Voilà ce que c’est, une lassitude,
L’horloge ne veut pas se taire ;
un tonnerre s’apaise au loin.
Voix inconnues, voix prisonnières,
je les entends gémir et se plaindre.
Un cercle mystérieux se resserre,
Mais dans cet abîme de bruits et de murmures,
Se dresse un son, un seul qui domine tout.
(1936, Leningrad)Anna Akhmatova, « Création » in « Les secrets du métier », Requiem. Poème sans héros et autres poèmes, Gallimard, 2007.
Des grands molosses venus des obscurités,
côtoient les pierres adossées aux murs liquides
saignées du doux satin bleu des ciels.
Pas un bruit, ni chuchotis ou babilles algues
ne viennent percer le silence de ce lieu.
L’immensité vague de cet acropole,
devant qui l’attente s’est tue dans leurs yeux,
Aux longs orbites de glaces et d’encres,
voilées de nappes liquides et sans bruit aucun,
ce refuge des étoiles et la morne sidération.
Leurs gestes entachés de blancheur néant
exécutent les grandes partitions du vide.
Pas un objet, ni sons, ni corps animaux
n’entrechoquent leur simple musique.
Rien ne circule plus dans leurs gorges de charbon.
Et les lieux où s’extirpe la voix mourante du désert,
du seul être rampant, à peu près solide,
dans son identique et frêle habit redoublé.
Sous la voûte d’une parole, trouée par des flèches de sang,
Cet être fantôme circule à peine en silence.
Avec le seul clown qu’aucun spectacle n’a jamais produit,
Tenant la dragée haute et fières aux molosses rigides,
Dans les coulisses d’une machine noire et blanche,
aux mécanismes durs, comme arrêtés,
Se tiennent ensemble, l’acteur maquillé et ses proies,
Près d’une flottaison de masques multiples,
L’on peut voir ses milles yeux bornés, sans vie,
Dans les gestes devenus seuls, vides et sans êtres,
ni flammes, ni traits, presque inutilisés,
Se love l’interstitielle dimension
pénétrée des esprits noirs de l’éther,
Ceux-là même qui rejettent la force de vie,
Et sont déversées comme le plein dans le vide,
Fixés, inertes, sans retour aucun possible,
La même nuée de molosses noirs fatigués et fantomatiques ;
à peine ont-ils, pris les mesures de cette distorsion
de la parole intime et du sens ex-pulsé,
Là sont aiguisés les lames du néant, coupantes,
des morceaux de matières noires in-communiquées,
Ici seront tenus ensembles les configurations du vide
Et son inversion finale, dans un corps de signes, seul et transi.
M.P.
26102020
