L’ancien monde hérité des récentes révolutions de l’automation et de l’industrie informatique quand il s’entrechoque aux dynamiques de transformation sociale naturelle des formes de la vie humaine sous la pression dramatique de la transition climatique, ressemble à cette figure de l’idiot naïf, fervent, illuminé, croyant encore possible l’application d’un modèle de développement économique et sociale ancré sur la logique d’extraction de ressources naturelles dites – à tort – infinies. Outre les matières premières énergétiques (pétrole, gaz, uranium, gaz de schiste, eaux, nickel, lithium …), l’exploitation d’une masse de données humaines sur l’Internet des objets boosté aux agents conversationnels, rend possible une force d’inertie majeure qui reconduit les sociétés humaines vers leurs propres fragilités. Nous en tant qu’êtres sociaux humains nous adaptons au pire de ce qui advient sous l’effet d’une dynamique de reproduction d’imaginaires sociaux symboliques en phases avec le capitalisme de prédation ou capitalisme fossile ou le collectivisme oligarchique russe ou chinois. En ce sens, plongés dans un milieu de vie tissé en signes (images vidéos, symboles communs, voix synthétiques, musiques d’ambiance, sites d’information, plate forme de commerces, émission de divertissement, livres, films de cinéma, séries …), notre capacité à nous extraire de notre propre milieu vital pour en construire la critique est presque impossible. La pression à la conformité et le miroir de conformation des Intelligences Artificielles Génératives de Régulation (IAGR) tendu à l’internaute moyen fait de lui un gisement de données exploitables, pour une dynamique de monétisation de ses capacités cognitives, affectives, expressives ou relationnelles.
L’extinction possible des expériences vécues et la modification de nos formes symboliques comme moyens d’expérimenter des êtres vivants, par l’accumulation d’interconnexions distantes de terminaux informatiques, de HUB, de datacenters accomplit ce rêve de l’hyper-capitalisme qui est de « cellulariser » au maximum tous les rapports de reproduction d’une valeur d’échange i.e transformer l’individu fixé par un Ego exploitable sur un marché de producteurs et de consommateurs, faire de lui et de son intelligence calculatrice un moyen de paiement et de consommation fixé sur la prédestination ou le rachat de son âme au paradis. Ce qui est remarquable ici est cette dynamique d’adaptation de la forme sociale symbolique par la puissante pénétration de l’économie agressive dans toutes les sphères de la vie ; adaptation au pire modèle de développement que nous connaissons en regard de la transformation des milieux de vie, de la nature réduite à des ressources comme de tous les biens communs de l’humanité (eaux, océans, rivières, vents, forêts, air, montagnes, sols, déserts) ; adaptation des réactions individuelles, des émotions et des jugements, et des conduites collectives devenues inhumaines ; pour faire plier les volontés de résistances, les revendications de la forme démocratie et les luttes pour les droits humains. Ici le point nodal de résistance critique à ces modèles de développement devenus totalement irrationnels, hors sol, coupés de toutes les vies ordinaires des êtres vivants, est l’atteinte d’une masse critique ou la possibilité que le nombre fasse une différence dans l’orientation du modèle de développement. La fixation d’une référence philosophique mouvante aux formes psychologiques et politiques humaines, et anticipée à un modèle de bien être possible, reste relativement souple pour inclure, des bougés situationnels et historiques, à toutes tentatives de construire des futurs désirables.
Si les solutions à la transition climatique sont bien connues, le frein à leurs adoptions provient donc principalement d’une logique d’adaptation exclusive fermée à l’intérieur d’un vieux monde économique et culturel, ancrée sur des valeurs là aussi totalement coupées de la vie ordinaire ; l’homme dirige et domine en père de famille, la femme obéit et se soumet, la terre nous appartient et nous l’exploitons pour nos propres besoins, nous ne rendons des comptes qu’à Dieu … L’espèce de fatalisme dans le raisonnement du pilleur de ressources, correspond à une même illusion de croire possible dans un futur proche, la survie de quelques uns – les élites en hiérarques, techno-évolutionnistes, fascistes des temps modernes – contre les masses de pauvres, de dominés, d’exploités qui compte tenue de la supériorité supposée d’une forme de vie sur une autre, peuvent être abandonnées ou naturellement éliminées. Laissons faire la nature, comme force divine elle va punir les impies, les mécréants, les faibles et les ratés. Derrière ce mouvement forcé à l’adaptation, l’ « intelligent design » occupe une place importante même dans ses aspects culturels dérivés du socle de l’idée centrale qui est de postuler un dessein intelligent dans la fabrication de la nature, dessein qu’une volonté divine transforme en réalités désirables pour tous. Le design divin protège de l’angoisse de la contingence humaine et du hasard des situations, des occasions et des circonstances historiques. La fatalité a donc pour rôle central, la possibilité de jeter aux poubelles de l’histoire, le double fardeau de la liberté et de la culpabilité, et de son appartenance à une forme humaine de vie ; d’où la tentation répétée chez les technos-fascistes de promouvoir le surhumain en déformant la pensée nietzschéenne.
La division maximale des consommateurs donneurs d’ordres sur des marchés, le fait que toutes et tous, nous soyons au final et en dernier lieu – une compétence cognitive ou affective ou relationnelle, dite unique ; un authentique être humain selon notre matrice économique traditionnelle – exploitable par un modèle de mises en concurrence et d’uniformisation des forces de travail et des images différentes de la réalité conçue comme résistances à toutes critiques sociales, symboliques, dramatiques est l’une des stratégies majeures de lutte contre les politiques de transition climatique. Ce blocage est donc autant économique, symbolique que culturel, il répond à la préservation des forces oligarchiques ; l’élite financière veut conserver sa puissance d’argent, son confortable lit de rivière quitte à tout laisser détruire autour d’elles, et d’inventer des mondes dans lesquelles, de grandes architectures de cités complexes (métal, verres, air conditionné, eaux pures, hiérarchie, santé protégée …) préserverons d’un extérieur flammes (+ de 50°C), les seules vies dignes d’êtres vécues. Diviser au maximum jusqu’à atteindre l’individu dans son être spirituel même, c’est refermer la logique d’extraction sur son agent principal l’individu-ego, le propriétaire de la force de travail, le décideur financier, par sa puissance industrielle, du sort des autres êtres vivants et des destins des milieux de vie naturels. Le prix de la vie humaine est donc une interrogation philosophique majeure que nous pourrons poser et construire, dans ce contrepoint critique qui met en lumière la logique mortifère de l’économie prédatrice versus le bienfait de la normativité et de la socialité de base qui protègent et permettent la vie.
Non, cette transition climatique n’est pas hors de portée, les solutions par le génie humain sont prêtes, disponibles, ouvertes à l’action et à la concrétisation des formes de vie meilleures ; ce qui résiste comme réel ou modèle politique indépassable, comprend des dynamiques de conservation des rapports de forces économiques qui, une fois installées et depuis longtemps dans nos vies cherchent à perpétuer leurs logiques et leurs techniques de développement et de maintien y compris symbolique, culturel et normatif. G.E. Moore (1873-1958) au début du XX° siècle dans les « Principia Ethica » (1903) – ouvrage majeur de la discipline de l’éthique et du réalisme moral contemporain, identifiait une faute de raisonnement dans ce qu’il nommait pour critiquer l’évolutionnisme en éthique de Herbert Spencer, le « sophisme naturaliste » ; selon Moore, le bien est un prédicat simple et indéfinissable tout comme « jaune », et celles et ceux qui tentent de le définir le définissent par un ajout supplémentaire, relatif et artificiel ; le bien est ce qui est naturel par exemple, le bien est ce qui me plaît, le bien est l’utile … Seule la valeur intrinsèque pour Moore peut fournir à la pensée morale, un os à ronger, une étoile comme un guide, une possibilité d’édification existentielle de soi même ; Il existe des faits, des situations de jeux, des changements de vie, des relations, des jugements sur les choses, qui ont une valeur intrinsèque et qui par eux même méritent d’exister. La lutte contre l’adaptation forcée de type techno-capitaliste et programmatique, enfermant les hommes, les femmes et les enfants de nos générations futures dans un modèle de développement économique, artificiel, extractiviste et mortifère et une technologie et une logique de fermeture égotique et cognitif, pour la planète Terre et la vie humaine, est ainsi un combat philosophique qui possède une valeur intrinsèque soit comme fin soit comme moyen pour faire advenir des choses bonnes.
Fragments d’un monde détruit – 195
