« Si le sophiste pense, il domine tellement sa pensée qu’il en fait ce qu’il veut ; comme il n’est pas entraîné par elle, il la dirige suivant ses caprices ou ses calculs ; à l’égard de son propre esprit, il se comporte en stratège ; il ne médite pas, il conçoit, selon un plan aussi abstrait qu’artificiel, des opérations intellectuelles, ouvre des brèches dans les concepts, tout fier d’en révéler la faiblesse ou de leur accorder arbitrairement une solidité ou un sens. La « réalité », il ne s’en soucie guère : il sait qu’elle dépend des signes qui l’expriment et dont il importe d’être maître. »
Emil Cioran, « Le style comme aventure », in « La tentation d’exister », [1956], p.894, « Œuvres », Quarto, Gallimard, 1995.
Attachés aux fibres rigides, aux raisons froides,
ces automates calculent en ordre bien mis ;
la déclinaison des obéissants, des bâtisseurs de systèmes,
et leurs langues est un monde ésotérique, si bien ordonné,
calibré aux programmes des vastes puissances.
Les brigades d’officiels arrêtent, déplient et sanctionnent,
avec leurs costumes de lettres sombres, sans fentes ni aspérités,
sans différences, ni traces rêvées d’un signe d’ailleurs.
Il est inutile de résister, de plier le corps sous l’arme,
et le temps se consume à la minute creuse,
Tes paroles sont légères, elles montrent à l’envie,
la fugace victime des monstres qui s’appliquent,
dans les machines de morts et de décisions,
pour produire sans couleur, le muet, l’empêché et le fixe.
Plus loin en avant, le funambule destin,
sur lequel se brisent les vagues de signes irradiantes,
a dressé tout autour des noirs chemins,
des barreaux d’écumes blanches et humides.
Quand l’œil dressé se plonge dans ce dédale,
il ne voit que des murs de cendres, kilométriques,
de grandes traînées blanches et noires,
des amas de symboles arrimés dans les mémoires,
des cercles organiques, des réserves de gestes,
perdus seuls, maintenant dans l’obscurité.
Que vient tu faire par ici, ami des ténèbres,
quand plus rien n’apparaît naissant à l’horizon,
avec tes paroles sans effets, ton écriture opaque,
les mécanismes affreux qui tournent en bouches,
les raisonnements idiots qui se déplacent en bandes,
remplies de formules toutes faites, et de chambres d’échos.
La sonorité des rimes et le vent des poèmes,
jamais atteints de vive voix et pour vivre mieux,
a laissé derrière elle, ce monde sans différences,
cette banque administrée des souffrances, par les corps-automates,
leurs yeux d’acier roulant, leurs lèvres bleuies par l’industrie.
Tout ce mange-béton uniforme, laid, immense et démesuré,
bâtit avec la conscience appliquée, si lente, douloureuse,
bouchant le ciel, l’aube de la Nature et l’avenir,
je le vois suintant dans ton monde secret, terrifiant,
les bras de cette hydre grise-froide et liquide,
qui dépliés, semblent tenir la Terre dans ses griffes,
et dont la masse impose sa présence occulte partout,
ce mélange est une fabrique de désespoirs, un moteur sans futurs,
une usine à mots poussiéreuse, aux machines-outils, criardes,
pesante, et qui trébuche quand on l’appelle.
MP – 04112022
