Le Temps qui reste

« XV
L’amour a un triomphe et la mort aussi,
le temps et le temps d’après.
Nous n’en avons aucun.
Rien que des chutes d’étoiles autour de nous. Reflet et silence.
Mais le chant au-dessus de la poussière d’après
nous surpassera. »

Ingeborg Bachmann, « Chants en fuite » in « Toute personne qui tombe a des ailes : Poèmes 1942-1967 », p. 369-387, Traduction de l’allemand par Françoise Rétif, Gallimard, 2015.

L’incendie du noir occupe tout l’horizon
cette absence de couleur est sans mémoire, ni futur,
elle fraye avec les ombres, le silence et la guerre,
quand enterrés, les vivants crient et supplient
il n’y a plus rien après, et ton inquiétude grandit,
la mienne est logée comme un astre métallique, dans ma chair,

cette course éperdue qui longe les battements de ton cœur,
la bataille perdue d’avance, ce qui survit dans ta prison opaque,
faites de barreaux durs, de réflexes invisibles, de larmes,
ces liens du sang sont mêlés aux psychodrames,
ils ont plongés à la source d’un monde clos.

Je ne parviens pas à lui faire entendre raison,
les pulsions du corps sont par trop puissantes,
et le corps dégradé du frère s’abîme en auto-aveuglement,
la dévoration de chaque minute dans un jeu d’attentions,
et la vie qui s’arrête tout juste après-demain.

Quand la forme du temps est le présent inerte,
et que je donne des coups contre le langage,
le langage sclérosé dans des psychés malades,
tout ce refus des raisonnements, cette haine du sens,
cette mémoire fausse, travaillée par des ombres,

l’histrion de plus en plus faible va mourir,
et la thérapie possible, jamais faite, est déjà inutile,
Il reste à peine une poignée d’années,
et tout retour en arrière semble impossible.
Je pense à lui comme à un naufragé, un autre-là, ami déjà-perdu,

et la faute est aussi mienne, les milles sens attisés,
par la mémoire précise, du porno-flash, du jeu et de l’artifice,
cette capture de l’attention omniprésente,
le souffle court, la salive, et les yeux à demi-fermés,
n’empêchent jamais de penser à ce qui est derrière,

le masque léger du monstre, de l’enfant-signe.
un autre masque tenu par l’esprit saigné à blanc.
Tapie dans l’obscurité, se tient le corps d’un adulte,
tendu vers un autre monde qu’il regrette,
ces bouquets de sensations brûlées dans ses veines,
le souvenir d’un monde plus beau, plus juste, plus libre.

Souviens toi de nous autres,
car nous partons, tout seuls, si loin,
à la vitesse des âmes, enfermées, enchaînées et brûlées,
par des passions négatives, fortes, qui meurtrissent,
l’alcool, la fumée des cendres, et la fatigue,
que demandent le travail et la lutte dans ce monde inutile,

Les vendeurs de plaisirs sont partout légions,
ils fournissent la dopamine, le neuro-laps puissant,
et l’inquiétude de ne pas en avoir grandit toujours,
à tous les moments de ce Temps aux ressorts fabriqués.
Mais le plaisir disparaît quand on l’obtient.
Il fuit à peine tenu dans la paume de nos mains.

Je regarde la figure oubliée, aimée, le corps en miettes,
et jamais un seul instant, je ne peux penser sans remords, à ta finitude,
cette limite vitale ou ce bords organique atteint,
là nos yeux sont plongés vers l’intérieur,
de la forme du Temps qui nous entraîne et nous condamne.

MP – 23122022

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *