La révolution pragmatiste (2)

Si nous retrouvons les origines du mouvement du pragmatisme aux États-Unis au XIX°siècle et XX°siècle, nous devons faire référence à la maxime pragmatiste de Charles Sanders Peirce (1839-1914) énoncée dans l’article « Comment rendre nos idées claires ? » dans la « Revue Philosophique » [1878] (Les articles de C.S. Peirce à l’origine du mouvement sont réunis dans les « Textes anti-cartésiens », Aubier, 1984). Cette maxime est une clarification de la méthode d’élucidation des problèmes que rencontrent les êtres vivants ; « considérer quels sont les effets pratiques que nous pensons pouvoir être produits par l’objet de notre conception, la conception complète de tous ces effets est la conception complète de l’objet. ». Ici, nous nous intéressons aux conséquences de la pensée envisagée comme processus d’interactions concrètes et continues entre des vivants et leurs milieux sociaux-naturels ; c’est bien l’ensemble des conséquences de nos signes en actes qui manifestent la pensée que nous réfléchissons [la pensée est réflectrice de lumières] dans un procès sémiotique général qui rend aux vivants leur pleine appartenance coordonnée et sensible au monde.

Le refus d’une origine par le recours à un geste fondateur qui aurait le pouvoir de nous rendre ultimement certain et maître de notre existence comme le geste du doute radical cartésien rend compte du refus du sol originaire mythique ; toute pensée est déjà tissée en signes à l’intérieur d’un procès sémiotique et d’une métaphysique générale qui appuie la sémiotique en indice / icône / et index par la sensation pure de l’apparition ou premier, le « ground » ou l’objet dans la dimension existentielle ou second, et les interprétants qui peuvent être des interprétants socio-affectifs comme troisième. De même la priorité donnée aux conséquences relativement aux intentions comme pur matériel éthéré ou mental dans une dimension cachée ou une intentionnalité subjective accroît la crédibilité et l’efficacité d’une méthode scientifique faite pour résoudre des problèmes concrets. La démarche pragmatiste va ainsi s’intéresser au sens concret de nos croyances prises comme des habitudes d’actions réglées en situations ; sens qui est continuellement imprégné par nos interactions continues et changeantes avec le milieu.

Pour le pragmatiste, la vérité demeure une valeur forte reliée à des enquêtes scientifiques et à un processus expérimental de recherches qui toujours rend plus solide nos croyances. Ces croyances qui dans la vie quotidienne permettent d’assurer une fermeté à nos décisions et nos habitudes. La tension vers la vérité comme valeur et cadre qui dimensionne nos vies, est un effort continu et constant pour aboutir à ce que Peirce va nommer « l’opinion ultime » de la recherche. Loin d’être relativiste en raison d’une sorte d’abandon présumée de la relation de correspondance de nos croyances à la réalité extérieure, le pragmatiste met au centre de sa démarche, la méthode de clarification des pensées en retrouvant celles-ci dans les signes vivants et les croyances-habitudes. La vérité est le plus haut degré de perfection d’une réalité.

C’est bien la fixation de la croyance qui est l’enjeu d’une méthode de raisonnement que l’on pourra dire « abductive » en tant qu’elle s’attache à des hypothèses nouvelles ou étonnantes contrôlées par un raisonnement qui pose un événement improbable « a » dont découlent des conséquences possibles « b » et dont le caractère plausible atteste de la véracité de l’hypothèse. C’est cette logique de raisonnement saisie comme « une inférence à la meilleure explication » (IME) qui permet la découverte et l’avancée possible sur l’hypothèse testée. L’analyse complexe de ces résultats va pouvoir confirmer la probabilité de l’événement initial. S’assurer de travailler et de juger dans la satisfaction de la vérité de nos croyances, permet de sortir d’une soit disant vérité indéfinissable (chacun sa vérité et les hommes et les femmes seront bien gardés) qui a recours à une origine mythique ou à des formes de croyances immunisées contre toute sortes d’interrogations, tous les questionnements sceptiques légitimes.

Si renouveler les dimensions du vrai est une avancée forte du mouvement pragmatiste, ce renouvellement se fait dans une pratique sociale d’enquêtes, de communautés de savoirs, d’expérimentations politiques diverses qui, faisant coopérer les acteurs/actrices d’un procès de significations complexes va impliquer toutes leurs capacités d’évaluations des conséquences de leurs pensées en actes. La manière dont le pragmatisme historique fait se tourner vers l’action les hommes et les femmes accomplit ce geste miraculeux de la coopération par des signes qui tendent vers l’objectivité, la satisfaction, l’efficacité et l’utilité communes de leurs croyances.

Faire l’épreuve du réel, ce qui résiste à nos tentatives de le lire, l’interpréter et permet de tester la force de nos croyances revient notamment à consolider nos pratiques sociales communes, accompagner le mouvement de l’action vers et par l’esprit critique de nos décisions indispensable à la correction de nos critères pour évaluer les actions à l’aune de leurs conséquences réelles. La recherche du vrai et ses conséquences demeure ainsi un programme scientifique et politique difficile, fort d’enjeux sociaux, économiques, culturels et éthiques ; enjeux si importants pour la construction de cet esprit critique capable de voir, d’évaluer et de comprendre des situations conflictuelles, des interactions publiques problématiques, des expériences psychiques douloureuses et des affaires humaines à transformer ensemble.


Fragments d’un monde détruit – 66

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