlais.

Friedrich Nietzsche, « L’Ombre » in « Ainsi parlait Zarathoustra : un livre qui est pour tous et qui n’est pour personne. », p.330-331, Gallimard, 1971.

Au bas du mur de craie que longent les grands signaux,
quand les indications s’éteignent, unes à unes, sans espoirs.
Les pentes du chemin d’abîmes, vers une ombre noire,
vident à bout de forces, l’agitation des spectres.
Ceux qui boivent les paroles infiniment du visage,
que le souffle de l’air rend seul, vide et glacial,

Les griffes percées d’une vitre si rayée, illuminée,
tiennent l’anse de la plaie, couverte d’eau brûlante.
L’artifice humain, caché, disposa les traits de la bête.
Au creux du verre, une main obscure, cueille,
les bruits des fusilleurs en bottes de cuir,
Et parviennent jusqu’à nous, de derrière l’âme blessée, les présages,

Le son du destin ; mécanique froide, infâme et obscure.
Des têtes dodelines, fatiguées dans les amas de poussières,
qui voilent les visions des grands paysages intérieurs.
Ah ! Que la nuit n’eut pas d’ailes immenses,
où je puisse abriter la blessure de ma bouche,
dans une peau métallique et brillante, au cœur du papier,

Qu’elle trône la maquilleuse, la noire faucheuse, sur des marbres muets,
à dévider la laine des bavards, sans rien jamais retenir, ni omettre.
Pas une panique ne rentre chez elle ; la figure absolue, inerte, éteinte,
pas un trait simiesque qui ne soit porté à la minutie du Temps,
rien que ce tunnel lent, minuté, creusé aux soins las des suiveurs,

Les vaniteux qui frappent des portes closes à tout rempart.
Tâtonnent les pas des silhouettes au frontispice,
mimant les signaux larges des êtres bien alignés,
contre ce mur où ils tambourinent, sans arrêts, ni trêves.
Les cris de leur terreur, tombant dans les oreilles des sourds,
habillés d’une mince voix liquide ; derrière le Temps fixe et son mur.

MP – 21/01/2022

Automatique terreur

« Vus avec l’œil souillé qui est le nôtre en ce monde, nous sommes dans la situation de voyageurs de chemin de fer retenus dans un long tunnel par un accident, et ceci à un endroit où l’on ne voit plus la lumière du commencement et où la lumière de la fin est si minuscule que le regard doit sans cesse la chercher et la perd sans cesse, cependant que commencement et fin ne sont même pas sûrs. »

« Préparatifs de noce à la campagne », [1908-1909], Franz Kafka, Gallimard, 2017.

Horizon noir liquide, digits froids des déments,
Un jour de soleil brûlant, de zèle, d’ignorance,
Quand tout l’horizon a percé le spectre, rouge-sang,
Perdue dans les grattes-ciels, l’espérance est figée.
Agrippés aux pare chocs de béton et de verres,
des vaisseaux de langues noires, durs et filants,
sur les jetées grises du signe de l’Empire,
flottent par dessus la voûte fixe et stellaire.
Il y a cette lune bleue, froide et ses rayons qui dardent
et parcourent la fébrile attente.

Sur le puzzle métallique des ordinateurs,
s’activent, bien adaptées, les bêtes de conformité,
elles meuvent en troupeaux, le vaste silence.
Bloc par bloc, écran par écran, signes par signes,
ne traduit plus, nulle part, les non-visages des brutes,
qui ne montrent plus rien du vivant
hormis les masses muettes de signes,
qu’actionnent avec l’orage, les pluies acides, goutte par goutte,
à nos fenêtres-écrans digitales.
Sur les touches des claviers par hasard,
engrangent et parcourent, signifiants, les êtres golems.

Opéra de verre ; fabrique de signaux et machines informatiques
où sont maintenues, bien sages et recluses,
les âmes mécaniques ; vagues par milliers de verres, pilées
d’une collection d’amours sans personne.
Les corps au travail, cernés d’ordres et de systèmes,
dans la nudité glissante des murs blancs.
Toi chaire, sang et visage ; empire de feu mobile,
noyé dans les profondes mémoires des astres,
Ces physiques déchirants ont bu les images,
les bouches unifiées, seules et rayées.

J’ai regardé au fond des yeux d’acier bleu et noir,
pour voir l’Autre, vivant plus loin dans la durée.
Toujours en toi, machine, je rassemble le noir du ciel,
des larmes de verre existent dans ta violence.
Ta forêt de vitres, mystère, ta peau si froide, ton obéissance,
et l’art que tu as de tuer la douleur, partout.
La fermeture néant des espaces ; cités des atomes,
qui dévorent la poussière de l’espace et du temps,
et font naître les seuls repères larges et fixes
dans la vie des astres, cet avenir de mutants.

Regarde ces vieux automates, en fonction,
et voit le présent du monde fermé dans le réseau,
celui qui existe, crie et suinte en parallèle,
devant et derrière, à côté de nous autres,
que tous abdique, croit, sent et suit,
le monde souffrant d’hier et d’aujourd’hui déjà fini.
« Je » suis la guerre, la domination des machines,
l’administration spectrale, éclairée des décisions,
tu peux voir dans les fentes des pitres, costumés,
ce que veut le programme pour engloutir tes promesses.

Si leur Dieu ancien de la règle et du zèle s’est nourri,
derrière les barreaux symboles du Golem-Machine ;
le golem d’électronique et de plastique, distribué par milliers
aux grands bras métalliques dressés devant nous.
Ses directions d’agir et de mort pointées avec fermeté,
et la souffrance des esclaves retenus pour chaque désir.
Les mêmes flèches-néants qui transpercent les masses
et tuent la chaire avide de rentes et de monnaies.
Que ton astre brûle, plus loin encore, Golem-Temps,
l’amour tué; jeté dans les directions du Monde,
Montrant tout ce grand ciel-liquide du futur.

MP – 08032021

Le Sphinx

Les formes les plus inférieures du désespoir, sans intériorité réelle, ni rien en tout cas à en dire, on devrait les peindre en se bornant à décrire ou indiquer d’un mot les signes extérieurs des individus. Mais plus le désespoir se spiritualise, plus l’intériorité s’isole comme un monde inclus dans l’hermétisme, plus deviennent indifférents ces dehors sous lesquels le désespoir se cache.
Soeren Kierkegaard, « Personnifications du désespoir » in « Traité du désespoir », Trad. du danois par Knud Ferlov et Jean-J. Gateau, p.151, Gallimard, 1949.

Des courbes du soleil brillant glissent à la surface
Des signes d’or grevés de mondes à l’infini,
Mutilent des soies plus légères et douces que la nuit.
Les marais et les forêts ouvrent leurs flancs à la cavalcade,
Pour que les chevaux las dorment parmi les étoiles.

Ils se trouvent là, nombreux, attroupés en demi lune.
Des racines en pierre grise, profondes, près des grands quartiers,
Avaient tenues le cadran des runes, et l’énigme en éveil.
Des heures à la nacre trop blanche, filent sans arrêt,
Les automates de verre, nombreux, boivent des cristaux,
Et tombent du haut des luminaires, fixes, l’un après l’autre,

Dans des ampoules à la fleur jaune, grésille le froid parfum.
Des yeux sans larmes séchées, longent nos disparitions,
Jusqu’aux mots couverts de fatigues, qui tremblent, seuls,
Cachés sous les feuillages gris, liquides, près des verbes,
A l’orientation du vertige, et aux esprits durs, penchés,
Les mimes à la poudre grise, et aux rigides costumes, défilent,

Les pingouins aux manteaux vides, à la station très debout,
Hochent du nez pointu, aux assentiments des lèvres.
A chaque question au sphinx, leurs esprits ne vont nulle part.
Au bout du transept de l’Église, devait se terrer la fourmilière,
Des colonies d’animaux à la destination lointaine, et grise, mentent.

Des officines au fond se déroulent sans âmes, ni personnes,
Juste deux, trois faux-prêtres aux robes rouges et aux motifs de rente.
Les voix graves, lentes, au roulement à biles noires,
Sont venues plier des visages d’humains,
Et crier des électricités froides par leurs yeux, jusqu’à l’aube,

Dans les cheveux des jeunes filles, belles étrangères,
Des âmes nouvelles s’étaient trouvées sur le trottoir,
Des corps de fantôme que la ville désincarne,
Qui remontent la vision, à la surface, et saignent encore.
Les murs hurlèrent des noms muets sans caractères,

Milles taches, corps et flèches dénués de signaux,
Des indics bien mis dont l’abandon faisait carrière,
Du vaste silence qui dévoraient les astres du soir,
Naquit le ciel opaque d’une vaste étendue noire,
Des noms aussi vides et transparents que des miroirs,
Meurent aux abords de la beauté du Sphinx.

MP – 23/06/2020

Murmures

Murmures fuyant parmi les vases,
Roche primitive, fendue de brillants éclairs,
Fier argent dont le quartz brûle ; étincelles,
Combien de paroles durent en vous, se figer ?
Pour marquer de traits communs, la pierre,
Sans autre moue glacée, ni lèvres figées,
Trait d’œil, moires fixées sur l’espérance,
Cristaux de neige, nuages, couverts de pluies.

Vos souffles chauds franchissent le seuil
Du vestibule au cœur d’ardoises dures,
Caressant la gorge séchée et les chiens du temps.
Ces meutes tremblent, spectres hurlants sur le canal,
Aboient des ordres sans rimes, ni raison,
Il fait froid près du cœur rouge, scellé.
Dans le champs clos des grands signaux,
Le givre fait chanter les rares oiseaux.

Avec des pattes agiles et de grandes laisses,
Ces corbeaux vivent du feu des embarcadères
Qui stationnent, bercés par un calme ressac.
Leurs garnisons de plaintes noires
Jonchent l’acropole de larges débris ;
Murmures soulevés des poitrails nus,
Invisibles et doux, fuient sur le sable,
Et dans la pénombre, des torches s’éteignent.

MP 14042020

Monolithique

Voilà ce que c’est, une lassitude,
L’horloge ne veut pas se taire ;
un tonnerre s’apaise au loin.
Voix inconnues, voix prisonnières,
je les entends gémir et se plaindre.
Un cercle mystérieux se resserre,
Mais dans cet abîme de bruits et de murmures,
Se dresse un son, un seul qui domine tout.
(1936, Leningrad)

Anna Akhmatova, « Création » in « Les secrets du métier », Requiem. Poème sans héros et autres poèmes, Gallimard, 2007.

Des grands molosses venus des obscurités,
côtoient les pierres adossées aux murs liquides
saignées du doux satin bleu des ciels.
Pas un bruit, ni chuchotis ou babilles algues
ne viennent percer le silence de ce lieu.

L’immensité vague de cet acropole,
devant qui l’attente s’est tue dans leurs yeux,
Aux longs orbites de glaces et d’encres,
voilées de nappes liquides et sans bruit aucun,
ce refuge des étoiles et la morne sidération.

Leurs gestes entachés de blancheur néant
exécutent les grandes partitions du vide.
Pas un objet, ni sons, ni corps animaux
n’entrechoquent leur simple musique.
Rien ne circule plus dans leurs gorges de charbon.

Et les lieux où s’extirpe la voix mourante du désert,
du seul être rampant, à peu près solide,
dans son identique et frêle habit redoublé.
Sous la voûte d’une parole, trouée par des flèches de sang,
Cet être fantôme circule à peine en silence.

Avec le seul clown qu’aucun spectacle n’a jamais produit,
Tenant la dragée haute et fières aux molosses rigides,
Dans les coulisses d’une machine noire et blanche,
aux mécanismes durs, comme arrêtés,
Se tiennent ensemble, l’acteur maquillé et ses proies,

Près d’une flottaison de masques multiples,
L’on peut voir ses milles yeux bornés, sans vie,
Dans les gestes devenus seuls, vides et sans êtres,
ni flammes, ni traits, presque inutilisés,

Se love l’interstitielle dimension
pénétrée des esprits noirs de l’éther,
Ceux-là même qui rejettent la force de vie,
Et sont déversées comme le plein dans le vide,

Fixés, inertes, sans retour aucun possible,
La même nuée de molosses noirs fatigués et fantomatiques ;
à peine ont-ils, pris les mesures de cette distorsion
de la parole intime et du sens ex-pulsé,

Là sont aiguisés les lames du néant, coupantes,
des morceaux de matières noires in-communiquées,
Ici seront tenus ensembles les configurations du vide
Et son inversion finale, dans un corps de signes, seul et transi.

M.P.
26102020

Trans-descendance

« L’expression transgresse les barrières qui séparent les êtres humains. Étant donné que l’art est la forme de langage la plus universelle, étant donné qu’il est tissé, y compris dans les arts non littéraires, à partir de qualités communes appartenant au monde public, il est la forme de communication la plus universelle et la plus libre. »


John Dewey, « la contribution humaine » p. 440, in « L’art comme expérience », Folio Essais, 2005.

Le grand oiseau pâle décrivant et déroulant les voiles des chimères,
celui dont les habits d’argent et d’eaux grises ont fait reculer l’espace de minuit,
Toutes ces mêmes coupures, lignes et froissements par plis multiples avalés,
Proviennent d’un grand trou noir aveugle qui avale nos galaxies absentes,
le sourire, aux forces d’attraction finale, belles et d’impulsions,

Les groupes de signaux qui hantent les courbes aux défilements sourdes,
Sautillent sans démarche sûres et lentes sur les interstices creusés,
Ceux qui boivent l’obscurité et savent à tout bout de propos se démettent,
Ceux qui lents et sûr par moments, marchent dans l’eau de l’absence,

Parviennent jusqu’aux tableaux du néant les morceaux d’astres mutilés,
Tenus à pleine main par les dresseurs de tort et de sentiments mêlés,
L’ironie brutale à la dissimulation lente et la fuite précise,
Vient frapper le crâne des machines et marquer du « Signe », les baptêmes,

Des noms percés d’un horizon fixe absolument liquide et sans fin,
Cette structure osseuse et métallique remplie de couloirs, de lignes et de portes,
Contre là ont buté les automates s’avançant à toutes forces construites,
Suivre la bête noire du cadran ; aiguilles d’un temps du monde et sans lieux,
dans ce bouclage lent du labyrinthe à la répétition figée et morne,

Le manteau de nuit jeté sur le dos, déchiré et ramassé dans les silhouettes,
Exsangue, et presque à peine portée, le grand manteau de nuit et de mer ailé,
Enveloppe réversible et liquide d’où émergent les animaux-esprits,
L’envol de ces créatures spectrales, lointaines et si proches, tendues vers le beau.

M.P.
26032020

Ton étoile

Dans le jardin des songes aux basaltes fumants,
Sont nichés de grands et vastes habits obscurs,
Outres de cuir noires et blanches depuis toujours,
dé-couturées, dans les liquides d’argent ; ils parlent,
A l’oreille fine, calibrée des astres brillants,

Dans l’émission du son sans origine, visages, paroles, ni fin,
Délicieux liquide glissant dans le crâne des morts ;
Partout glissent les amas de rivières sombres,
Que la même destination converge toute droite,
Et font mouvoir les statues fixées dans le ciel,

L’axe figé du temps s’est même renversé
Brutal aux centres nervures des corps métalliques,
et tout autour s’enveloppe noirs les pans entiers des galaxies,
Tant va la mort et si vient la toile de nuit,
qu’elle pénètre l’intérieur des amas de signes,

Que prononcent en passant les mêmes petites bouches,
Ouvertes sur la voie lactée et l’infini,
Ces bouches-prisons sans mots, aux barreaux si liquides,
Incorporées aux visages de chaque individu-outil,
Du temps ; l’obscurité a envahi toute la lumière,

Du haut des frondaisons sauvages,
Traverse l’or lumière de l’étoile, fixe bientôt muette,
Dont la direction n’indique plus rien, ni sang, ni autour,
Que le même exercice lent, appliqué et sans fin,
Du bavardage incessant des êtres vivant sans buts,

Ni sens ou formes, dont les physiques erronés,
Conviennent bien au gouvernement des choses ;
Tous ces physiques d’êtres morts,
Ces débris lents et sans volontés propres
Circulant par l’anarchie des bêtes,

Il n’existe que le rapport, la fonction et la fin des organes,
Le ciel tout noir, opaque, du ressenti,
qui aiguise les nombreuses plaies ouvertes
Des musiques passantes la bande d’audio-scripts,

L’entière attente qui fait patienter tous les êtres
Devant le précipice, et le mur, avant leur chute,
Droite et lente, cette chute des organes a lieu
Dans un temps fini, morne, et tout seul,
Personne ne peut rien dire, ni sentir,
Quand s’effondrent les ensembles droits,

Au milieu des figures piquées dans la voûte obscure,
Sont tenues des noires et profondes assemblées,
De vieux théâtres centraux pleins de chaises, de tableaux et pupitres
Ordonnés par la parole fière et le visage des morts,

Des prêtres affamés rompus à l’exercice du sang qui coule,
Et aux raisons d’agir ciselées par un calcul froid,
Ici, les paysages du sens ont été figés
Dans des tableaux cloués dans l’espace,
Et là bas ou rien ne vient plus surprendre les actes,
Où rien n’est plus nouveau.

Il peut se faire qu’ici, plus rien n’arrive
Sinon le prévu, l’assimilable et l’anxieuse défaite,
Dans cette planète morte d’où grésillent les carbones grisâtres,
Par morceaux noirs, jetés là devant, et sans buts,
Nappes d’éphémères, brûlantes de vie,
Et de mouvements figés, arrêtés.

Il peut se faire que tout surgisse à nouveau
A chaque instant frêle saisi de la main aimante,
Comme indiquant la volonté belle du vivant et du mort ;
Le chemin tout droit, sans retour aucun,

Par dessus l’horizon glissant dans la mer d’encre,
Et des flammes qui se tiennent, gisantes et brûlent,
Les cohortes d’étoiles frêles luisantes au delà,
Si blessantes, noires, lumineuses et si belles,
Venues briller dans l’immensité du silence,

Avec des questions posées sans réponses aucunes,
Dont les compilations infinies qui n’arrêtent plus rien,
Fluidifier le temps, et la seule tentative,
Le puzzle aux pièces éparpillées dans l’espace ;
Personne, ni rien, ni toi ne l’a conçu,

Aux grands nuages saignés de noirs,
Sont épinglés tous les insectes sociaux,
Les hordes débiles et raisonnables différentes,
Et leurs activités morbides pleines de vouloir,
Leurs prévisions lassantes, irradiées par l’espace,

Ou stockage, échange et flux ressassent, libre,
La même terminaison de vues, de corps-idiots et de vies,
La même direction illuminée aux distants contacts ;
Ce lent sentiment de l’étoile qui remonte.

M.P.
25.04.2019