L’observation répétée d’une rame de métro ramène une majorité d’individus les yeux rivés sur leurs smartphones, plongés à l’intérieur d’une conversation silencieuse, invisible, qui accapare toutes leurs attentions. Ce qui est remarquable ici est l’impression d’avoir le monde entier à portée de doigts sur un écran tactile ; tout est disponible, contacts, intérêts, amis, objets, transactions immatérielles bientôt incarnées dans un objet, une rencontre prochaine, un lieu physique. Quel est l’effet d’une utilisation exponentielle massive du smartphone sur nos capacités à rencontrer autrui, à vivre de situations concrètes, sinon la possibilité d’une captation continue dans son univers symbolique privé d’un monde de liens, d’usages communautaires et de services offerts ?
Le moi brandit son sceptre dans la nuit de l’inter-communication digitale distante et cet objet-outil « Smartphone » fournit la forme de communication la plus adéquate à mes besoins privés ; il est littéralement l’outil qui mêle le geste et la parole silencieuse et invisible, cachés dans le royaume de la conscience privée. Une telle capacité de pénétration d’un marché économique au travers d’un média si proche est si remarquable qu’il n’est pas présomptueux de parler de révolution digitale de l’intime. Le spectacle de soi diffusé partout à tout moment dans les réseaux sociaux est ainsi caractéristique de la logique d’enfermement d’une économie de soi et de l’attention qui ne dit pas son nom.
Plus qu’un média interpersonnel de contact, le smartphone est le bâton de commandement ; l’outil personnel aux fonctions extensives qui englobe le monde dans sa perception propre, subjective et fait de lui une condition et un résultat de ses propres représentations subjectives. La forme customisée, ultra-personnalisable, circulaire de l’objet technique par le chargement d’applications multiples, permet ou ouvre la réflexion désordonnée sur soi, le psychique, vers un monde virtuel d’objets, de désirs, d’avatars, d’anticipations proches du paradis numérique qui promet l’exil assuré, le désir assouvi, le futur contacté et contrôlable.
Ce qui est remarquable aussi ici dans cette logique de l’atomisation ultime des groupes sociaux humains en îlots de communications techniques privatisées, est la dissolution d’une forme de communication traditionnelle réglée par des interactions face à face, en une myriade de réflexions individuelles, virtuelles, communautaires et fragmentaires. L’autoconsommation de pseudo-soi, dans un monde virtuel , la borne de commande qui assigne la volonté à un désir immédiatement assouvi , construisent un nouveau monde étrange, désintégré, dans chaque individu-atome connecté au réseau. Ainsi l’Internet des objets et le web décentralisé ou web 3.0, en ligne avec leur ambition initiale, réussissent ce tour de force d’être le déclencheur technique ultime d’une atomisation des sociétés humaines.
Brandir le sceptre du smartphone , n’importe où et à tout moment, montrer son bâton de commandement a une fonction naturelle, sexuelle et jouissive liée à une croyance prométhéenne en la maîtrise absolue de la réalité sociale extérieure, tout ce qui ne doit pas résister à la pression du moi ; réalité qui elle même doit rentrer dans le cadre que m’a assignée la relation aux réseaux. Du point de vue du pouvoir capitaliste, le smartphone est ainsi devenu un outil de contrôle, d’exposition permanente et de génération d’obéissances qui permet le nivellement des réponses et l’isolement des responsabilités individuelles, quand l’interaction ordinaire, la vie sociale et politique sont de plus en plus fragilisées.
Sortir cette technologie de l’intime de la sphère marchande est une ambition folle peut-être démesurée mais pertinente dans la mesure d’une possible casse et/ou collusion d’intérêts sociaux réunis pour des projets qui rassemblent au lieu de séparer. Détruire cette logique d’atomisation du lien social qui utilise la technique du smartphone et du réseau économique privé doit permettre de ré-ancrer la technologie de l’Internet dans un Esprit commun soucieux d’un ensemble appelé Monde, Langages et Nature.
Fragments d’un monde détruit – 37
