Quand l’action même est dégradée ; l’acte de voir, de toucher, de parler, d’écouter ou d’écrire – à l’intérieur de systèmes humains en souffrance ou isolés du reste du monde, les gestes perdent leurs raisons d’être, leurs relations de référence à la réalité et leurs significations pour soi. Il existe ainsi un monde parallèle, doté d’interstices, de déviation, et d’exclusion dans lequel la chose physique apparaît séparée de l’acte de sa manipulation ordinaire. La fabrication de ce genre d’outre-monde montre la possibilité psychique et technique de désintégrer les univers sociaux-symboliques en une multitude de dimensions virtuelles, rêvées, individualisées, propres à chaque pseudo-soi.
Les mécanismes d’une désintégration massive des structures sociales et psychiques de réalité au cœur du fonctionnement d’une société capitaliste et/ou autoritaire, proviennent d’une même psycho-politique de la peur qui expulse les sois de leurs dimensions intérieures, pour les aligner sur des structures hiérarchiques – ordres/obéissances. En obéissant, nous maintenons l’ordre en place dans ses lieux traditionnels d’exercice (famille, école, sociétés privées, administrations), tout en confirmant l’assujettissement des individus à l’autorité. Se représenter cette force psychologique qui exclue et rend toutes choses, vides, blanches, inertes, et a-situées, c’est voir l’exclu-e – son esprit, son corps et sa vie – en perte de contact avec la réalité.
L’angoisse froide, massive, qui s’infiltre dans tous les gestes, l’intention brisée en d’innombrables morceaux d’actions inertes rappellent combien l’individu dépend des autres, de son « autre généralisé », tant pour la construction du soi (psychique et sociale) que pour la continuité normale d’une interaction individu/société. Cette occasion d’une suspension du monde et du milieu social provoquée par l’angoisse diffuse est comme un moment d’alerte, de crise lente, sinueuse, qui remet toutes les perspectives sociales rassurantes dans un ordre alternatif, suspensif de l’ordinaire de l’action. La communication empêchée parce que les liens sociaux sont rompus ou dégradés, que la solitude est devenue centrale, aboutit à une négation de la dimension intérieure, motivée des actes et des objets comme « actes interrompus ».
De cette façon par ce mouvement de l’angoisse quasi-existentielle, l’individu perd le chemin d’un accès personnel à son propre monde, l’espace de ses entours matériels étant devenu autre chose, vraiment inerte, sans directions, ni intentions, ni projets. Sa parole devenue exsangue, fantomatique, basculant dans l’inutile, le sans -effet, c’est en vain qu’il agit ou réagit ; il ne peut pas imposer sa volonté aux choses et aux événements qui forme un écho éloigné du monde réel. La vision traditionnelle de son monde lui a été retirée pendant le processus excluant d’angoisse par un univers symbolique et matériel qui n’existe plus pour lui. La perte de contact avec la réalité est ainsi dans cet halo d’angoisse ou ces phases dépressives, le résultat d’une même désintégration des repères spatio-temporels de la vie ordinaire.
Quand je rencontre la figure du « locuteur fantôme », quand je vois son esprit en désordre, et constate ou repère ses symptômes d’isolement, j’imagine que son corps n’agit plus, ne fait plus rien de commun et de sensé dans mon monde. Un cercle d’absences s’est dessiné autour de son corps, son intention est nulle et non avenue, et sa parole est dénué d’effets concrets dans le monde qui nous est commun. Par ce mouvement d’expropriation de sa voix et de ses gestes, provoqué par l’angoisse , le locuteur fantôme vit dans une dimension parallèle à notre monde ; son psychisme privé et son incapacité expressive. Soit que son exclusion résulte d’une angoisse terrible, d’une peur psychique ou sociale, liée à une interaction au monde brisée, soit qu’il est eu à affronter des épreuves douloureuses dans sa vie, sa figure typique demeure centrale pour une philosophie de l’accueil et du soin.
Fragments d’un monde détruit – 43
