Se défaire des âmes

La diminution progressive de l’expérience du contact vivant comme drame intime, l’atténuation de la possibilité de voir, d’écouter, de toucher ou bien de sentir un.e autre vivant.e, caractérise une manière d’être non sensible, proche d’une forme de vie hyper-capitaliste dans laquelle la prédation et l’extraction de ressources affectives, symboliques, énergétiques, informent des comportements inhumains ou a expressifs rentrés dans une logique d’accumulation de flux d’échanges et de capitaux symboliques et cognitifs, égotiques ou privés. Dans ce cadre de référence de la progression d’une dynamique d’accumulation extractive de ressources mue par la vie du capital moderne, l’être vivant est devenu un point de fuite stratégique, une imprévisibilité du programme d’actions et de réactions ; une dimension exsangue, abstraite, ignorée, depuis laquelle, les contacts corps à corps, le toucher par la main, le regard, l’écoute de la voix comme force intérieure spirituelle, sont sortis ou exclus de l’expérience de la rencontre face à face et de la capacité à se mettre à la place d’autrui. La virtualité maximale qu’accompagne la perte de contacts consiste en une même reproduction (en)fermante des imaginaires sociaux symboliques en tant qu’ils ne peuvent plus atteindre une dimension de contact sensible mais sont relégués à n’être que les auxiliaires de reproduction du capital dans les organisations de travail, l’Internet des objets, les échanges économiques, l’isolement égotique et dramatique. Ici, ce qui est remarquable, dans la forme de vie capitaliste-autoritaire, c’est que nous ne pouvons plus, nous ne sommes plus en capacité, – notre volonté atteinte par la fatigue cognitive et la colonisation par les discours de la performance de toute les sphères de la vie domestiquée – avec les moyens symboliques fournis par les réseaux d’échanges numériques, de nous représenter la différence des formes du monde d’autrui, l’expérience sensible du contact physico-symbolique étant devenue si rare, ou si redoutée ou crainte qu’il n’est plus question de faire ou de vivre des rencontres.

L’enjeu pour la vie « machinalisée » par le programme capitaliste-autoritaire est de lutter subtilement et indirectement contre l’idiosyncrasie personnelle, contre la puissance d’affection vitale – sexuelle – qui met en contact l’un.e avec l’autre, éprouve la sensibilité d’une forme de vie et de pensée humaine tout contre la technologie de l’Automate et les dynamiques de reproduction économique de modèles de mises à l’épreuve, de conformité et de tests de transparence forcée des êtres vivants. Ce qui est touché et mutilée, c’est bien l’expérience de la socialité de base ; les différentes manières dont nous nous relisons ensemble, la texture de nos liens sociaux – nous humains et vivants – par des comportements expressifs liés à des attitudes dites grammaticales en tant que l’être humain est un être de langage et de formes symboliques et expressives. Ainsi faire l’expérience de la douleur dans le corps d’un.e autre, prendre du plaisir avec un.e autre vivant, remarquer le changement d’aspect d’un visage et voir directement la joie à la place de la colère, c’est toujours réatteindre une certaine expérience expressive qui relie dans l’arrière-plan du monde humain et des êtres vivants, certaines réactions instinctives et naturelles avec certaines expressions symboliques plus complexes. La naturalité ici est une recherche d’appuis conventionnels naturalisés pour l’interaction située dans un cadre de référence et un arrière-plan pour lesquels, une certaine régularité de réactions naturelles communes, aussi bien que la surprise ou le changement venus de comportements humains inhabituels ou divers seront bienvenus pour favoriser une dynamique de reconnaissance sociale et symbolique, située – visage contre visage / corps contre corps / langage contre langage – qui agit tout contre la dynamique sémiotique et culturelle complexe de l’hyper-capitalisme autoritaire, aux gestes économiques, « machinalisés » ou standardisés.  

La colonisation des mondes vécus par l’hyper-capitalisme de prédation si elle a transformée depuis longtemps les mentalités de base des travailleurs, engagés dans des rapports de production féroces et sans pitiés, accomplit cet exploit de la séparation du corps sensible et de l’expérience vécue que – sans elle – nous pourrions faire du monde, de la nature, de la vie des autres êtres vivants, de l’expression complexe des visages, des corps vivants, des mouvements animaux, de toute l’hétérogénéité du vivant, humain et non humain. Dans cette colonisation de la vie par la prédation économique, cette mentalité capitaliste est construite autour d’une psychologie rudimentaire axée sur la compétition, la satisfaction égotique et la lutte de pouvoirs au travers de l’Argent et de la valeur d’échange qui transforment tout rapport interpersonnel ; l’autre est perçu immédiatement comme un compétiteur potentiel sur un marché de compétences exploitables économiquement ou bien comme un déchet ou un.e pauvre, ou un.e inutile exclus tacitement des zones d’intéressements du capitaliste. Les corps de l’autre sont exploitables ou non, ils deviennent souvent des armes mobilisées dans la logique d’exploitation de toutes les preuves de l’efficacité d’une macro organisation économique dite impériale au sens d’une exploitation complexe, sophistiquée et étendue des preuves, des traces cognitives symboliques et des géographies de l’enfer et de la misère capitaliste. Les corps du pauvre – comme proto-figures de la domination – parce qu’ils n’ont pas eu d’éducation poussée, ou qu’il manque un perfectionnement continu de réactions expressives fines ou adéquates aux situations de vie ordinaires ; perfectionnement liée à à toute l’expérience vécue de l’éducation, des loisirs, des voyages, des lectures (toutes expériences conditionnées par la possession d’un capital en argent) ; sont devenues des potentiels alliés dans la guerre économique ; des serviteurs de la psychologie du pouvoir. Ici, il faut réduire à rien la capacité à éprouver différemment les mondes de la vie, par des moyens de pressions économiques puissants qui fatiguent, sérialisent, enferment et tuent toutes les velléités de résistances. Le visage est effacé sous l’effort du travail, le corps est cassé, brutalisé, la pensée automatisée ; c’est toute la vie humaine qui est rendue plus vulnérable et plus à l’écoute des monstres capitalistes (Argent, Modes de vie, Compétitions, Insensibilités, Exploits, Cupidités, Replis sur soi, Performances, Conformismes, Ego).

Ce qui a lieu, là pour une vie violente, aux peines et aux plaisirs violents, c’est la réduction psychologique et politique à un pouvoir de consommation des corps, des psychés et des symboles en tant qu’ils doivent tous faire partie au final – c’est là la puissance de la domination économique par l’Argent et l’échange sur un marché de producteurs et de consommateurs – d’un même Empire des « âmes mortes » qui assigne aux être survivants, leurs statuts, leurs rôles, leurs fonctions et leurs finalités dans un certain ordre de communications et un ordre de l’échange économique régi par les lois du marché. L’Argent comme forme démoniaque de l’essence abstraite de la vie humaine, choisit de fixer la valeur des êtres vivants, – les prix de l’âme – en prétendant au delà des mondes de la nature et de la vie humaine réelle, organique et symbolique, représenter une certaine lecture du monde humain au XXI siècle (par le prix négocié d’une vie humaine). Or, il est évident et l’histoire de la vie comme discipline scientifique ne peut que nous enseigner cette leçon philosophique et politique importante, que la forme de vie humaine percutée par la dégradation des milieux vivants et de l’expérience même de la fin de vie sur Terre, doit maintenant s’intéresser à la préservation de la vie au delà de la logique de l’échange capitaliste. « L’âme de cet individu me gène, elle est si différente ; elle ne peut rester travailler ici, tout contre nous, maintenant ou alors je dois la mater, la dresser, ou l’accoupler à notre machine de reproduction bio symbolique issue de mon modèle de travail. ». Voici le discours du soul-manager, du manager de la ressource humaine exploitable, lisible, interchangeable ou interfaçable.

Le corps humain comme meilleure image de l’âme humaine ; à force de travail, de mobilisations et d’investissements utiles à la machine capitaliste, lorsqu’il devient une pièce maîtresse de l’exploitation des êtres vivants parce qu’il est une force de production, une main d’œuvre économique, une ressource humaine, le corps humain peut devenir une machine à (re)produire la violence économique ; un corps-automate dressé sur des machines de tri cognitives, symboliques et manuelles et l’Automate comme les Intelligences Artificielles Génératives dites de Régulation, (IAGR), ne seront là que pour conditionner les corps et les esprits, à répondre exactement aux besoins de survivance et de réplication de la machine capitaliste-autoritaire. Les plus nombreux dominent et l’Automate est au servie de la loi du nombre et de la puissante conformité. L’humanité de l’homme et de la femme comme l’innocence de l’enfant, la fragilité de l’adolescence, deviennent ainsi des territoires de chasses, de dressages, d’exploitation et de destruction visant les réductions des âmes à des compacts corporels, esthétiques et politiques exploitables – mis au format de la demande psychologique et politique – de l’économie. Il est toujours sidérant de constater cette absolue confiance de l’insulte de l’hyper-capitalisme dit autoritaire, anarchique ou hyper réactionnaire ; cette insulte théorique et pratique, savamment organisée envers la vulnérabilité des êtres vivants dans toutes leurs richesses sensibles, leurs formes de vie d’êtres de langage, toutes leurs capacités à devenir autre et à se transformer aux milles contacts sensibles de la réalité sociale et organique du monde. Ici, à nouveau nous avons affaire à une certaine forme de pensée inhumaine dont les activités appliquées au monde consistent à se ménager une forme « tautiste » (tautologie et autisme, (Sfez, 1988)), une technique et une logique autonomes de décision philosophique et politique, séparées de la vie ordinaire, presque isolées ou dominatrices, et qui vont assujettir tous les hommes, les enfants, les adolescents et toutes les femmes à la reproduction économique d’un certain modèle de raisonnement ou d’une certaine forme de pensées et de vie inhumaine.

Fragments d’un monde détruit – 194

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