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Liberté & Nécessité

L’ancien monde hérité des récentes révolutions de l’automation et de l’industrie informatique quand il s’entrechoque aux dynamiques de transformation sociale naturelle des formes de la vie humaine sous la pression dramatique de la transition climatique, ressemble à cette figure de l’idiot naïf, fervent, illuminé, croyant encore possible l’application d’un modèle de développement économique et sociale ancré sur la logique d’extraction de ressources naturelles dites – à tort – infinies. Outre les matières premières énergétiques (pétrole, gaz, uranium, gaz de schiste, eaux, nickel, lithium …), l’exploitation d’une masse de données humaines sur l’Internet des objets boosté aux agents conversationnels, rend possible une force d’inertie majeure qui reconduit les sociétés humaines vers leurs propres fragilités. Nous en tant qu’êtres sociaux humains nous adaptons au pire de ce qui advient sous l’effet d’une dynamique de reproduction d’imaginaires sociaux symboliques en phases avec le capitalisme de prédation ou capitalisme fossile ou le collectivisme oligarchique russe ou chinois. En ce sens, plongés dans un milieu de vie tissé en signes (images vidéos, symboles communs, voix synthétiques, musiques d’ambiance, sites d’information, plate forme de commerces, émission de divertissement, livres, films de cinéma, séries …), notre capacité à nous extraire de notre propre milieu vital pour en construire la critique est presque impossible. La pression à la conformité et le miroir de conformation des Intelligences Artificielles Génératives de Régulation (IAGR) tendu à l’internaute moyen fait de lui un gisement de données exploitables, pour une dynamique de monétisation de ses capacités cognitives, affectives, expressives ou relationnelles.

L’extinction possible des expériences vécues et la modification de nos formes symboliques comme moyens d’expérimenter des êtres vivants, par l’accumulation d’interconnexions distantes de terminaux informatiques, de HUB, de datacenters accomplit ce rêve de l’hyper-capitalisme qui est de « cellulariser » au maximum tous les rapports de reproduction d’une valeur d’échange i.e transformer l’individu fixé par un Ego exploitable sur un marché de producteurs et de consommateurs, faire de lui et de son intelligence calculatrice un moyen de paiement et de consommation fixé sur la prédestination ou le rachat de son âme au paradis. Ce qui est remarquable ici est cette dynamique d’adaptation de la forme sociale symbolique par la puissante pénétration de l’économie agressive dans toutes les sphères de la vie ; adaptation au pire modèle de développement que nous connaissons en regard de la transformation des milieux de vie, de la nature réduite à des ressources comme de tous les biens communs de l’humanité (eaux, océans, rivières, vents, forêts, air, montagnes, sols, déserts) ; adaptation des réactions individuelles, des émotions et des jugements, et des conduites collectives devenues inhumaines ; pour faire plier les volontés de résistances, les revendications de la forme démocratie et les luttes pour les droits humains. Ici le point nodal de résistance critique à ces modèles de développement devenus totalement irrationnels, hors sol, coupés de toutes les vies ordinaires des êtres vivants, est l’atteinte d’une masse critique ou la possibilité que le nombre fasse une différence dans l’orientation du modèle de développement. La fixation d’une référence philosophique mouvante aux formes psychologiques et politiques humaines, et anticipée à un modèle de bien être possible, reste relativement souple pour inclure, des bougés situationnels et historiques, à toutes tentatives de construire des futurs désirables.

Si les solutions à la transition climatique sont bien connues, le frein à leurs adoptions provient donc principalement d’une logique d’adaptation exclusive fermée à l’intérieur d’un vieux monde économique et culturel, ancrée sur des valeurs là aussi totalement coupées de la vie ordinaire ; l’homme dirige et domine en père de famille, la femme obéit et se soumet, la terre nous appartient et nous l’exploitons pour nos propres besoins, nous ne rendons des comptes qu’à Dieu … L’espèce de fatalisme dans le raisonnement du pilleur de ressources, correspond à une même illusion de croire possible dans un futur proche, la survie de quelques uns – les élites en hiérarques, techno-évolutionnistes, fascistes des temps modernes – contre les masses de pauvres, de dominés, d’exploités qui compte tenue de la supériorité supposée d’une forme de vie sur une autre, peuvent être abandonnées ou naturellement éliminées. Laissons faire la nature, comme force divine elle va punir les impies, les mécréants, les faibles et les ratés. Derrière ce mouvement forcé à l’adaptation, l’ « intelligent design » occupe une place importante même dans ses aspects culturels dérivés du socle de l’idée centrale qui est de postuler un dessein intelligent dans la fabrication de la nature, dessein qu’une volonté divine transforme en réalités désirables pour tous. Le design divin protège de l’angoisse de la contingence humaine et du hasard des situations, des occasions et des circonstances historiques. La fatalité a donc pour rôle central, la possibilité de jeter aux poubelles de l’histoire, le double fardeau de la liberté et de la culpabilité, et de son appartenance à une forme humaine de vie ; d’où la tentation répétée chez les technos-fascistes de promouvoir le surhumain en déformant la pensée nietzschéenne.

La division maximale des consommateurs donneurs d’ordres sur des marchés, le fait que toutes et tous, nous soyons au final et en dernier lieu – une compétence cognitive ou affective ou relationnelle, dite unique ; un authentique être humain selon notre matrice économique traditionnelle – exploitable par un modèle de mises en concurrence et d’uniformisation des forces de travail et des images différentes de la réalité conçue comme résistances à toutes critiques sociales, symboliques, dramatiques est l’une des stratégies majeures de lutte contre les politiques de transition climatique. Ce blocage est donc autant économique, symbolique que culturel, il répond à la préservation des forces oligarchiques ; l’élite financière veut conserver sa puissance d’argent, son confortable lit de rivière quitte à tout laisser détruire autour d’elles, et d’inventer des mondes dans lesquelles, de grandes architectures de cités complexes (métal, verres, air conditionné, eaux pures, hiérarchie, santé protégée …) préserverons d’un extérieur flammes (+ de 50°C), les seules vies dignes d’êtres vécues. Diviser au maximum jusqu’à atteindre l’individu dans son être spirituel même, c’est refermer la logique d’extraction sur son agent principal l’individu-ego, le propriétaire de la force de travail, le décideur financier, par sa puissance industrielle, du sort des autres êtres vivants et des destins des milieux de vie naturels. Le prix de la vie humaine est donc une interrogation philosophique majeure que nous pourrons poser et construire, dans ce contrepoint critique qui met en lumière la logique mortifère de l’économie prédatrice versus le bienfait de la normativité et de la socialité de base qui protègent et permettent la vie.

Non, cette transition climatique n’est pas hors de portée, les solutions par le génie humain sont prêtes, disponibles, ouvertes à l’action et à la concrétisation des formes de vie meilleures ; ce qui résiste comme réel ou modèle politique indépassable, comprend des dynamiques de conservation des rapports de forces économiques qui, une fois installées et depuis longtemps dans nos vies cherchent à perpétuer leurs logiques et leurs techniques de développement et de maintien y compris symbolique, culturel et normatif. G.E. Moore (1873-1958) au début du XX° siècle dans les « Principia Ethica » (1903) – ouvrage majeur de la discipline de l’éthique et du réalisme moral contemporain, identifiait une faute de raisonnement dans ce qu’il nommait pour critiquer l’évolutionnisme en éthique de Herbert Spencer, le « sophisme naturaliste » ; selon Moore, le bien est un prédicat simple et indéfinissable tout comme « jaune », et celles et ceux qui tentent de le définir le définissent par un ajout supplémentaire, relatif et artificiel ; le bien est ce qui est naturel par exemple, le bien est ce qui me plaît, le bien est l’utile … Seule la valeur intrinsèque pour Moore peut fournir à la pensée morale, un os à ronger, une étoile comme un guide, une possibilité d’édification existentielle de soi même ; Il existe des faits, des situations de jeux, des changements de vie, des relations, des jugements sur les choses, qui ont une valeur intrinsèque et qui par eux même méritent d’exister. La lutte contre l’adaptation forcée de type techno-capitaliste et programmatique, enfermant les hommes, les femmes et les enfants de nos générations futures dans un modèle de développement économique, artificiel, extractiviste et mortifère et une technologie et une logique de fermeture égotique et cognitif, pour la planète Terre et la vie humaine, est ainsi un combat philosophique qui possède une valeur intrinsèque soit comme fin soit comme moyen pour faire advenir des choses bonnes.

Fragments d’un monde détruit – 195

Eaux vives

« Mauve pâle, rose pâle, bleu pâle.
bizarrerie de l’atmosphère :
Pâques blanchies.
Nous, les dieux, présidons notre propre autel.
Vieil homme au visage de faucon,
vieille bique aux bajoues de tyran.
Beaucoup de bijoux.
En marge, pêcheur solitaire, dans un bateau en métal,
jetant des morceaux de requins :
une rafale de becs et d’ailes.
Heure du déjeuner. Péristaltisme du cœur.
Sang, afflux compressé.
Le gravier d’un vieux glacier s’insinue dans nos gosiers –
sable rose de granit moulu –
également du calcaire blanc : petites dents, épines fines et minuscules coquilles.
Ils nous endurcissent. On ouvre des bouteilles.

Faisons-nous preuve de bonne volonté ?
Envers toute l’humanité ?
Plus maintenant.
En avons-nous jamais fait preuve ?
Quand les dieux froncent les sourcils, le temps est mauvais.
Quand ils sourient, le soleil brille.
Nous sourions tout le temps maintenant,
sourire de lobotomisés,
et le monde en train de frire.
Désolés pour tout cela.
Nous sommes devenus stupides.
Nous buvons des martinis et faisons des croisières.
Tout ce que nous touchons devient rouge. »

Margaret Atwood, « Le crépuscule des dieux » » in « Poèmes tardifs », p.241-242, traduit de l’anglais (Canada) par Christine Evain et Bruno Doucey, Robert Laffont, 2024.

Edith Wharton’s Italian Villas and their Gardens (1904)

Fissurer le bloc étrange, le monolithe noir et blanc,
par des brèches d’argent et de feu, au milieu des étoiles,
regarder la pierre ancestrale, fixée sur le crâne des rêves,
et jamais revoir la face du monstre, la bête sans traits,
l’aplat lisse du marbre ; la tombe qui regarde au fond du vide,
avec la nuit qui remonte dans les veines, qui arrache au silence,
les voix différentes, encore fragiles, les combattantes des futurs,
naissance et mort, feu et poussière, ce langage des vies,
tout ce tumulte aux grands échos, pulsant dans l’esprit,
les battements du cœur vivant et de l’orage, la déclinaison vitale,
c’est l’enfant-signe qui vient battre, tout seul, contre les ciels,
qui demande à boire l’eau vive, là tout autour de nous,
la pluie bienfaisante, l’eau qui ressource la terre,
répare les fissures et les lézardes de sables et de pierres ; les flétrissures ..

Ô toi grand désert des mondes, toi, silence des sépulcres,
toi le muet paysage dont les formes étranges se blessent,
aux contacts de l’eau vive et de la nuit immense, sereine et froide,
enfant des flammes et du silence, enfant exilé hors du Temps,
nous te disons bienvenu, toi l’enfant des cités des hommes vaincus,
tu es l’espérance des futurs ; la bonne nouvelle et le sang nouveau,
dont les voyages glissent à tromper les gardiens des prisons,
gardes et chiens attachés aux murailles dressées, obscures,
dont l’intensité des cris remonte par l’esprit des dieux …
Ah quelle est cette force d’imprégnation du rien, du néant, et du vide,
de l’absence d’empathie et de désir pour autrui,
l’imagination froidement niée, au centre des captures,
par les chaînes de déraisons, par les voies sombres et iniques,
les voix écrasées, seules, les paroles sur les vitres muettes,

les langues des peuples, mutilées par les machines de tri,
tout est pareil, semblable, prés des parois du Temps,
il n y’a que les serpents du contrôle, les arcs du corps de décisions,
la bête à conformité, les cellules des bio-organes, infiniment multiples, les règles tout en arrière inconnues, exécutables, immatérialisées, vecteurs de preuves, prévisions statistiques et forces d’appoint ; et la chaleur qui augmente partout, là où survivent les vivants, dans les cités, hors des campagnes, les villes, sans les mers et les déserts, océan d’amertume, aux forces abyssales, sans restes vivants, terres silencieuses, dévastées, sans aucune venue d’espoirs.
La vie bleue et blanche, la pluie et la neige, le froid comme un luxe ultime, les vapeurs grises qui remontent et s’évaporent dans les nuages et l’Automate enfermé au cœur des complexes d’industries et d’oubli, calcule des configurations inertes, des appâts vides et étranges …

Nous regardons à la fenêtre à l’extérieur, et il n y’ a plus rien dehors ;
que la terre rouge à perte d’horizon, les cris muets des flammes,
l’ocre désert et l’air brûlant, et nous sommes bien protégés,
au milieu des circuits d’air conditionnés, des gaines de ventilations magiques, nos murs d’aciers sont épais et solides, ils tracent une limite … Nos robots-commandants sont des instruments bien utiles,
mais l’eau vive va manquer ; les nappes si rare ne suffisent pas,
nous allons partir ou périr, quitter ce monde ou mourir,
le soleil brûle la terre, si proche, si intense ; cette étoile morte,
et nous rêvons des neiges des montagnes, des froides dimensions,
des corps ressourcés à l’eau vive des rivières et des glaces,
nous nous souvenons des respirations bienheureuses, des efforts vitaux, avant le règne de l’adaptation, du psycho-pouvoir et de la destruction, l’âme de l’humain, arrachée au présent, est devenue ce rien inexpressif, ce monstre du feu ; paniques mortelles et Ego-cratie.

MP – 31012026

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«Tu continues à trembler, et tout ce qui passe tremble. Le frisson du cœur suspendu, et ce qui ressemble à une route nue. Le doute est la maladie de la solitude et la fin des questions. Je suis suspendue à la montagne des questions. Quand je décris mon tremblement, cela devient lourd, et la peur tend sa main. Je suis la proie de mon imagination déserte, je me révolte, me remets en ordre comme le veut le doute. Je détruis ma route encore une fois, et je me tiens sur un disque de la nuit. Je ne fais rien. La certitude chute, les réponses trépassent, et l’œil de l’espérance se ferme. »

Dohat al-Kahlout, « Doute » » in « Anthologie de la poésie gazaouie aujourd’hui », p.153, textes traduits de l’arabe (Palestine) par Abdellatif Laâbi, réunis par Yassin Adnan, Points Poésie, 2025.

« Control i’m here ; i’m your cheap soul and i’m joining the void »
[ … Ukraine, Gaza, Iran, Soudan … ]
– Free people, Free language, Free body, Free media, Free mind –

Sous le dôme opaque des infos-guerres, de la fermeture,
rien n’apparaît qui ne soit détruit, effondré, pulvérisé,
marcher dans cette ville éteinte ; des gravats, des appels et des cris,
marcher en cherchant l’ami.e de minuit, les sens en éveil,
et les vies mutilées n’ont plus les lieux d’être encore,
les temps de chacun, chacune, ont été mesurés et vidés,
par toutes preuves fabriquées, toutes traces de la démence,
et le spectre Nihil de la guerre moderne, grandit,
les êtres vivants sont des insectes à nettoyer au joystick,
comme on nettoie les fausses vitres télévisuelles,
à coups de slogans furieux, de mécaniques de haine …

Et les trafics d’images alimentent les circuits de la terreur,
le soleil rutilant artificiel, qui voyage en arrière des mondes,
qui darde des rayons de mort, humilie et rend muettes les foules,
l’arme des filets réticulaires, l’arme des crimes et de la déraison humaine, les sens des mots et des verbes ont été retirés de la vie ; rien n’a plus de sens, seule la force brute compte, elle obtient un résultat, quitte à tout détruire, tout ramasser, dans la vision folle des leaders ; s’agitent des nuées étranges, des points noirs fuyants tout au fond d’un réseau écran, tous les futures sont niés ; demeure seul le présent fixe, absolu, total ; la réactivité incessante du présent de contrôle …

La chape de plomb qui tient cachées tes visions, tes impressions,
les conséquences des actes niées, une par une,
une autre histoire est racontée, impulsée, dans l’Arène,
« Tout ce qui existe n’est pas ce qui existe pour moi ».
Les flux d’info-guerres ont pénétrés les âmes bons marchés ;
elles tressautent une à une, dans une certaine forme de négation,
et leurs pouvoirs s’étendent par un monstrueux rêve utopique.
Mieux vaut laisser là ce qui fait souffrir et blesse …
L’Egocrate des Tycoon prétend posséder notre paysage mental,
avec des dessins grotesques, des affabulations terribles.
Nous survivrons au cœur de l’Empire du faux …

En animaux blessés, en guerriers de l’entropie et des désastres,
luttant pour diminuer les désordres, existant par le « K »,
tout langage puissance de vie, toutes métaphores et joies des échanges, là l’être singulier sort des chimères que l’on représente ; cette projection du faux, ultime cruauté, (in)formes d’inhumanité.
Les temps de vie et de mort, sérialisés, capitalisés dans les programmes, ressemblent à des séries de fictions, calculées au millimètre, et la vie dans ses formes d’expressions, ses expériences vécues, est globalement niée, épouvantée, rendue faible et dérisoire … Seuls comptent nos objectifs de paix et de conquêtes,
Ils ou elles doivent se conformer aux vitrines, aux supercheries ..

Nous survivons dans l’alarme et pour la propagande,
Nous sommes les faiseurs de rien, nous restons simplement connectés, à chaque instant, prêts, alertes, nos esprits et nos corps sont compactés et transmis .. Nous servons le petit maître tout en haut de l’Empire, et tout Ego-drame est une cellule de prison pour la pensée ; on devra se conformer aux traces, aux preuves du pouvoir,
parler d’une seule voix spectrale, réglée tout au centre de l’action,
et les Médiacrates de l’Empire nous aiment, prennent soin de nous.
A chaque moment, l’oubli immense grandit dans leurs émissions,
et les réalités télévisuelles nous protègent bien du Temps et du mal,
la version officielle comble toutes attentes, toutes angoisses, toutes inquiétudes.

MP – 25012026

Se défaire des âmes

La diminution progressive de l’expérience du contact vivant comme drame intime, l’atténuation de la possibilité de voir, d’écouter, de toucher ou bien de sentir un.e autre vivant.e, caractérise une manière d’être non sensible, proche d’une forme de vie hyper-capitaliste dans laquelle la prédation et l’extraction de ressources affectives, symboliques, énergétiques, informent des comportements inhumains ou a expressifs rentrés dans une logique d’accumulation de flux d’échanges et de capitaux symboliques et cognitifs, égotiques ou privés. Dans ce cadre de référence de la progression d’une dynamique d’accumulation extractive de ressources mue par la vie du capital moderne, l’être vivant est devenu un point de fuite stratégique, une imprévisibilité du programme d’actions et de réactions ; une dimension exsangue, abstraite, ignorée, depuis laquelle, les contacts corps à corps, le toucher par la main, le regard, l’écoute de la voix comme force intérieure spirituelle, sont sortis ou exclus de l’expérience de la rencontre face à face et de la capacité à se mettre à la place d’autrui. La virtualité maximale qu’accompagne la perte de contacts consiste en une même reproduction (en)fermante des imaginaires sociaux symboliques en tant qu’ils ne peuvent plus atteindre une dimension de contact sensible mais sont relégués à n’être que les auxiliaires de reproduction du capital dans les organisations de travail, l’Internet des objets, les échanges économiques, l’isolement égotique et dramatique. Ici, ce qui est remarquable, dans la forme de vie capitaliste-autoritaire, c’est que nous ne pouvons plus, nous ne sommes plus en capacité, – notre volonté atteinte par la fatigue cognitive et la colonisation par les discours de la performance de toute les sphères de la vie domestiquée – avec les moyens symboliques fournis par les réseaux d’échanges numériques, de nous représenter la différence des formes du monde d’autrui, l’expérience sensible du contact physico-symbolique étant devenue si rare, ou si redoutée ou crainte qu’il n’est plus question de faire ou de vivre des rencontres.

L’enjeu pour la vie « machinalisée » par le programme capitaliste-autoritaire est de lutter subtilement et indirectement contre l’idiosyncrasie personnelle, contre la puissance d’affection vitale – sexuelle – qui met en contact l’un.e avec l’autre, éprouve la sensibilité d’une forme de vie et de pensée humaine tout contre la technologie de l’Automate et les dynamiques de reproduction économique de modèles de mises à l’épreuve, de conformité et de tests de transparence forcée des êtres vivants. Ce qui est touché et mutilée, c’est bien l’expérience de la socialité de base ; les différentes manières dont nous nous relisons ensemble, la texture de nos liens sociaux – nous humains et vivants – par des comportements expressifs liés à des attitudes dites grammaticales en tant que l’être humain est un être de langage et de formes symboliques et expressives. Ainsi faire l’expérience de la douleur dans le corps d’un.e autre, prendre du plaisir avec un.e autre vivant, remarquer le changement d’aspect d’un visage et voir directement la joie à la place de la colère, c’est toujours réatteindre une certaine expérience expressive qui relie dans l’arrière-plan du monde humain et des êtres vivants, certaines réactions instinctives et naturelles avec certaines expressions symboliques plus complexes. La naturalité ici est une recherche d’appuis conventionnels naturalisés pour l’interaction située dans un cadre de référence et un arrière-plan pour lesquels, une certaine régularité de réactions naturelles communes, aussi bien que la surprise ou le changement venus de comportements humains inhabituels ou divers seront bienvenus pour favoriser une dynamique de reconnaissance sociale et symbolique, située – visage contre visage / corps contre corps / langage contre langage – qui agit tout contre la dynamique sémiotique et culturelle complexe de l’hyper-capitalisme autoritaire, aux gestes économiques, « machinalisés » ou standardisés.  

La colonisation des mondes vécus par l’hyper-capitalisme de prédation si elle a transformée depuis longtemps les mentalités de base des travailleurs, engagés dans des rapports de production féroces et sans pitiés, accomplit cet exploit de la séparation du corps sensible et de l’expérience vécue que – sans elle – nous pourrions faire du monde, de la nature, de la vie des autres êtres vivants, de l’expression complexe des visages, des corps vivants, des mouvements animaux, de toute l’hétérogénéité du vivant, humain et non humain. Dans cette colonisation de la vie par la prédation économique, cette mentalité capitaliste est construite autour d’une psychologie rudimentaire axée sur la compétition, la satisfaction égotique et la lutte de pouvoirs au travers de l’Argent et de la valeur d’échange qui transforment tout rapport interpersonnel ; l’autre est perçu immédiatement comme un compétiteur potentiel sur un marché de compétences exploitables économiquement ou bien comme un déchet ou un.e pauvre, ou un.e inutile exclus tacitement des zones d’intéressements du capitaliste. Les corps de l’autre sont exploitables ou non, ils deviennent souvent des armes mobilisées dans la logique d’exploitation de toutes les preuves de l’efficacité d’une macro organisation économique dite impériale au sens d’une exploitation complexe, sophistiquée et étendue des preuves, des traces cognitives symboliques et des géographies de l’enfer et de la misère capitaliste. Les corps du pauvre – comme proto-figures de la domination – parce qu’ils n’ont pas eu d’éducation poussée, ou qu’il manque un perfectionnement continu de réactions expressives fines ou adéquates aux situations de vie ordinaires ; perfectionnement liée à à toute l’expérience vécue de l’éducation, des loisirs, des voyages, des lectures (toutes expériences conditionnées par la possession d’un capital en argent) ; sont devenues des potentiels alliés dans la guerre économique ; des serviteurs de la psychologie du pouvoir. Ici, il faut réduire à rien la capacité à éprouver différemment les mondes de la vie, par des moyens de pressions économiques puissants qui fatiguent, sérialisent, enferment et tuent toutes les velléités de résistances. Le visage est effacé sous l’effort du travail, le corps est cassé, brutalisé, la pensée automatisée ; c’est toute la vie humaine qui est rendue plus vulnérable et plus à l’écoute des monstres capitalistes (Argent, Modes de vie, Compétitions, Insensibilités, Exploits, Cupidités, Replis sur soi, Performances, Conformismes, Ego).

Ce qui a lieu, là pour une vie violente, aux peines et aux plaisirs violents, c’est la réduction psychologique et politique à un pouvoir de consommation des corps, des psychés et des symboles en tant qu’ils doivent tous faire partie au final – c’est là la puissance de la domination économique par l’Argent et l’échange sur un marché de producteurs et de consommateurs – d’un même Empire des « âmes mortes » qui assigne aux être survivants, leurs statuts, leurs rôles, leurs fonctions et leurs finalités dans un certain ordre de communications et un ordre de l’échange économique régi par les lois du marché. L’Argent comme forme démoniaque de l’essence abstraite de la vie humaine, choisit de fixer la valeur des êtres vivants, – les prix de l’âme – en prétendant au delà des mondes de la nature et de la vie humaine réelle, organique et symbolique, représenter une certaine lecture du monde humain au XXI siècle (par le prix négocié d’une vie humaine). Or, il est évident et l’histoire de la vie comme discipline scientifique ne peut que nous enseigner cette leçon philosophique et politique importante, que la forme de vie humaine percutée par la dégradation des milieux vivants et de l’expérience même de la fin de vie sur Terre, doit maintenant s’intéresser à la préservation de la vie au delà de la logique de l’échange capitaliste. « L’âme de cet individu me gène, elle est si différente ; elle ne peut rester travailler ici, tout contre nous, maintenant ou alors je dois la mater, la dresser, ou l’accoupler à notre machine de reproduction bio symbolique issue de mon modèle de travail. ». Voici le discours du soul-manager, du manager de la ressource humaine exploitable, lisible, interchangeable ou interfaçable.

Le corps humain comme meilleure image de l’âme humaine ; à force de travail, de mobilisations et d’investissements utiles à la machine capitaliste, lorsqu’il devient une pièce maîtresse de l’exploitation des êtres vivants parce qu’il est une force de production, une main d’œuvre économique, une ressource humaine, le corps humain peut devenir une machine à (re)produire la violence économique ; un corps-automate dressé sur des machines de tri cognitives, symboliques et manuelles et l’Automate comme les Intelligences Artificielles Génératives dites de Régulation, (IAGR), ne seront là que pour conditionner les corps et les esprits, à répondre exactement aux besoins de survivance et de réplication de la machine capitaliste-autoritaire. Les plus nombreux dominent et l’Automate est au servie de la loi du nombre et de la puissante conformité. L’humanité de l’homme et de la femme comme l’innocence de l’enfant, la fragilité de l’adolescence, deviennent ainsi des territoires de chasses, de dressages, d’exploitation et de destruction visant les réductions des âmes à des compacts corporels, esthétiques et politiques exploitables – mis au format de la demande psychologique et politique – de l’économie. Il est toujours sidérant de constater cette absolue confiance de l’insulte de l’hyper-capitalisme dit autoritaire, anarchique ou hyper réactionnaire ; cette insulte théorique et pratique, savamment organisée envers la vulnérabilité des êtres vivants dans toutes leurs richesses sensibles, leurs formes de vie d’êtres de langage, toutes leurs capacités à devenir autre et à se transformer aux milles contacts sensibles de la réalité sociale et organique du monde. Ici, à nouveau nous avons affaire à une certaine forme de pensée inhumaine dont les activités appliquées au monde consistent à se ménager une forme « tautiste » (tautologie et autisme, (Sfez, 1988)), une technique et une logique autonomes de décision philosophique et politique, séparées de la vie ordinaire, presque isolées ou dominatrices, et qui vont assujettir tous les hommes, les enfants, les adolescents et toutes les femmes à la reproduction économique d’un certain modèle de raisonnement ou d’une certaine forme de pensées et de vie inhumaine.

Fragments d’un monde détruit – 194

Êtres communicants

« J’ai dit que ce développement nouveau ouvre des possibilités illimitées pour le meilleur et pour le pire. Pour une part il fait de la domination métaphorique des machines telle que l’imaginait Samuel Butler, un problème très immédiat et pas du tout métaphorique. Il fournit à l’espèce humaine, une collection nouvelle et opérationnelle d’esclaves mécaniques pour accomplir son labeur. Un tel travail mécanique présente l’essentiel des propriétés économiques d’un travail d’esclave, bien que, à l’inverse de celui-ci, il n’implique pas les effets démoralisants directs de la cruauté humaine. Toutefois, tout travail qui accepte les conditions d’une compétition avec du travail d’esclave accepte les conditions du travail d’esclave et est essentiellement du travail d’esclave. Le mot clef de cet énoncé est compétition. Il se pourrait très bien que ce soit une bonne chose pour l’humanité que la machine la préserve des tâches ingrates et désagréables, il se pourrait très bien que non. Je l’ignore. »

Norbert Wiener, « La cybernétique : Information et régulation dans le vivant et la machine » [1965. MIT], p.93, Présentation de Ronan Le Roux, Traduit de l’anglais par Ronan Le Roux, Robert Vallée, Nicole Vallée-Lévi, Seuil, 2014.

« You should be a communicant human being »

Dans la nasse des gestes cloisonnés, sérialisés, dirigés,
aux gammes de stimulus et aux effecteurs semi organiques,
les profondeurs chairs retirées des surfaces de contacts,
demeurent les silhouettes précises des non humains,
organoïdes a expressifs, en greffes sur des corps bio mécanisés,
spécialistes auxiliaires de tri formel, d’alarmes et de créativités,
l’exécution de tâches aux kilomètres, sous l’aveuglant soleil électrique, cet œil des machines, ce glacial numérique ; deux cellules de détection de formes, circulent pour des circuits de décisions opaques. De froides dimensions autonomes, vectorisent, tracent et compilent …

Les fabricants des systèmes morts ; investit, maximalisés, optimisés,
exploitent les cyborgs en masse, dans toutes les tâches pénibles,
ils sortent des usines à automates, en défilés aux ordres économiques, militaires, font des publicités vivantes pour leurs bio compétitions … Ah les voir visionner et piloter nos demandes, comme des robots soldats, les programmes de lecture automatique des formes du monde, et produire des simili formes comme seuls résultats machines, l’extinction de l’expérience vécue, la mise en rangs serrés des percepts psychiques. Et dans l’internet poubelle, nous interrogeons une machine virtuelle, pour chercher du sens au milieu des déchets numériques ..

La greffe de formes symboliques est faite ; il reste l’hybride muet,
l’être communicant bancal, aliéné aux ordres des grands capitaux,
la forme efficiente, seule présente, qui travaille jour et nuit, H24,
le rêve de la pure performance offerte aux lumières noires et puissances, celles qui toujours produisent du résultat brut et font rentrer l’argent dieu, celles qui mettent en ordres, l’interaction sociale symbolique, celles qui trient, sélectionnent et identifient parmi les organismes inférieurs, annulent des aides, éliminent les surcoûts, suppriment des « difficultés de gestion ». L’ingénierie machine calcule les dépenses et les rentrées du petit dieu, au milieu des désastres sociaux toujours lointains …

La fuite en avant, la folie collective des devenirs « êtres communicants » ; l’espèce d’absence de liens aux milieux vivants, l’absence de lieux, le temps mort, séparé, aliéné par les psychés digitales et machines, la société creusée de l’intérieur et qui s’érode pour des vivants apeurés, les brûlures fascistes intenses qui dévorent les cœurs des institutions, la parole sienne est celle qui autorise, exclue ou invite. Si la parole sienne est celle du réseau de captures cruelles et de preuves, l’enserrement par le filet jeté sur les choses physiques, les conversations, quand je parle, personne ne parle dans ma voix inaudible, les flux communicants encerclent, transitent et impulsent dans touts circuits intérieurs ;

en polluant par des signes vedettes, des syntagmes standards,
toutes velléités d’exprimer les mondes humains différemment,
l’idiosyncrasie personnelle est une maladie professionnelle,
il faut vite aller voir les robots médecins qui consultent H24,
et poursuivre le rêve du « mauvais infini » de l’Automate ; la puissance impériale, la mise en coupes réglées de soi-même et les réponses conformes ou rejetées, être dans la norme cognitive, sociale ; le plus grand nombre décide, le délire communautaire est aux portes ; il frappe violemment et méchamment et son idéal s’incarne dans la mégalopole, les cités proches du néant, là tous branchés et jouissant des flux des formes neurales et audio-visuelles, nous serons les maîtres du destin, les gardiens du Verbatim humain.

MP – 16012026

Armature des combats

La préparation des armes conceptuelles et des techniques de description les plus ajustées aux modalités d’exercice du pouvoir impérial à l’intérieur même des zones d’encerclement médiatique, exige une forte mobilisation croisée et simultanée en même temps qu’une attention constante aux effets de la lutte contre le psycho-pouvoir. La nature de ce pouvoir, nous l’avons établie en détaillant les caractéristiques des sociétés de contrôle à haute intensité dont le fonctionnement est basé sur la psychodynamique de la peur et les mécanismes psychosociologiques du repli sur soi. Au travers de l’enfermement égotique, se trouve reliée les aires de contacts entre l’Individu comme unité marchandise, le Groupe a socialisé, comme force pénétrante de conditionnement culturel, économique et naturel, la Médiacratie comme modalités de contrôle absolu des moyens d’expression, et la Société comme vieux halo fantastique, absence cruelle ou présence à soi, rare, échappée ou disparue. L’espèce de technique d’emprise de toutes les réactions (in)humaines ou encore survivantes par l’emprise psychique collective des groupes sociaux aboutit à un face à face intérieur fermé de l’individu chosifié en unité de calcul stratégique pour le meilleur exercice du pouvoir. Le combat des dissidences cognitives, affectives, la lutte avec les armes symboliques et culturelles à l’intérieur des Empires contre la technique d’emprise par propagande numérique massive (la Russie ici est un acteur clé en Europe des cyberattaques, du cracking, des technologies d’infos-guerres, et de déstabilisation des mouvements collectifs nationaux) peuvent se faire en déclinant les éléments tactiques qui vont composer un plan d’ensemble stratégique de résistances et de critiques.

D’abord (1) éprouver la force du conditionnement doit être se mesurer aux limites du cercle d’enfermement égotique et dramatique ; là le psycho-pouvoir est parvenu à fermer les accès à la dimension extérieure et expressive de l’être vivant au bénéfice d’un conditionnement parfait de ses réponses adaptées aux réponses du Tyran et des oligarchies symboliques et financières. D’abord, (2) ressentir l’emprise psychique par l’implication de la notion orwellienne de « solipsisme collectif » extraite de la description du monde totalitaire de « 1984 » ; sa pertinence situationnelle exceptionnelle – ici et maintenant – provient de l’impossibilité de sortir de la supervision du pouvoir médiacratique qui construit à la mesure des événements, le récit officiel de la société – la version officielle du monde – de tout ce qui arrive, de tous les faits et leurs discours sensés, univoques, transparents, imposés ou comme avalés par les meutes réactionnaires. D’abord (3), percer la couche physique symbolique du psycho-pouvoir, quand tous les gestes des individus sont pris dans une techno-logique cellulaire de l’interaction groupe/individu, au sens d’une perte de contacts avec la réalité sociale, organique et extérieure, sous l’effet d’une numérisation massive et d’une colonisation de la logique capitaliste de prédation des ressources, de toutes les sphères de la vie humaine (rencontres, amour, deuil, maladie, résistance ..). Ensuite (4) détruire l’ordre communicant global par des inter-actes ajustés, multiples, variés et la perpétuation dans la forme de vie capitaliste autoritaire des moyens de subversion critique traditionnels ou avancés (manifestations, désobéissances civiles et refus massif de lois iniques, évitement de la censure, lecture de livres, spectacles vivants, musique industrielle et cinéma indépendant, arts sociaux numériques …) dont les masses s’emparent pour protester contre l’illégalité des pouvoirs. Ensuite (5), travailler dans les modalités d’expériences du monde de la vie, faire de ses modalités d’expression de l’expérience vivante, des outils de métabolisation qui transforment le monde et les savoirs du monde pendant que le monde transforme l’humain qui le recréé. L’évolution plastique et formelle de la vie et de l’Esprit comme forme avancée de la culture humaine, accroît cette part d’organisation sociale et normative à l’intérieur de l’être humain comme force de transformation réaliste et pragmatiste de l’Empire.

Si les sociétés de contrôle à haute intensité peuvent découler du choc des Empires (Chinois, Russe, Américains trumpistes et MAGA) sous l’espèce de la radicalité libertarienne, de l’anarcho-capitalisme et des réflexes de défense liés dans nos futurs, pour introduire le monde encore libre, aux modèles de sociétés de contrôle à la chinoise, les gouvernements des monstres actuels en Russie et aux États-Unis qui consistent en une xénophobie et une censure d’État, une lutte contre les progrès scientifiques, une économie militarisée, une kleptocratie et une oligarchie financière, font craindre l’export, par la propagande culturelle et économique zélée et les techniques de déstabilisation des élections européennes et nationales, d’une forme de vie reliée à une régression fondamentale des droits humains, de nos capacités à vivre et de l’exercice même des libertés démocratiques. Enfin (6), n’être plus empêché par un désintérêt traditionnel envers la choses publique et l’action politique dés lors que c’est votre vie, c’est le milieu vivant dont il s’agit (nature, arbres, océans, montagnes, déserts, cités humaines …), ce sont les animaux, la biodiversité et les espèces elles-mêmes qui sont abandonnés par les Empire au profit, dans l’hyper-capitalisme de prédation d’une extraction continue, féroce, des ressources minières, pétrolières, gazières partout où c’est possible, partout où l’aire d’influence de l’Empire peut s’accroître. Enfin (7), redescendre vers l’ordinaire du langage et de la vie des mots en retravaillant les matières de nos liens sociaux, en réfléchissant à nouveau dans les gestes que nous faisions quand nous étions enfants, libres et aux contacts du monde physique symbolique dans l’expérience sensible de la forme de vie humaine.

Enfin (8), être poussé par la nécessité des crises énergétiques, terrestres et climatiques, au milieu du XXI° siècle ; la finitude des ressources en eaux, en métaux rares, critiques pour l’industrie informatique (avec le développement des datas center), la pollution massive des sols par des techniques d’extraction violente de la ressource (gaz et pétrole de schiste par la fracturation hydraulique), être poussé à inventer une forme de vie nouvelle qui prend en compte les vulnérabilités multiples des êtres vivants, c’est à dire refonder une société humaine historique, refaire la constitution politique même des communs de la Terre au travers des évidences terminales (naissance, sexualité, joie, colère, peur, mort) et du seuil critique de conscientisation du fait même de l’implacable nécessité sociale, économique et politique de la transition climatique. Cette implacable nécessité peut-elle être de taille à lutter contre ce que nous appelons l’argument de la forteresse ou l’espace logique de déclinaison politique et psychologique du solipsisme à l’échelle de groupes humains entiers qui se murent à l’intérieur de l’Empire par des frontières symboliques qui progressivement s’épaississent et rendent tous les regards vers l’extérieur-critique, les limites de la Médiacratie, et les conséquences réelles de l’action du pouvoir, impossibles à comprendre, à décrire et à faire contenir. « Flood the Zone » ; diffuser massivement de fausses informations pour les MAGA, casser les techniques de construction de l’information sur l’Internet pour les Empires (censurer quand c’est possible techniquement ou rendre illisible le message), en venir à un capitalisme sémio-linguistique, c’est à dire retraduire le monde dans un nov-langage économique, totalement isolé et coupé de l’ordinaire de la vie. Enfin (9) en découle directement la capacité de l’Empire au travers de la Médiacratie à invisibiliser des territoires entiers comme territoires devenus négatifs desquels ne sortiront plus aucunes informations crédibles sur les situations de vie des populations. (Iran, Gaza, Russie ..)

Les sens du rêve de la puissance impériale comme cauchemars de masse techno-sécuritaire, cauchemar médiatique, abandon des organismes inférieurs, malades ou pauvres, destruction des régimes de vérité, exclusion des étrangers et des différences qui pèsent sur les richesses nationales et la sécurité en eaux, oxygènes, énergies et aliments doivent pénétrer chaque citoyen, chaque citoyenne et tous les enfants du monde libre. Cette relative apathie est le fruit aussi d’un repli sur soi forcé par la violence des mondes économiques – en ce sens l’art du désobéir, du refus de l’assujettissement peut se faire dans des échelles collectives pour des Institutions qui résistent à la prédation capitaliste ou totalitaire, et à l’emprise psychique impériale, cela signifie la possibilité de la coexistence interne aux Empires de formes de vies différentes, hétérogènes, immanentes, dans cette mesure d’une résistance intime, sociale et publique – institutionnelle, associative, gouvernementale – à la violence des psycho-pouvoirs. Ici le modèle politique d’un social-fédéralisme complexe poussé jusqu’à ses fins de délégations des pouvoirs à un niveau micro statutaire – quartiers, villes, états, régions …- peut rendre de l’espoir à celles et ceux qui pensent à l’effondrement de la forme de vie démocratique. Aussi bien la promotion d’un revenu universel d’existence comme seule mesure adaptée à la transformation multi-scalaire et écologique du monde comme possibilité d’engagements réels et massive à la maintenance de la vie sur Terre, que la résistance critique et la subversion des psycho-pouvoirs à l’intérieur même des Empires, accompagnent ce qui maintenant doit être évident ; ou redevenir cette expérience de l’obvie ; nous ne pouvons pas vivre décemment en étant assujettit à la force du conditionnement impérial ; cela n’est pas possible à l’évidence et en ce sens (10 – comme une mémoire sociale neuve et alerte et la naissance d’un nouveau discours critique) le pouvoir des masses est un pouvoir non pas seulement de renversement mais de transformation continue des centres d’équilibres des forces politiques et sociales et économiques des territoires. Défendre les formes de vie démocratique dans cette perspective réaliste et pragmatiste est le seul chemin de lumières, de libertés et d’émancipation pour les mondes humains et vivants.

Fragments d’un monde détruit – 193

Matières blanche

« A l’heure où l’on scrute les âmes et les yeux,
Heure des sommets dénudés,
Ce sont les écluses béantes du sang –
Écluses béantes de la nuit !
Gicle le sang, comme le fait la nuit,
Gicle le sang comme le ferait du sang,
Gicle la nuit. (C’est l’heure des sommets d’ouïe, l’heure où le monde pénètre oreilles et yeux !)
Rideau arraché du visible !
Accalmie évidente du temps,
Heure où l’oreille bée comme une paupière,
Nous ne pesons, ni respirons, nous écoutons :
Heure où le monde entier est devenu,
Le pavillon d’une oreille buvant les sons,
Par son pavillon. On entre dans les âmes –
Comme happé, à pleines mains !

12 mai 1923. »

Marina Tsvetaeva, « La nuit » » in « Poèmes de maturité II, (1921-1941) », p.189, traduit du russe, préfacé et annoté par Véronique Lossky, Éditions des Syrtes, 2025.

Kasimir S. Malevitch, « Tête de paysan », vers 1930, Musée Russe, St Pétersbourg.

Dépression du milieu vivant – Angoisse du vide et conquête de l’abstrait

Le temps vivant s’est arrêté, rien ne se passe plus, il fait si froid,
le vide immense a grandit dans la chambre, tout est devenu inerte,
la blancheur progresse peu à peu ; le coton, l’oubli et le néant,
qui recouvrent tous les objets, perdus, morts, si lointains,
les gestes devenus insensés, absurdes sans vecteurs, sans traces,
les contacts au réel ont été perdus, retirés, comme déprogrammés,
il reste l’aplat fixe d’une dimension exsangue, spectrale, fantomatique qui ralentit nos gestes, refuse les visages, vide de sens nos intentions et rend toutes choses physiques sans promesses, sans retours et sans appels …

Les mots et les phrases n’agissent plus, ne servent plus à rien,
dans la chambre vide, demeure Rien et le spectre Nihil,
la force de l’organe cerveau qui percute en lui-même,
mais n’atteint Rien à l’extérieur ; ni sens, ni vitalité, ni référence,
et le fou dans la chambre vide dit n’importe quoi,
il ne fait pas sens ; il délire, souffre et supplie ;
son panorama cognitif, affectif est blanc et vide, il n’exprime rien ; rien de sensé pour nous, il exerce sa compétence innée de langage, ses modules d’exécution, d’encodage, et se replie hors du monde des conventions, de la société et de l’usage …

Dans la chambre vide est montrée toujours la dimension blanche,
quand essayer de toucher un objet, une fonction, une intention par des mots devient difficile, l’espèce d’espace cotonneux, étouffé ; une autre voix étrange et singulière,
qui parle par devers soi, dans un calcul de signes, inerte et mort, avec l’aide des opérations de signes mots, des phrase muettes, enterrées, à l’intérieur de la boîte noire et des restes débiles, sans usages, que faire mon dieu, contre les promoteurs de la compétence innée, des encodages symboliques, de la force interne, bio dramatique,
que faire contre les mathématiques du néant ; la politique des traces et de la preuve …

Et quand je veux sortir de la mémoire silence et de la vie blanche,
avec le monarque et le fou isolés et leur langage enfermé par la chambre vide, je vois leurs corps et leurs âmes, sans gestes ; ces paroles inutiles, sans interactions, et ces mots de l’âme demeurent en arrière comme des déchets, des cellules figées ; ils ne font référence à rien, ne donnent rien, ne transmettent rien …
Aucun usage, aucun paradigme, aucune force de transformation du monde …
Et si la vie a finalement le pouvoir de nier la négation ;
cette négation vitale, sociale, historique ; le refus de l’existence des vivants ; tout langage vivant est déjà le résultat d’un programme artificiel …

C’est seulement là, un programme de preuves, de permissions, et de traces, et la vie sociale niée, les langages en souffrances n’agissent plus, ils reflètent l’image du miroir conformant et stupide des automates, l’espèce de traductions des actes, autorisées par ce monde affreux, vain, inutile … Ah combien de refus nous devrons émettre, sentir et décider contre les neurales-machines, afin de préserver les usages historiques pourvus de sens des mots et des phrases, en sortant de l’exploitation d’une compétence innée, d’une force organique, faisant place et droits, enfin à la créativité de l’agir et des contextes sociaux. Vivre hors des chambres vides, des machines de tri, des blancheurs spectrales ; redevenir humain.

MP – 09012026

Les faiseurs de néant

« Le premier principe est simplement celui de l’efficacité dans une situation historique donnée. Chaque forme d’organisation doit saisir l’occasion que détermine chaque rapport de force donné afin de maximiser sa capacité à la résistance, à la contestation et/ou au renversement des formes de pouvoirs dominantes. Le deuxième principe pose la correspondance entre la forme de l’organisation politico-militaire et les formes contemporaines de la production économique et sociale. La forme que prennent les mouvements évolue conjointement à celle de la production. Le troisième et dernier principe est aussi le plus important : la démocratie et la liberté sont les principes moteurs du développement des formes organisationnelles de la résistance. »

Michael Hardt, Antonio Negri, « Résistance » » in « Multitude : guerre et démocratie à l’âge de l’Empire », p.113, La Découverte, Paris, 2004.

Chaïm Soutine, Carcass of Beef, 1925. – Source (Jérôme Villafruela, CC BY-SA 4.0).

La pluie magnifique qui tombe sur les plages de cendres,
les grands monarques trônant dans l’obscure paysage,
régnant sur des parcelles d’Empires, imposant les traces,
les lignées d’alarmes et de déclinaisons des preuves,
attestant de la vie illégale, enfermée, des groupes d’étrangers,
ceux-là qui frappent aux seuils de l’Empire, de l’horizon muet,
ceux-ci près de nous, affublés des masques télévisuels,
qui ricanent, protestent et entraînent les meutes dans la nuit …

Il fait froid dans le monde unique du Tyran, froid comme jamais,
le langage est un monde d’étiquettes, glissant, une arme décisive,
il choque l’écran des réseaux et épingle la peur et l’alarme,
chaque tournure dansant dans une cellule morte, une spectre figure,
devient une arme précise froide, millimétrique, tranchante,
une balistique programmée, par les programmes d’alertes,
un coup d’épée lancée ailleurs traversant les vagues de nuit,
qui touche aux nuages de mots, de phrases, de l’encre indicible …

Et à l’intérieur des cellules milliards, l’Ego drame, fascine et avale,
la même projection sienne, les prisons officielles des pouvoirs,
le spectre Nihil qui hante la décision du Tyran, la rendant intacte et absurde, l’impression inutile et le manque immense, insidieux qui envahit tout. La force numérique et l’identification du corps par delà la vie et la Terre, l’argent qui brûle les doigts, au milieu des épreuves et des survivants, le feu qui consume le cœur des désirs humains, des rêves animaux, l’oubli des siens, des familles, des rattaches organiques …

Ils sont nombreux, cruels et leurs langages inertes,
prêchent le faux et le contre-sens, dans un ordre tyrannique,
ils plastronnent tout en haut, fiers, des programmes-réseaux,
habillés d’une pensée froide, brutale et empoisonnée,
par les venins du dieu-molosse et des sacrifices au feu et au rien,
leurs corps disciplinés, ressemblent à ces mimes prévus par les machines, des sculpteurs d’abîmes, de morts et de néants … Tous les enfants-signes voient leurs mondes affreux.

L’armature des concepts-dissidences et des bio-résistances,
servira comme outillages psychologiques, comme armées du désir et des rêves, servir les fins du Tyran, ou devenir autre à l’extérieur des Empires, arpenter les chemins de lumières, éprouver les contacts sensibles, les situations, et dans l’Ego-drame, travailler les courages et mener la guerre sans fins, faire l’expérience de la chute, de la destruction organisée, boire aux sources d’eaux vives et reprendre des forces ; tomber avec les ciels bleus monochromes, expirer les noirs fossiles, les souffrances animales.

MP – 04012026

Des guerres impériales

L’accroissement massif des logiques duales d’assujettissement – du chantage à la décision forcée, binaire, enfermante et violente – instaurant des aires d’influences stratégiques dégagées d’une histoire sociale et politique d’un ancien ordre institutionnel trans-nations (ONU, OTAN, CPI …), accompagne la consolidation de trois grands Empires (Russie, Chine et États-Unis) livrant des guerres nationalistes aux périphéries dans le but d’intégrer dans leurs nombreux et obsédants, intérêts économiques, religieux et culturels, des Nations inférieures, des ressources naturelles et des territoires considérés comme naturellement et traditionnellement pris dans l’aire d’influence. Le style de conditionnement de la décision politique du Tyran est construit dans l’ordre communicant total ou « tautiste », dans cette mesure d’une même convergence au sein d’un négationnisme historique et d’un régime de discours autoritaire, des forces politiques issues d’une même idéologie d’extrême droite ; de réactions issues du capitalisme de prédation, qui inverse l’ordre des valeurs dites humanistes et installe l’emprise psychique des masses, par la peur et l’allégeance économique aux plus dominants [j’aime la main qui me nourrit, je flatte l’Ego du petit maître qui est bon avec moi, j’annule toutes différences dangereuses]. Ici le négationnisme historique est un élément clés de compréhension de la nature du régime impérial, en tant qu’il fournit une vision claire et déterminante des méthodes de direction du pouvoir autocrate ou centralisé ; il ne s’agit pas simplement de nier les faits historiques et les leçons politiques issues de leurs communications scientifiques en tant qu’ils transmettent une certaine expérience des savoirs humains et une possible vision raisonnable des passés et des futurs des sociétés, mais plus insidieusement de travailler l’instant de la forme communicante du pouvoir afin d’inverser le sens des phrases et faire de la communication politique une arme de rhéteurs habiles, fanatisés et cyniques.

Le portrait d’un certaine psychologie du pouvoir du régime impérial doit être fait en considérant plusieurs facettes, plusieurs logiques d’actions collectives, en même temps qu’une analyse des langages autoritaires doit mener à une échappée hors des logiques des guerres impériales. Celles ci sont élaborées au prisme toujours de la domination économique comme levier stratégique de décisions ; les vertus pratiques humaines comme le courage ou la délibération par la prudence (Aristote) seront supprimées du champ d’exercice d’une certaine psychologie de la puissance, de la violence égotique et de l’appât du gain et du prestige ; le fort commande sur le faible en exploitant des mots vedettes, vignettes des qualificatifs délirants ou absurdes – comme coupés du réel – qui retournent la situation de jeux de langage historique, en détournant chaque mot-signe à son profit personnel ; et dans cette psychologie ultra rudimentaire de la puissance, les mots ressemblent à des cellules de prisons, les phrases sont élaborées pour piéger l’adversaire, remplir la zone de déchets rhétoriques dont l’unique but est la soumission des dits faibles aux forts ; les phrases vont servir de verrous psychologiques pour enfermer les dissidents à l’intérieur d’un certain régime de post-vérité. Ici c’est le réel qui est nié de manière complexe, la capacité des mots à exprimer le sens d’une vie ordinaire, la possibilité d’une intercompréhension encore humaine ajustée aux faits que nous décrivons. La résistance féroce que les dissidences mènent à l’intérieur mêmes des Empires se fait non pas dans une lutte frontale en exploitant les armes de l’ennemi politique, mais plutôt, par un désamorçage systématique des réflexes rhétoriques et le soulèvement du voile idéologique jeté dans et sur la réalité ainsi obscurcit et masquée aux bords des limites de la Médiacratie de l’Empire.

Se ressaisir des limites qui découpent à l’intérieur du discours humain, (1) un ordre communicant devenu quasi totalitaire fabriqué par les dirigeants des puissances impériales avec l’aide des technos oligarques, (2) d’une capacité collective et individuelle à dire le monde et faire l’expérience sensible du monde tel qu’il est (par la considération de l’Histoire humaine et des vivants) au moyen d’une intercommunication logique, scientifique, politique, écologique, qui embarque les acteurs institutionnels hors du cadre fixé ou imposé par le pouvoir impérial, c’est refaire une expérience importante de l’extérieur formel et culturel et des bords élimés des discours fanatisés. Nous sommes ainsi – vivants et humains – comme exilés à l’intérieur des Empires, traversés par l’épreuve historique de la négation idéologique des faits, sans pouvoir toujours la dire publiquement, sous l’effet de masquage puissant et de « merdification » de réseaux asociaux affiliés aux pouvoirs communicants capitalistes, [flood the zone] qui transforment l’Internet en poubelles numériques, tout en exploitant de façon obsessionnelle et systématique la peur primale, l’inertie des masses et la cruauté de l’humain. Atteindre l’extérieur de l’ordre communicant totalitaire, en vérifier les contours, recontacter les bords et les extrémités publiques, recueillir au cœur d’une profonde solitude, dans l’art silencieux de la réflexion singulière, les attraits d’une liberté intérieure confisqués le plus souvent par l’Empire, ce serait pour nous – dissidents cognitifs, anormaux, hétérogènes, gauchistes sans patries, passionnés sans demeures, renouveler sans cesse l’expérience des contacts sensibles avec le réel et la nature même de la vie humaine, végétale et animale.

La nécessité implacable du bouleversement écologique, toutes les manières avec lesquelles les vivants nous disent la souffrance de la Terre et du monde humain, est-ce là un point ou un seuil de résistance critique capable de redonner passions, volontés et désir à la puissance politique des masses et des individus ? Faut-il au demeurant compter sur la perception de la vie comme vulnérabilité fondamentale, blessure dans l’action de force et de domination, prendre en compte les évidences terminales du vivant (naissance, amour et sexualité, souffrance, joie, crainte, colère et mort) qui dessinent une ligne d’évolution plastique et complexe d’un organisme dans son milieu de vie ? Les trois questions – (1) nécessité de l’atténuation de la part de cruauté humaine et (2) adaptation évolutive des sociétés, des groupes et des organismes, ou (3) destin des sociétés humaines dans le monde du vivant – peuvent marcher ensemble à condition de sortir du régime « médiatico-centré », hypnotique et obsessionnel, des puissances impériales ; cela veut dire avec courage et détermination, sortir des rabaissements si nombreux devant la force économique des Empires issue de l’hyper-capitalisme de prédation, [extraire les Institutions démocratiques des mécanisme des chantages économiques et électoraux en reconstruisant toute l’économie politique], montrer l’hyperréalisme du changement de formes de l’humanité, formes de vie et régimes de savoirs pouvoir, régime de discours et vie démocratiques par rapport à l’emprise psychique collective de la puissance impériale (univocité de l’inhumain, réseaux asociaux aux bottes du pouvoir, Internet censuré, kleptocratie, négation du changement climatique, persécution des minorités actives, divertissements de masse calibrés et repassés à la censure du pouvoir culturel et religieux …)

A la périphérie des Empires se déroulent des guerres perpétuelles (George Orwell en avait montré toute la pertinence dans « 1984 » pour asseoir une certaine stabilité impériale), à l’intérieur des Empires s’élaborent sans cesser les ordres communicants d’une totalité tyrannique ; pulsionnels, accaparants, invasifs et destructeurs des réalités sociales, économiques et vivantes. Aux frontières des Empires, aux bords dangereux, aux limites si inspirantes, si complexes, si nombreuses, se rassemblent les dissidences et les forces de combat réunifiées – par les solidarités internes au vivant – sous la pression d’une nécessité historique et scientifique – la fin de la vie humaine et la disparation des espèces, le mal et la souffrance, la destruction d’espaces temps naturels et l’épuisement de ressources finies -, conservateurs éclairés, démocrates sociaux, communistes renouvelés, écologistes dans l’action ; ici le pragmatisme historique indique une voie à l’humanité et aux vivants, par la mesure des conséquences de nos actes, la délibération au delà des conflits duels, en tant qu’« Anthropos », humain frappé par la démesure et la violence des Tyrans, enfermé dans les prisons digitales et les cellules du psycho-pouvoir impérial, parfois si éloigné de la vulnérabilité des vivants. Le centre philosophique et politique, le cœur battant comme charnière et organe de transformation vitale, l’inter acte comme unité opérative de changement, moteur des transformations vitales et finalité des vivants, combattent au milieu des masses, des groupes humains, des familles, des individualités, des cultures, des sociétés, dans la mobilisation des forces de transformation de la vie ; les rêves du changement de régimes et de l’étiolement progressif des logiques, des langages et des techniques impériales peuvent devenir très concrets sous l’effet du changement climatique et de l’épuisement des ressources naturelles comme de la fatigue devant l’arrogance, l’impuissance et l’outrance des dirigeants des Empires (technos oligarques, chefs guerriers nationalistes, psychopathiques, maîtres de réseaux numériques, monstres égotiques, mâles supérieurs, survies sacralisées par une Nature originelle divine, xénophobies d’État …)

Fragments d’un monde détruit – 192

Humpty-Dumpty

Venu du conte d’ « Alice de l’autre côté du miroir » de Lewis Caroll (1832-1898), et d’une comptine populaire en Angleterre à la fin du XVIII° siècle (1797), le personnage de Humpty-Dumpty est juché sur un mur étroit ; il ressemble à un gros œuf, on distingue difficilement ses traits, et ses expressions sont floues, curieuses ou mal dimensionnées ; Alice le voit au fond d’une boutique qui se transforme en clairière dans la forêt. Lewis Caroll souligne – entre autre génial procédé logique et littéraire – dans ce chapitre VI, l’importance des usages des mots dans leurs situations concrètes d’emploi ; un certain nombre de « bizarrerie » linguistique associée à l’emploi des noms et des mots plus ordinaires comme les adjectifs ou les prépositions, est relevé au cours de la conversation étrange menée avec Humpty-Dumpty. Alice constate avec surprise que pour Humpty-Dumpty les noms doivent signifier quelque chose et faire référence à un objet du monde, or il est bien sûr impossible de désigner un objet par un prénom comme celui d’Alice par exemple, alors même que les connecteurs logiques des phrases ont du sens à l’intérieur des jeux grammaticaux, sans faire référence sur le modèle d’une correspondance vraie ou fausse avec des objets extralinguistiques. Le passage est fameux du point de vue de la considération de l’objet désigné par le mot sur le modèle d’une définition ostensive :

« Mon nom est Alice mais … » « Que voilà donc un nom idiot ! Intervint avec impatience Humpty-Dumpty. Qu’est ce qu’il signifie ? » « Est-il absolument nécessaire qu’un nom signifie quelque chose ? » s’enquit, dubitative, Alice. « Évidemment, que c’est nécessaire, répondit, avec un bref rire, Humpty-Dumpty ; mon nom, à moi, signifie cette forme qui est la mienne, et qui est, du reste, une très belle forme. Avec le nom comme le vôtre, vous pourriez avoir à peu près n’importe quelle forme. »

Le dialogue surréel entamé par Alice progresse ainsi dans ce chapitre VI autour de la fixation fragile ou forte du référent, au travers notamment d’une strophe d’un poème récité par Alice – « Le Bredoulocheux » composés de mots imaginaires, venu d’une langue inconnue, semble t-il mais que Humpty-Dumpty va parvenir à déchiffrer mots par mots, rigoureusement et exactement par ce qu’il connaît leurs différents usages dans la langue en question. Ainsi plus que le critère du vrai et du faux, le critère du sens des mots est utilisé par Alice et Humpty-Dumpty pour expliquer l’explication des phrases reprises comme des unités d’analyse. La technique d’exploration du sens est ici reliée à une connaissance des places et des fonctions des mots de cette langue imaginaire du point de vue indépendant de la grammaire d’activités exploitée par les mots-signes du poème. On a là et avec tout le talent poétique de Lewis Caroll une démonstration par l’absurde de l’autonomie de la grammaire (position célèbre défendue par Wittgenstein). Une dimension d’évaluation de l’action par le sens des phrases est valorisée ici dans ce chapitre sans que le vrai et le faux disparaissent non plus en importance mais avec l’examen sérieux du contexte d’emploi grammatical, redeviennent un critère lié à l’usage et à un certain réalisme des usages. On dira par exemple qu’une expression n’est pas juste ou pertinente dans la situation de jeux de langage particulière, en faisant valoir son expression de fausseté, de ratage, d’échec, d’inadaptation aux contextes.

Les jeux avec les mots qui sont la marque d’ « Alice de l’autre côté du miroir » et le propre des contes à hauteur d’enfants de Lewis Caroll nous invitent – et particulièrement avec la figure symbolique heurtée de Humpty-Dumpty à nous poser les questions suivantes ; doit-on toujours penser la signification sur le modèle de la désignation par le nom de l’objet extérieur ou extra-linguistique ; le nom tient lieu de ou montre l’objet [et dans ce cadre finalement pourquoi prendre en considération encore l’objet désigné, si le sens est fourni par les mots agencés en phrases ? Le langage n’est pas réductible à une immense entreprise d’étiquetage des noms – étiquettes posés ou fixés sur les objets]. Qui est maître du sens dans la langue dans la mesure où le sens et la référence qui (in)forment pour Gottlob Frege (1848-1925) – le fameux logicien de Iéna – la signification, achoppent ou rencontrent les usages ordinaires des mots et des phrases et la question de la pertinence situationnelle ; qui parle, [le sujet de l’action] avec quelle voix, dans quelles intentions, avec quels autres [l’adressage de l’interaction sociale symbolique], dans quels cadres de référence [l’arrière-plan ou la vie des mots], avec quels enjeux linguistiques et politiques [la trame, les motifs et l’importance du récit] ; sous quelles formes d’expressions spécifiques [la singularité d’une voix] ?  

La question de l’actance et du pouvoir dans la langue affleure tout au long de ce chapitre VI, et traditionnellement le commentaire s’arrête sur ce passage fameux ;

« Lorsque moi, j’emploie un mot répliqua Humpty-Dumpty d’un ton de voix quelque peu dédaigneux, il signifie exactement ce qu’il me plaît qu’il signifie … ni plus, ni moins »
« La question, dit Alice, est de savoir si vous avez le pouvoir de faire que les mots signifient autre chose que ce qu’ils veulent dire ».
«  La question, riposta Humpty-Dumpty, est de savoir qui sera le maître .. un point c’est tout. »

L’emploi du futur par Humpty-Dumpty – « qui sera le maître » a son importance en tant que par contraste avec la bonne naïveté d’Alice, proche du modèle de la transparence de la signification et du référent désigné, montré ou récité – comme on récite par cœur un poème – , l’étrange créature parvient à poser la question philosophique redoutable d’une actance ou d’un agent grammatical, non pas un pouvoir sur la langue, mais un pouvoir dans la langue par immersion de la forme de décision ; jeux, comptines, musiques, expressions justes, pertinences et contextes d’emploi des mots et des phrases liés à une forme de vie du langage humain. Ici ce qui décide, est-ce la forme logique – les noms sont des points, les propositions sont des flèches ; elles sont des images de la réalité – de la phrase, possiblement réduite à un squelette du sens, ou bien est-ce – ensemble, toutes les deux – combinée avec la multiplicité logique, la vie ordinaire des mots employés en situations de jeux de langage ?

Tout le travail d’interprétation du nouveau Wittgenstein va être en respect de l’unité de l’œuvre de montrer ce passage réversible de la forme logique de la représentation avec le « Tractatus-Logico-Philosophicus » (1922), jusqu’à la notion cadre et anthropologique, si prometteuse, de « forme de vie » dans les « Recherches Philosophiques » (1953) ; passage lié au tournant grammatical et anthropologique de la période intermédiaire de sa philosophie et aboutissant à la philosophie de l’expression – et l’anthropologie de la connaissance humaine – des derniers textes « Remarques sur la Philosophie de la Psychologie I et II » (1947-1948) et « De la certitude » (1951). Les mots peuvent-ils dire le sens par eux-mêmes ? Est-il possible de préserver un espace-temps grammatical, conventionnel ou logique de cette folie humaine qui va consister à manipuler, persuader des groupes sociaux et des individus par des tactiques d’emplois des mots bien précises ; une rhétorique de la domination langagière et sociale symbolique appuyée sur l’artificialité de techniques (l’inversion du sens, la peur de l’enclos et du caché, la substantivation du nom, la transparence forcée, l’aliénation définitionnelle, le masquage idéologique, l’intérieur mystifié …) qui éloignent les mots et les phrases de leurs usages concrets et situés ordinairement dans la vie des locuteurs qui les emploient pour des tâches bien spécifiques d’explicitation, de description et de transformation du monde.

A la fin du chapitre, Humpty-Dumpty fait la remarque suivante en s’adressant à Alice qui veut lui dire « Au revoir ! » :

« En admettant que nous nous revoyons, je ne vous reconnaîtrais certainement pas , répondit Humpty-Dumpty d’un ton de voix mécontent, en lui tendant un seul de ses doigts à serrer ; vous ressemblez tellement à tout le monde. »
« C’est par le visage que l’on se distingue les uns et des autres, en général » fit remarquer, d’un ton pensif, Alice.
« Cela n’est malheureusement pas vrai en ce qui vous concerne, répliqua Humpty-Dumpty. Votre visage ne se distingue en rien de celui d’une quelconque personne … Un œil à droite, un œil à gauche …(il les situa dans l’espace à l’aide de son pouce) .. le nez au milieu de la figure … la bouche au dessous du nez. C’est toujours pareil. Si vous aviez les deux yeux du même côté du nez par exemple … ou la bouche à la place du front … cela m’aiderait un peu. »

Humpty-Dumpty souligne ce point par contraste absurde avec l’œuf comme forme lisse, in reconnaissable aux traits enfouis, effacés ; les mots et les phrases comme forme d’expériences expressives ont dans leurs articulations logiques et grammaticales, la force d’une dynamique de reconnaissance qui outre-passe la simple reconnaissance interactionnelle et physique corps à corps. Ici, se reconnaître comme subjectivité singulière, comme sens sensible transmis par les âmes, est plus compliqué que ne le croît Alice ; il faudrait un long développement sur la capacité qu’ont les mots insérés dans nos vies d’êtres humains et vivants de se voir ou de se considérer eux même comme outils d’une reconnaissance symbolique et physique, rendant possible une intercompréhension organisée.

Terminons ces brèves remarques sur la figure philosophique importante de Humpty-Dumpty ; ont été soulignées (1) l’explication du sens par la définition ostensive par le rôle supposé – à tort – prépondérant du nom – uniformisant – comme désignation d’objets, relativement à tous les autres mots de coordination logique, spatio-temporelle, déictique, prépositionnelle, qui font la richesse de la grammaire de la langue et valorise une définition verbale du sens, (2) l’actance ou le pouvoir du sujet – comme fiction grammaticale – dans la langue et l’autonomie de la grammaire comme forme de dépassement d’une logique de désignation par le nom (ouverture vers une infinité de jeux de langage liés à la vie des mots). (3) l’identification biographique par le visage – le corps comme espace d’accueil et de conversation de gestes -, et la pertinence des remarques de Humpty-Dumpty, qui soulignent l’importance des mots dans nos vies ordinaires, leurs capacités à rentrer dans une dynamique de reconnaissance sociale et de compréhension mutuelle.

[Source : « Alice ; de l’autre côté du miroir et ce qu’Alice y trouva » [1871], Traduit de l’anglais par Henri Parisot, in « Lewis Caroll : Œuvres » p.176-185, Édition présentée et établie par Francis Lacassin, Robert Laffont, 1989.]

Fragments d’un monde détruit – 191