Le voyage sans retours

« … Il m’a semblé que c’était des feux
Qui volaient avec moi jusqu’à l’aurore,
Je ne suis pas arrivé à savoir
De quelles couleurs étaient ces yeux étranges.

Autour de moi tout s’est mis à trembler,
tout s’est mis à chanter,
Et je n’ai pas réussi à savoir
si tu es ennemi, ami
Si c’est l’hiver ou bien l’été.

Moscou, 1959. »

Anna Akhmatova, « Fragment » in « Course du temps », « Requiem : Poème sans héros et autres poèmes », p.282, Présentation et traduction de Jean-Louis Backès, Gallimard, 2007.

Howard Pyle, The Mermaid, 1910.

Franchir le seuil de cette porte dérobée,
A tous les regards confiants en la promesse,
l’obéissance faite vertu aux lois du destin,
et la même volonté ferme de ne jamais se résoudre,
à l’abandon des corps et le relâchement des nerfs,

ô fleuve de l’amertume, brillants rivages,
tu paraît être plus grand que cet infini silence,
quand tes bras bleus d’écumes vont et viennent,
sur la rive colorée des rêves pour enlacer les mourants,
Avec toi disparaissent les cieux, les guerres et les soleils,

Et cette chair brûlante, avide de terminaisons,
plongé dans ce magma de signes et de gestes,
se mélange aux vouloirs de la vie, la puissance,
à ne plus fuir les questions coupantes du monde,
il y a seulement le chemin sinueux, en arrière,

là où les armées de fantômes glissent en silence,
elles sont ce flux mobile, doux et acide, comme des âmes en fuite,
furtives et fortes, toutes proches des grands univers,
et le feu vivant dévore les entrailles de ce ciel,
rongeant à n’en plus finir le sel de ton esprit, l’habit prés des étoiles,
créatures sages et fières qui surgissent de l’océan,

filles de la tempête et des derniers rivages,
quand renaissent silencieuses, fragiles, ces âmes défuntes,
quand partent au loin tous les visages, oubliés,
vous venez chanter seules aux abords du monde,
des chants d’espérance, de plaisir et de sangs,

et bercer d’un songe cristal la pureté du souvenir,
dans vos corps doux et liquide, se baignent les sages,
ceux qui ont fini leurs temps, qui sont venus,
là pour clore doucement leurs jours bénis,
et qui prient pour disparaître sans douleurs,

ces nuages chargés et captifs au fond de leurs yeux,
quand vous regardez au loin l’horizon fragile,
versent dans leurs bouches, des abîmes sans mémoires, ni futurs,
et dans ce temps inerte, où l’angoisse est bannie,
surviennent à tout instant les beautés du monde,

Ah quel délice d’enlacer la mort et ses créatures,
à ce contact froid, liquide, l’aspiration de renaître à nouveau,
à devenir autres, coquillages, arbres, poissons, rochers, ou dauphins,
quitter son corps meurtris par les blessures,
ramper jusqu’aux seules vagues délicieuses,

N’être plus rien au bout du compte qu’une légère étincelle,
que déclenche les flammes de ta conscience,
quand je serais en toi pulsant un très beau silence,
que tu me verras encore par ces signes au-delà,
par le vide de l’Ancêtre, penché sur ton front,

creusant un passage pour y mener la foudre,
l’éclair sombre et sanglant de la vie belle,
dans ton cerveau, je mêlerais des vagues blanches,
à la musique d’une mathématique pleine de chaos,
détruisant les peureux, les lâches et les faibles,

il fera jour demain à l’aurore nouvelle, rouge et or,
nous verrons les oiseaux encore, voler dans le ciel,
les oiseaux noirs et blancs fuyants à l’horizon,
dont les cris joyeux et intenses battent dans tes mains,
Tu me verras alors franchir le seuil,

Devenir ce rien temporaire, cet amas de poussières,
sans un regard en arrière, sans remords,
je serais le blanc à revers dans la nuit,
l’immense nuit dont l’eau sombre coule dans tes veines,
je serais la chaleur de ton étreinte,
les lèvres ouvertes sur la rosée du prochain jour,

et pas un de tes mots ne vivra sans moi,
pas un regard, pas un visage, même pas une attitude,
sauf celles qui demeurent à jamais, tapies dans l’ombre
des signaux en cascade, des images mentales,
du son merveilleux qui glissant tout près,

nous enlaces dans le seul pays des rêves,
le pays des amants, ces familiers de l’étrange et du plaisir,
dans ce pays des inspirations folles et frondeuses,
là où résistent les âmes, à l’entropie et la décrépitude,
ô créatures fières, emmenez-moi voir le silence.

MP – 26052023

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