« Le destin est la Demeure sans Porte –
On y entre par le Soleil –
Après quoi on jette l’Échelle,
Car l’Évasion – est faite –
La variété vient du Rêve
De ce qui a lieu dehors –
Où l’Écureuil joue – les Baies se colorent –
Et les Sapins s’inclinent devant Dieu – »Emily Dickinson, « Cahiers» in « Car l’adieu, c’est la nuit» p.203, choix, traduction et présentation de Claire Malroux, Gallimard, 2007.
Dans le béton morne, solide, survivent des lumières,
quand la nuit entoure les ruelles, les esprits,
le crépuscule enterré, à l’horizon déjà froid,
les êtres noués aux visages de spectres,
sortent de leurs blockhaus, avides et nerveux.
La ville compose des circuits mobiles, multiples,
par lesquels circulent les mémoires dans l’obscurité,
et pénétrante, plus avant, vient la secousse,
le battement lourd des cœurs déjà noyés,
dans l’eau du sommeil ; grise, opaque et sans restes,
Ce sont des messagers noirs, le produit infini des rêves,
dont l’enveloppe gazeuse s’évapore dans la Nature,
dans les yeux fixes, globules mobiles d’insectes,
ce qui s’allume et s’éteint ; des tâches jaunes et noires,
le clignotement des crânes rugueux, rêvant ; ouverts ou fermés,
Ce qui s’échappe là est un liquide de cendres, spectral,
une couleur bleue sombre, amère, et sans âges,
que boivent les nombreux veilleurs de minuit,
les silhouettes d’ombres et de sang, dégoulinent,
toutes ces émissions nocturnes, perpétuelles.
Il n’est plus temps de lutter contre cette armée,
ces créatures qui aspirent le souffle des dormeurs,
et tournent et tournent dans l’orbite des soleils.
Carbones, nuages, poussières de planètes,
cette collision des forces arriment leurs fantômes,
sur des regards tremblants, tournés vers l’intérieur,
des innombrables vies rangées suivant des angles,
coupants, droits, géométriques de la terreur,
toute cette mathématique du chaos et de l’ailleurs.
Les psychés enfin reliées par delà la veille,
tracent des frontières floues avec des livres-couleurs,
dans l’électrique dimension ; ce rêve de l’éther,
vers le ciel rempli d’étoiles, de songes, et de signaux.
Cette partition est jouée par des fantômes musiciens,
ils s’activent à écouter la lumière, pulsante, dynamique.
Déchiffrer les signes oniriques, les rêves sinueux,
à l’aide d’un grand tableau souple de réponses,
c’est le monstre déchiffreur ; le psychonaute,
sorti dans l’espace de la conscience endormie,
qui révèle aux patient-es les sens de leurs voyages.
Ne cherche pas à les fuir, ces psychogenèses.
Forces psychiques, cerveaux en spirales, sentiers blancs et bleus,
remplies de toutes les aspirations, tous les rêves-cristaux de minuit,
matières et formes mélangées à l’instant du corps éternel,
l’armée des rêves bataille contre les nuits et les jours.
MP – 28102022
