La dégradation lente de nos liens sociaux et politiques et le retour vers l’individu-roi et ses besoins de représentations calibrées pour du spectacle massif intégré – cette image de soi fournie avec la commande de son rêve – est rendue possible par une technologie de diffusion multi-localisée de contenus médiatiques. La personnalisation extrême des produits de l’Esprit au travers de différents supports – médias interpersonnels de contacts ou smartphones, TV numérique connectée, objets communicants du Net des objets – permet à la logique marchande de s’infiltrer dans les sphères du privé et de l’intérêt pour soi ; sa voix, sa mémoire et ses images.
Images, sons, espérances, forces productives, sont ainsi reliées et câblées grâce à des modèles d’abonnements commerciaux à des plates formes de diffusion qui achètent le temps concret de vie, cette dimension du faire et du changement pour le convertir en pièces mentales virtuelles, inutiles, interchangeables, sans effets articulés sur nos vies. La conséquence directe de cette capture du temps d’attention des masses est l’impossibilité pour elles de s’intéresser à des problèmes à l’importance concrète, ici et maintenant ; la pauvreté endémique, l’exclusion raciste, la montée d’un conservatisme violent ou la destruction du vivant.
Ainsi la pénétration omnidirectionnelle de la puissance du spectacle dans les foyers privés n’importe où sur la terre [ce que l’on nomme la spatialisation des médias ; la projection de n’importe quel point d’espace dans un autre point d’espace] conduit à séparer la volonté de l’individu de ce qu’elle peut faire, la rendant impuissante, faisant d’elle ce monstre d’incapacités partagées, rempli d’ennui et de mauvaise conscience, d’envies furieuses de conforts, et de refus de l’action pratique, concrète pour autrui et pour soi. Dans un monde entièrement phagocyté par le spectaculaire, nous ne rêvons jamais hors du script mental fabriqué en séries et de là nous n’agissons jamais, n’imposons jamais nos décisions concernées dans nos vies, avec nos autres, nos amis, nos familles.
L’éloignement massif vis à vis du concret, de la vie ordinaire, de nos capacités collectives à devenir le changement social est le propre du spectaculaire massif intégré dans nos conduites, nos représentations et nos émotions collectives ; nos formes d’actions et de communication. L’aspect magique, séduisant, du spectacle est bien ce fétiche de l’Esprit qui est mis « à la place de », de ce que nous désirons à toutes forces, inconsciemment mais que nous sommes incapables d’atteindre (l’amour et le désir pour un autre que soi). Le spectacle diffusé partout, à tout moment, est ainsi l’outil de la destruction capitaliste et nihiliste du concret, de l’ordinaire, du langage commun, de l’espérance folle en la liberté créatrice et l’individualité humaine.
Survivre dans ces bulles de consommations et de filtrage fabriquées et consommées par des sceptres de communication distante (smartphones comme symbole de l’exploitation du soi), fait du spectacle omniscient et du divertissement pur, une machine à produire de l’illusion sous la forme de marchandises, monnayable, bankable ; une production de rêves qui peut conduire à la fuite massive devant la réalité. L’industrie spectaculaire permet ainsi le maintien des logiques de domination néo-libérales car elle empêche l’aspiration à un autre monde plus juste, plus libre, des individus en l’intégrant violemment dans un pur imaginaire séparé du monde dans lequel ils vivent. Le présent de la consommation spectaculaire est comme situé hors du temps de l’Histoire, du passé et du futur vécus en commun.
Ainsi le futur des masses humaines imprégnées par cette logique de séparation concret/images mentales/drames imaginaires dirigées peut malheureusement se résoudre dans un rêve de haine politique, de replis sur soi, d’exclusions sociales, de mondes terriblement confortables, éloignées de la résistance de la réalité, toujours présente pourtant, et de la vérité des faits historiques. Plus le spectacle massif consomme de l’énergie vitale ; nos corps, nos aspirations et notre attention collective, plus nos pensées et nos vies ne peuvent réfléchir le seul monde présent et réel, avec toutes ses injustices, ses dangers et ses contraintes sociales ou naturelles.
Fragments d’un monde détruit – 35
