L’impossibilité jamais définitive de rencontrer autrui dans son expérience concrète et sa vie propre résulte d’une capacité mutuelle de se reconnaître comme vivants, humains, reliés, à un complexe d’habitudes, d’expériences vécues et de souvenirs. La force d’une rupture avec un ordre psychologique autoritaire est continuellement maintenue par l’expérience du contact qui est l’expérience fondamentale de la communication. Avec le contact sensible, vient la possible intercompréhension de mondes hétérogènes, et parfois si éloignés. Cette sorte de drame intérieur que provoque la rencontre se joue dans un théâtre extérieur, si riche d’événements, et de conclusion d’accords découverts par différentes subjectivités.
Dans les régimes autoritaires (Chine, Russie, Afghanistan, Iran ..), ce contact entre les êtres vivants est rendu beaucoup plus difficile parce que l’ordre social est devenu violent ; il recouvre en les caricaturant les différences subjectives. Toutes les femmes et les hommes échappé-es hors d’un système d’activités répressives, désobéissant-es, libres, courageux-ses, amènent leurs mondes et leurs différences de corps à redevenir un monde commun de croyances, de rêves et d’espérances. Croyons ainsi en cette rencontre entre l’étrangeté et l’ordinaire qui permet la reconnaissance entre sujets du monde naturel, juridique, politique et l’émergence d’un commun de l’Humanité dans nos vies respectives.
Accueillir l’exilé-e, la dissidence, creuser dans son monde subjectif pour y faire une place pour l’autre souffrant-e, faire de ce monde un univers symbolique et psychologique pour l’autre revient ainsi à renouer avec des comportements primitifs du vivant et de l’Humain. Savoir quand l’autre a peur, mal ou éprouve de la pitié, n’est pas connaître un objet vu au travers d’une forme expressive mais ressaisir l’expérience vécue dans sa triple dimension ; affective, charnelle, sensible, reprise dans le ciment de la vie ordinaire. Il existe ainsi des mondes parallèles ou alternatifs à nos vies qui imposent aux individualités, l’exclusion de tout espace psychique, intérieur, expressif, pendant l’action, en situations et lors de la manipulation des choses physiques ; toute cette signification collective partagée dans nos actes qui nous fait naître au monde naturel. La psychologie du monde autoritaire est ainsi une exploration de l’âme atrophiée rendue misérable, seule et exsangue au moyen d’une négation organisée de l’expressivité humaine.
Cette alternative décisive entre des mondes autoritaires, fascistes, obscurantistes, et le seul monde dans lequel nous vivons, et que nous avons en propre et en commun ; la Nature, informe une logique nouvelle de l’Histoire ; une lutte des significations collectives, des compréhensions et des expériences humaines qui imprime la marque de la résistance politique dans la chair du vivant. Vivre cette alternative entre le monde commun et le monde privatisé par des forces régressives, racistes, homophobes, idéologiques, conservatrices, se fait lorsque l’individu rencontre sa différence dans le regard d’un autre. Lorsque l’interaction proche ou distante amène sur le sol de nos réactions primitives (avoir peur, avoir mal, avoir pitié), la possibilité d’une libération du phénomène de la reconnaissance entre nous et en deçà de l’ordre social dominant.
Je reconnais l’autre en face de moi ou à distance au moment du contact, parce que j’ai stimulé en moi même l’attitude qui réponds à l’attitude que j’ai vu et senti dans le comportement de cet autre. Cette coopération continue, transverse, sensible, faite d’une succession de contacts réussis ouvre la construction sociale de l’action sur une véritable politique de la reconnaissance. Nous qui sommes vivants, respectés, admis, dans un monde fait de significations symboliques universelles, nous sommes capables de partager un monde commun le plus largement possible. Revenir à un sol d’émotions primitives (la peur, l’amour, la douleur ou la sympathie) doit ainsi ré-ouvrir l’expérience du contact sensible sur ses caractéristiques fondamentales ; la coopération d’attitudes communes, l’orientation du sens dans des actes et des objets communs et enfin la visée d’un monde d’ensemble qui traduit l’acte de communication dans le temps et l’espace ; le présent de l’événement qui le contrôle, le passé qui l’organise, et son futur commun désirable.
Femme, vie, liberté.
Fragments d’un monde détruit – 36
