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Somatose

« Dans le Meilleur des Mondes, aucun citoyen des basses castes ne posait jamais la moindre difficulté. Pourquoi ? Parce que dés l’instant où il pouvait parler et comprendre ce qu’on lui disait, il était exposé à des suggestions indéfiniment répétées, nuit après nuit, aux heures d’assoupissement et de sommeil. Ces suggestions « étaient comme des gouttes de cire à cacheter liquide, des gouttes qui adhèrent, s’incrustent, s’incorporent, à ce sur quoi elles tombent jusqu’à ce qu’enfin le roc ne soit plus qu’une masse écarlate. Jusqu’à ce qu’enfin l’esprit de l’enfant, ce soit ces choses suggérées et que la somme de ces choses suggérées ce soit l’esprit de l’enfant. Et non pas seulement l’esprit de l’enfant mais également l’esprit de l’adulte – pour toute sa vie. L’esprit qui juge, désire et décide – constitué par ces choses suggérées. Mais toutes ces choses suggérées ce sont celles que nous suggérons, nous – que suggère l’Etat … » »

Aldous Huxley, « X Hypnopédie » » in « Retour au meilleur des mondes », p.113-114, Traduit de l’anglais par Denise Meunier, PLON, Mrs Laura Huxley, 1958.

– wake up the coma –

Donnez leur le divertissement gratuit, la pleine et entière jouissance,
qu’ils ne regardent jamais ailleurs qu’ici, maintenant ; le hors lieu,
par ce présent liquide qui coule indéfiniment dans leurs rêves,
l’interminable présent, fixe, atemporel ; le bienheureux médium qui regarde, au travers des vitres de commandes, des sceptres de pouvoirs, les petits sceptres brandis par les consommateurs de l’Ego, qui contiennent toutes les virtualités désirables du monde,
à taper sur les écrans agiles avec les extrémités phalanges,
l’œil humide, fasciné, le cerveau malade, saturé des alarmes,
et l’iris bientôt scanné dans les corridors numériques,
le psycho-pouvoir allié de la numérisation puissance,
parcourt l’intégralité du spectre physique, psychique, symbolique,
les corps sont tous prévus en réactions, déviances et dimensions,
les places et les rôles dans la cité sont calibrés en fonction des standards infinis ..

Il suffira de se brancher ensemble, corps sans corps, à la machine de tri, aux formes impérieuses de bio-mouvements et de traces,
loger son système nerveux dans les empreintes survivantes,
exercer des fonctions adéquates et devenir fixe, nu-performance,
réduire l’écart de mesures au maximum ; être psycho-rationnel,
et bien réagir aux maîtresses de toutes conditions bio-sexuelles,
faire de l’oubli un mantra délicieux, une force imposée,
suivre en continu, dressées, les lignes attendues du pouvoir,
et renoncer aux restes humains, aux rares et finis vestiges,
refoulés loin dans les failles et les rainures des traits ;
expressions asservies aux prévisions des programmes,
et renoncer à agir tant qu’il est temps de frémir, de jouir,
l’instant liquide par les terminaisons nerveuses ; les stimuli de l’ordre, prédation, sexe et pouvoir, pour demeurer entier, présent et disponible …

L’œil des machines qui regarde « Je » / Ego – suis partout, toujours,
et les langages inertes évoluent en grappes dans le panorama inquiet,
les textures hybrides – machine / homme, le symbole détruit,
les encodages sont légions, ils capturent et expulsent,
le vivant, les expressions, les passions des différences,
dans les usines organoïdes, les matières sont mélangées,
l’artifice vivant et les greffes sur les cyborgs inhumains ;
uniformiser l’ancien monde des femmes et des hommes,
du lent travail d’inhumanité, des sens du corps refusé,
et derrière les automates muets, les animaux crient, bougent, vont et viennent … Faire l’amour reste une subversion, une rupture de frontières, brancher ses corps sur une autre machine, pulsions, drames et vies ; écouter les voix dans les murmures, des chuchotis de l’ombre, du contact sensible, de l’expérience unique, charnelle, sacrée …

Et les sourires niais qui flottent au demeurant fort utiles,
s’affichent avec constance sur les faces anthropoïdes,
celles qui regardent au fond des abîmes ; qui s’aveuglent,
la bouche ouverte, seule, sur des mots refoulés dans l’obscurité,
n’émet que des sons conformes à l’espace programme,
et le rythme du temps est calibré pour leur performance,
les minutes dégoulinent des tableaux d’ensemble …
Tout est pareil, idem, identique sans écarts,
il fait froid autour de ces murs opaques, ces entrepôts de l’Empire …
Ah tout est détruit, et chute en flammes glacées ; et « Je » connecte son plaisir, aux réseaux infiniment distants, aux complexes d’objets divertissants, aux langages des ruines et des mouvements empêchés, et plus rien n’existe pour soi même, tout est parfait, pur et consommé. Seuls demeurent les visages enfouis, cachés ; les grands désespoirs.

MP – 19122025

Le double-langage

Dans l’arsenal des signes mots vedettes portant des projections adaptées à un certain programme politique réactionnaire venu de l’extrême droite globale, se tiennent regroupées en fer de lance stratégique, des armes rhétoriques et idéo-dramatiques précises constituées (1) d’inversion complète de sens et de valeurs (la guerre c’est la paix, la haine c’est l’amour, la liberté c’est l’esclavage ; et la portée de « l’inversion maligne » comme ces victimes qui deviennent des bourreaux – Michel Tournier invente cette expression remarquable dans « le Roi des Aulnes » (1970)), (2) d’identification d’ennemis intérieurs (musulmans, ou juifs, socialistes ou communistes chrétiens ou écologistes gauchisant), (3) d’exclusion identitaire par le droit du sol, du sang et de la race, et le collectivisme oligarchique (4) de xénomorphobie – rejet des déviances dites naturelles selon un canon esthétique, asocial et culturel ; transphobie, LGBTQIA+, grossophobies, exclusion du malade et du difforme qui pèsent sur la richesse matérielle et symbolique nationale), (5) de fermeture ou d’extension de frontières nationales par la guerre militaire ou économique, l’extraction des forces vivantes, des ressources et la logique de colonisation et (6) d’instrumentalisation de boucs émissaires utiles à des campagnes violentes de dénonciation et de persécution (Dreyfus et les juifs internationalistes, l’antisémitisme venu d’une logique de ressentiment). Ici le plan stratégique d’ensemble des partis d’extrême droite consiste en une ingénieuse distribution des rôles et des fonctions à chacune des pièces tactiques de pénétration de l’extrême droite globale dans la culture nationale et la société pénétrée par le drame extrémiste et idéologique, toujours par l’intermédiation de constellation de médias numériques aux intercommunications colonisées par l’idéologie de l’alt-right (C-News, JDD, Fox news, Truth Social, X, Russia Today, influenceurs masculinistes ou MAGA, populisme catholique, techno idolâtrie et mépris de la démocratie et de l’humaine différence ..). Expliciter ces tactiques de pénétration culturelle et médiatique, doit se faire en ayant la pleine attention et une sensibilité vive aux surfaces des discours d’extrême droite, à la capacité d’infuser socialement par le jeu tactique et la duplicité d’un régime de discours construit autour de ce que Nicolas Machiavel dans « le Prince » (début XVI° siècle pour la composition et parution en 1532) invente comme étant un « double-langage » ; langage du prince et langage des sujets ; technique de conservation du pouvoir et livraison des clés de compréhension de la nature du pouvoir aux citoyens.

Tout l’art du « double langage » chez les personnels politiques affiliés aux délires idéologiques extrêmement dangereux de l’extrême droite va se situer dans une sorte de démagogie d’instincts ; inscrire ses thématiques idéologiques propres dans la société en dramatisant par tous les moyens disponibles, les enjeux politiques des débats nationaux ; par exemple, le grand remplacement théorisé par Renaud Camus ou bien le racisme antiblancs (?!?) ou bien encore la perte supposée d’autorité et la figure blessée de l’homme et du père ou bien encore le danger du mondialisme dit libéral. Sur ces quatre exemples ou marqueurs idéologiques de l’appartenance à l’extrême droite, le discours se construit toujours de manière brutale et simpliste en opposition constante à la complexité des affaires humaines ; il s’agit de sortir une solution immédiate pour résoudre un problème largement inventé ou qui n’existe pas réellement (par exemple la dangerosité de l’immigration pour l’économie et l’identité nationale) en excitant la pulsion de ressentiment. Le double langage va fonctionner comme un cercle socio-idéologique brisé au centre ; c’est à dire que le haut du cercle est fait de la respectabilité de propos dans l’air du temps – l’immigration coûte cher – le bas du cercle est fait de communications non dites mais insinuées ou infusées – expulser les immigrés et protéger la Nation – le centre ouvert, avale la décision publique en permettant l’application de la mesure extrémiste par une majorité dite silencieuse (les français ou les américains sont avec nous). La recherche de popularité est une des seules boussoles suivis par les leaders autoritaires de l’alt-right et le détournement de vestes – (i.e. l’adoption d’identités doubles, magiques et porteuses de succès dans l’opinion) à tout bout de champs est ultra commode et très fréquent.

Ainsi, la fixation idéologique est presque fragile, mouvante ou susceptible de bouger tant que le pouvoir est conservé, maintenu dans les cercles sociaux extrémistes ; le critère de la conservation du pouvoir joue à plein dans la prise de décision politique ; il s’agit de montrer les muscles, récompenser la satisfaction des pulsions de régression, rassembler les forces négationnistes et réactives, haïr les différences qui choquent et heurtent une morale rance et conservative afin de préserver des rapports de forces traditionnels, naturels et immémoriaux (le fort sur le faible, l’homme sur la femme, le chef d’entreprise innovant, le capitaine d’industrie disruptif, aventurier, créatif et génial et l’ouvrier pur exécutant, vicieux et « machinalisé », l’homme blanc sur l’homme noir, le riche sur le pauvre, le chrétien sur le juif ou le musulman …); abêtir les masses humaines et en faire des ressorts de l’action extrémiste au travers d’une Médiacratie autoritaire construite avec l’aide de milliards issus du capitalisme fossile et de l’économie cognitive et de plate-forme. Il s’agit ici de se maintenir au pouvoir par tous les moyens et la porosité de la ligne de partage entre les droites républicaines, conservatrices, et l’extrême droite raciste, catholique, réactionnaire, devient de plus en plus floue et là est sans doute, la grande victoire tactique et culturelle de l’extrême droite globale ; le seuil de respectabilité franchi par les leaders populistes est lié à cette stratégie politique de double-langage ; ici où le secret d’une haine xénophobe, antisémite, antimusulman, l’attachement à la terre, à la race et au sang, travaille le cœur de l’argument de l’extrémiste, – le secret qui secrète la haine et la maladie des valeurs et de l’instinct de protection de soi – secret habillé fermement par un voile de fausse dignité ; « nous protégeons toujours nos compatriotes, nous protégeons nos industries contre la mondialisation libérale ».

Il faut se rendre compte par l’atteinte et la réflexion des évidences terminales (la vulnérabilité de la vie humaine par la naissance, la sexualité, la maladie, l’exil, l’asphyxie et/ou la mort) du danger social, historique et systématique que représentent les forces d’extrême droite pour la simple préservation de la vie sur Terre ; Il est ainsi remarquable que la collusion d’intérêts actuelle entre le capitalisme fossile et les mouvements conservateurs réactionnaires se doublent d’une lutte constante contre le discours écologique et les sciences du climat ; ici il s’agit de défendre des forces capitalistes « mortifères » qui nient le dérèglement climatique et l’impact humain sur la survie de nos milieux de vie et la nature. Comment est-ce possible d’être pris dans un tel aveuglement idéologique, dans une telle ornière, un rets de discours racistes et écocidaires ou ce gouffre remplis de pensées inhumaines ? Comment la bêtise, les scandaleuses méprises culturelles, l’attaque contre la vie humaine et l’arrogance de leaders et de leurs équipes peuvent elles résister aux valeurs liées aux faits scientifiques travaillés par des communautés scientifiques depuis des dizaines d’années dans toutes les Institutions humaines historiques ? La résistance du double langage est ici remarquable d’une certaine force d’aveuglement vis à vis des faits et des valeurs. Sous l’emprise de la Médiacratie autoritaire exploitée par les Empires, Russes, Chinois ou Américains, une ligne d’invisibilité sociale et symbolique est obtenue par les Leaders ; ce qu’il est possible de qualifier de « territoires négatifs » ou de territoires géographiques depuis lesquels aucune information fiable ne peut sortir du fait d’une emprise psychique ou d’une mainmise idéologique des médias autoritaires sur la fabrication de l’Information.

La collusion d’intérêts économiques, politiques et culturels et le critère unique et majeur de la conservation du pouvoir qui emploie partout où c’est possible, la technique du double langage pour des formes d’interactions finalement inhumaines ; tout cela porte l’empreinte majeure des mouvements de l’extrême droite globale, poussés par des dynamiques d’invasion et de repli réactionnaires de territoires ou l’imposition par la force économique de médias autoritaires ; la Russie et la Chine sont l’exemple paradigmatique de cette emprise totalitaire mondiale sur la réalité du changement climatique et la survie des démocraties occidentales. Ici la duplicité de ces Empires est frappante d’une technique de contournement des Institutions internationales et des Organisations Non Gouvernementales censées – encore – être chargées d’un certain ordre institutionnel mondial (ONU, OTAN, UNESCO, UNICEF, WWF, Fonds Alimentaire, Croix Rouge, Amnesty, ATD Quart-Monde …) dont le travail et les projets dérangent un certain type de capitalisme autoritaire ; aux formes d’incarnations et de violences sociales précises ; toute une ancienne « forme de vie » économique, langagière qui tente désespérément de se maintenir, en l’État, une emprise puissante et une communication arrogante devant les forces de la transformation sociale, écologique directement liées – ou se sentant responsables devant les crises ou faisant face – aux changements climatiques et énergétiques. Nous devons travailler dans un monde fini, hors de la logique guerrière des Nations, par un franchissement de seuils d’évidences écologiques et vivantes, – en comprenant et en percutant les stratégies du double-langage – tant au niveau des ressources naturelles, des complexes sociaux relationnels, que de la résistance organique et naturelle des milieux sociaux et des « formes de vie » démocratiques ; échapper aux extrêmes droites globales qui défendent toujours la régression des modèles humains de développement au bénéfice de la sécurité d’une minuscule élite couplée aux masses aveugles inhumaines – oligarques, techno idolâtre, xénophobes – totalement coupées de la vie ordinaire et de l’extrême vulnérabilité de cette vie humaine.

Fragments d’un monde détruit – 190

L’arme capitale

« C’est la classe des châles noires en laine,
des tabliers noirs bon marché,
des foulards qui enveloppent
les visages blancs des sœurs,
la classe des cris antiques
des attentes chrétiennes,
des silences frères de la boue
et de la grisaille des jours de pleurs,
la classe qui donne une valeur suprême
à ses pauvres milles-lires,
et qui, là-dessus, fonde une vie
à peine capable d’illuminer
la fatalité de la mort. »

Pier Paolo Pasolini, « 64. Séquence du drame à la mine » » in « La rage », p.107, Traduit de l’italien par Patrizia Atzei et Benoît Casas, Introduction de Roberto Chiesi, Postface de Jean-Baptiste Courtois, NOUS, 2014-2020.

Continuez là à maudire au milieu du mal,
les racks de langages néons, lancés par dessus l’âme,
brûlante et saignante, la forteresse vidée de tout autres,
la conserve emmurée à la place des tableaux, des fenêtres,
à l’intérieur méchant, racé et sans restes,
bornée la suffisante fièvre de l’action, au seul moi,
le terrible Moi substantiel et l’Egocrate, monstre sien,
dont les formes empêchées ne disent rien de ce qui arrive.

Revenez ici, sortez et revenez parmi nous,
sur le sol raboteux ; oiseaux noirs, métaphysiciens de malheur,
muette douleur qui ne peut se sentir chez toi,
effarante stupeur aux prises avec les lignes digitales,
et qui fait taire et fixe l’aplat du rien et d’excitants calculs …
Ah techniquement superbe, ravissante raison ; œil omniscient,
œil de dieu qui parcourt nos territoires, et capture et nie,
annule la projection de soi même, toutes générosités défaillantes …

La fabrique des fausses vues prises ailleurs, nulle part,
le langage comme entreprises d’étiquettes, de correspondances,
médium économique et intermédiaire, sens et encodage compactés,
quelle est cette industrie du rien, de l’inutile, de l’Ego drame,
propriétaire de ses sensations et de son langage privé,
qui produit aux kilomètres des compacts esthétiques, moraux,
la communication industrieuse, l’affairement, qui met en ordre, et tue, sur les chaînes de signaux, les ordres sévères sont exécutés …

La douleur capitale comme paradigme de l’action,
l’adresse à autrui, « j’ai mal », « il a mal », et l’inter acte,
l’opération des alter nativités reprise aux milieux des catastrophes …
L’arme qui tue et répare en même temps ; l’impulsion, le percept …
Les tissus d’humanité qui habillent les corps affaiblis et mourants,
et l’expérience du contact sensible comme joie et victoire,
dans tes yeux, je vois la distance, le refus de l’un, du total, de l’absolu,
et ton attitude est une espiègle forme, une satire savante.

Et le rire mutant devant l’effroyable jargon des authentiques,
des producteurs amasseurs de formules vides et de néants,
provient d’une forme belle, étrange et terrible, la forme inouïe,
la légèreté des pas du danseur, l’attention aux corps sensibles,
le mot ajusteur, le signe qui fait s’émouvoir ; la face perceptible du signe ; l’humanité pénétrée du signe de l’homme ; le Soleil noir,
la nuit sans fins, ni conditions du voyageur et de l’errant …
Les étrangers survivent sans patries, sans argents, ni tristesses ;

les nomades, les déviances, les apatrides surviennent ici sans foyers,
ils cheminent sous les étoiles avec des figures sans autres,
et le langage du poème est le langage du tout autre,
l’autocréation et la survie d’une existence possible et étrangère,
la mélancolie qui travaille à l’intérieur de la forme humaine,
qui remue la bile, le cœur palpitant, et remonte jusqu’aux ciels,
cette charnière entre les mondes, tenue par les êtres aux frontières,
le basculement cardinal ; les seuils d’évidence, franchis, un par un ;

j’obvie et la spontanéité de la raison m’accorde des futurs,
tu éprouves l’inexpérience du contact, le média numérique,
l’espèce de retrait au loin, pour une planète froide, illusoire,
et nous demeurons séparés par des frontières enfermées,
les voix du maître et du gardien retentissent encore dans nos rêves,
elles font saigner les murs de l’argument forteresse …
Où sont les futurs, les fins possibles des langages, les politiques du vivant, au delà des replis organisés et des réactions sinistres.

MP – 12122025

De l’espérance pragmatiste

Dans l’organisation du travail issue d’une rationalité scientifique visant l’exécution mathématique d’un optimum triple [Temps de réalisation du produit ou du service/Coûts mesurables de production/Efforts ou quantités de travail investit], l’accumulation de la force de travail au bénéfice du capital ou de la valeur d’échange du produit ou du service, induit des rapports extrêmes et tendus de production et de productivité ; la recherche de l’efficacité productive du travailleur mesurée par un salaire ou une rémunération au mérite, étant la base du développement de la domination d’un écosystème de décisions et de motivations économiques utiles pour seulement vivre biologiquement. Tout l’accaparement par les sphères capitalistes, toute la colonisation du monde vécu par la forme de vie capitaliste impliquent par conséquent, une même intégration verticale et puissante du corps et de l’esprit mis au travail, littéralement branchés sur la machine capitaliste. Cette logique de l’intégration gestuelle et psychique à la fois culturelle et organique n’est pas propre au système capitaliste, elle se retrouve dans les organisations répressives religieuses ou sectaires (catholicisme intégriste, islam radical, nationalisme sioniste, hindouisme en Inde ou bouddhisme fanatisés en Birmanie) en tant que l’individu comme unité de revendication potentielle de liberté, doit être seulement l’instrument utile et servile pour la conservation d’une certaine psychologie absolue du pouvoir ; il ou elle est donc à contrôler, toujours mettre au travail, maintenir dans l’activité de conservation de l’emprise du pouvoir, gratifier ou sanctionner comme le chiffre ultime de la domination.

Intégrer et exclure sont les deux facettes d’une même stratégie impériale qui emmènent les rapports de forces et les rapports de classes, de cultures et de genres, comme la question des persécutions racistes, homosexuelles et antisémites, dans une forme de domination culturelle et symbolique – l’extrême droite globale – qui va consister à (con)former l’homme du futur ; le dirigeant star, spécial, spectral, populaire ; l’homme supérieur par ses racines et sa nature et l’homme augmenté artificiellement par une greffe bien prise psychologiquement et économiquement des outils des Intelligences Artificielles Génératives et de Régulation (IAGR) dans les formes de pensées (in)humaines. Ici ce qui est à voir, à préciser et critiquer, est l’impressionnante maîtrise behavioriste des réactions psychologiques de base de l’individu contraint à l’assujettissement impérial, [le Sujet du pouvoir, les miroirs conformant de l’IAGR, la norme cognitive, les experts en neuro-mimétisme éducatif et l’œuvre d’une anti histoire totale – une idéologie de type religieuse qui domine, sérialise et détruit] et à la tranquillité politique des oligarques au sens d’un total contrôle des masses.

Dans l’arc des extrémités idéologiques de l’autoritarisme et du totalitarisme contemporain et dans la formation des centres de gravités des récits critiques, l’islamisme radical et les forces du renoncement à vivre (à gauche ou à droite) consistent en une curieuse et fascinante forme de capitalisation du ressentiment anticapitaliste et antidémocratique – une obsession pour l’authenticité de la vie liée à Dieu et au prophète, la lutte contre la pornographie, le luxe et le mode de vie occidentale, la négation des libertés sexuelles et reproductives, le combat contre la décadence des démocraties libérales et l’extrême violence de prêches contre les femmes, les juifs et les homosexuell.es ; sources irrépressibles de dangers et de corruptions matérielles et spirituelles du croyant. A l’autre extrémité, mais connectés intimement comme moteurs d’une certaine histoire de la vulnérabilité des formes de vies et de l’humanité, le fascisme catholique réactionnaire [MAGA, J.D Vance, Donald Trump & la « Heritage Foundation » aux Etats-Unis, le Rassemblement National (RN) en France], le soviétisme russe ou chinois ou le collectivisme oligarchique, le nationalisme juif et sioniste ; et toute la puissance d’une technologie de contrôle et de surveillance organisée au plus haut niveau des sociétés privées déléguées ou remplaçantes de l’État xénophobe, en tant que techno réactions administratives et numériques, ou guerres humaines, informationnelles, digitales et matérielles.

La guerre des récits et l’imposante forme totalisante de la « Médiacratie » autoritaire en Russie, en Afrique, en Chine, aux États-Unis, en Arabie Saoudite, au Moyen-Orient, en Asie et en Europe, accomplissent cet exploit d’une conversion des valeurs dans et par les fictions transformatrices et idéologiques – la haine c’est l’amour, le faux c’est le vrai, la guerre c’est la paix, l’étranger c’est l’ennemi ; toute cette sorte de formes de pensées orwelliennes ou venues du « solipsisme collectif » ; une notion critique devenue centrale et si importante en 2025-2050 pour seulement comprendre les dérives actuelles des médias d’extrême droite. C’est d’une persistante méprise à laquelle nous devons faire face constamment, en tant que libéraux et démocrates ; méprise politique et intime quant aux formes d’expressions collectives de nos besoins réels d’êtres vivants  ; expressions ou interactions médiatisées par des symboles et soutenues par des publics instruits, critiques, tolérants, libres et des Institutions justes, libres ou non maltraitantes. Ici résister en pragmatiste, c’est promouvoir la démocratie comme régime d’interactions sociales, de jugements et d’évaluations pluralistes, critique des propagandes nationalistes ; lutte organisée contre les formes de pensées absolutistes qui excluent des versions du monde – sans conséquences violentes – au nom d’une antériorité spéciale, d’un dieu surplombant ou d’une structure d’ordres a priori et violemment imposés aux groupes sociaux, aux êtres humains et aux milieux vivants.

Il peut rester un fond d’espérances dans le cœur de chaque enfant de la démocratie libérale, ce que nous sommes capables de faire, de penser et de transformer comme masse critique et puissance d’engagements et de multitudes, comme nouvelles sociétés de la connaissance, de la vie et de l’action, nouvelles transformations sociales issues des multitudes agissantes et réancrées historiquement dans la critique complexe du capitalisme ego-cognitif et du totalitarisme chinois ou russe ; ce que nous sommes capables de promettre pour les futurs de nos enfants, c’est un monde où une Terre humaine et vivante est libérée du carcan du néo-libéralisme autoritaire, du collectivisme en tant qu’idéologie de la « conformation », du patriarcat et de la domination du groupe le plus fort qu’il soit religieux, économique ou politique. Ici, à l’intérieur de l’organisation économique capitaliste, dans cette inégalité dramatique et criante de conditions d’existence et de vie, le fait de décorréler le revenu, de l’efficacité productive individuelle liée à une conception très morale ou managériale de la performance au travail, rejoint l’immense nécessité d’une action politique présente et à venir, à l’intérieur des sociétés humaines sous et contre les effets évidents du changement climatique et l’impact humain des transformations énergétiques.

Espérer seulement voir et sentir vivre nos enfants, nos rêves de communs, nos futurs aimants et aidants, n’est ce pas permettre enfin une sortie par le haut du modèle de l’hyper-capitalisme de l’Ego et de la prédation, du capitalisme fossile, du capitalisme de plate-forme ; toutes formes économiques totalement déconnectées de la réalité de la survie possible des milieux vivants en 2025-2100. En ce sens, instaurer un revenu universel d’existence comme base de ressources mondiale pour vivre et aider les autres à vivre, est une mesure pragmatiste, urgente et en phase avec la transformation naturelle de nos sociétés humaines. Comment aider et faire en sorte que nos liens sociaux symboliques aident à mieux vivre et à préserver nos milieux de vie, conditions indépassables à notre propre survie d’humanité ? Comment toutes les expériences des multitudes organisent déjà la sortie du modèle économique hérité d’un capitalisme industriel et fossile, reconduit et adapté au capitalisme de plate-forme avec la révolution numérique ? Examiner les conséquences ordinaires de nos actions en tant qu’humanité pensante, plutôt qu’accompagner d’hypothétiques causalités agissantes ; nature, dieu, technologies, empires, forces destinales, races ou cultures supérieures, revient dans une description alternative et pertinente de l’anthropocène, à interagir en accords avec le monde vivant, au plus près de la forme de vie biologique, sociale et culturelle ; éviter ou combattre les logiques d’extraction de ressources naturelles, épuisables, toujours brutes et finies ; toutes les technologies invasives d’extraction et d’exploitation de données dites numériques ou identifiables ; d’âmes et de corps, d’énergies, de psychés, de symboles et de pensées humaines.

Fragments d’un monde détruit – 189

Après l’adieu vient la nuit …

« toujours sur la pente oblique
où tout s’échappe-roule
dans l’abîme
la parole errante-fixe
touchée à mort par le silence
alors éclôt à nouveau
le grain de la nuit
dans le frisson du langage nouveau
murmuré
dans les feuilles-racines des planètes
avant l’aurore – »

Nelly Sachs, « Énigmes en feu » in « Eli, Lettres, Énigmes en feu », traduit de l’allemand par Martine Broda, Hans Hartje, Claude Mouchard, p.361, Belin, 1989.

Remuer les ventres de braises, le foyer vivant, miraculeux,
et approcher des sentinelles postées aux murs forteresses,
l’argument précis, monumental, qui dresse des séparations,
entre les êtres à la peau humaine et aux langues verbeuses,
sentir le terrain qui bouge dans l’avancée du voyageur nocturne,
éclairée des deux lunes de sang et de mer, plantées tout là haut,
la créature faible et voûtée, est jetée là par les hasards,
elle redresse sa face mutante, son humeur bestiale, vers le ciel,

son voyage a commencé au début de toutes choses,
bien en arrière des mondes, créature de sang et de langages,
percée d’une lame d’instinct sûr et de formes inhumaines,
rien d’autre n’existe que les impressions d’elle-même,
et les fortes pressions venues du milieu de vie et de mort,
le mouvement plastique en suspension, l’évolution des traces,
fermée à l’intérieur du programme d’exil et de frontières,
créature sans autres, pleureuse, faible, humiliante forme …

Et la nuit avance avec les ombres portées de la cité,
l’heure mouvante glisse à la surface des objets,
le manteau d’obscurités contient des présages, des finitudes,
et les signes inscrits dans sa chair, montrent des directions ..
Mais ses cris et ses pleurs, ne ressemblent à rien de connu,
seule l’image mentale clignote au fond de sa mémoire,
l’image de l’ange voyageur des plaisirs infinis …
Le sable s’enfuit poussé par la levée de mémoires,

les hypothèques de vastes entrepôts de souvenirs humains,
les gardes posés là, devant chaque fabrique de signes,
ont des yeux qui tournent et regardent, inspectent et auscultent,
dans leurs bouches noires, survivent des lointains rêves, des désirs,
le tranchant de l’iris multicolore, les yeux de l’homme-preuve,
dont l’existence fiable indique l’état d’exercice des pouvoirs,
sont branchés sur les Automates de tri officiels, les étiquettes,
le vecteur morne qui vectorise et tue la rareté.

Ceux là qui identifient, surveillent, classent et répertorient …
Et le cerveau décalque de la machine, ne ressemble à rien,
il tourne dans sa boîte noire, comme tourne un vieil insecte calculateur, pris dans les flammes de la fin du jour, le noir soleil,
bientôt un papillon tacheté d’émeraudes, d’or et d’argent,
sortira du travail de tous les témoins passeurs,
vivants, puis morts ; enfants énergiques, puis vieillards inutiles ..
Papillon à l’effet monstre, qui recherche la brisure, l’alarme infinie,

aux pieds des forteresses du vide et des prisons Ego,
tu dois dire adieu – mon ami.e – au monde aimant, à la vie douce et vulnérable, franchir au delà des postes frontière, la circulation des sons et des images, par les lettres de feu, par l’énigme et l’orage électrique, inscrire dans leurs chairs, les sensibilités organiques, étrangères, les mots signes aiguisés, présents et utiles pour emporter les désastres, incarner des voix sans jamais rien trahir.
Dire adieu, tomber, et espérer qu’ils pourront revivre en nous.

MP – 05122025

Paradoxale existence

« C’est le paradoxe suprême de la pensée de vouloir découvrir quelque chose qu’elle n’est pas capable de penser elle-même. Cette passion de la pensée est, au fond, partout présente en elle, y compris dans celle de l’individu, dans la mesure, bien entendu, où en pensant, il n’est pas lui même. Mais à cause de l’habitude, on ne découvre pas cela. »

Søren Kierkegaard, « Chapitre III, le paradoxe absolu : (une fantaisie métaphysique) » in « Miettes Philosophiques », « Œuvres I » p.1008, Gallimard, 2018.

Sentir l’écharde dans la chair, la couleur du noir paradoxe,
l’intensité du cri qui remonte du fond de l’existence,
pour briser les lignes – prisons muettes tissées dans l’obscurité,
et réentendre les murmures humains, surgir au fond du désert de visages, l’absence de forces, de tensions siennes ; de projections devant soi …
Il est passé le temps historique, prévu ; le devenir objectif et mondial, et rien d’autre n’existe que l’existence sensible, heurtée et la subjectivité crainte.
Les lames de mort du système qui pénètrent dans la blessure portée bien en avant, pour la vie absurde du moi ; une synthèse du fini et de l’infini, l’instant éternel qui perce au grand milieu ; les cadres effarouchés du Temps …

Regarde l’existence creusée par l’interrogation du penseur ; l’ironie des démons ;
l’enveloppement des sujets, la duplicité des masques et le double vivant, à chaque temps, à chaque lieu …
Voilà un pseudonyme ; une méta figure, une mesure autre qui raconte son histoire et transforme sa subjectivité – nôtre, aux contacts étroits, inconnus, des mots, des images, des folles musiques, et au plus près de la vie ;
vois l’impression autre et sienne, l’existence du paradoxe, qui est la demeure du vivant ; l’être soi, projeté par le scandale et ce destin porté comme une nécessité à vivre et l’absurde mort évidente …
Le désespoir pris dans les blessures des vivants, l’infini illusoire et cette agression contre les formes, contre les histoires, contre les voix…

Est l’agression du mortel abîme, pour la dissidence et l’absolue totalité. Ah mon dieu « K » ; détaille les figures et les actions imputables, comme une force plurielle, centrale et diverse, reprise aux bords du néant, les pseudos formes qui dévalent les pentes abruptes du paradoxe, le silence résonne bien plus au loin, il ressemble à la venue des morts …
Rien ne filtre de lui que je ne puisse encore dire, écouter ou prévoir .. Il est là comme une grande maison inerte, imposée, immense, autour de soi, une métaphore puissante ; un cercle d’abîmes et de détresses ..
Et le temps file au travers des portes, des visages, des seuils d’évidences, il faut travailler les normes ; creuser à l’intérieur du paradoxe ; vivant/mort ;

pensées/calculs, activation/tranquillité, inerte/mobile, machine/existence ; lois naturelles, lois humaines, le paradoxe taille des méta figures désirables et utiles, issues des profondeurs, dans les matières brutes et plastiques, les natures toujours prêtes ;
et le mouvement alerte de l’humain différent, qui s’arrête blessé, montre tout le spectre historique des vivants ;
la plongée au cœur des forces de la vie, de l’existence absurde ; comprendre là où le fini prends le pas sur l’infini ; l’organique et la finitude de l’existence ; l’épuisement certain, l’espèce de résistance mortelle contre l’Automate ajusteur …
La forme rigide qui prévoit tous les cas de figures, et sérialise l’absence à soi … Vivre à contre-temps, refuser les ordres et les compacts esthétiques.

Devenir soi est vraiment un métier absurde et jamais programmé ou réclamé, il est l’empreinte des êtres vivants qui font l’épreuve de l’existence, l’authentique « Signe de l’Humain », jamais prévu dans les lignes de l’État, de l’Economie ou des Machines ; c’est une vocation rare, un métier digne, honorable et un travail de perfectionnement …
Et les langages des spectres Nihil jouent contre la vie, contre les pensées du paradoxe, ils remuent au fonds des tiroirs des grands ameublements ontologiques, et ne ressemblent qu’à une série infinie d’eux-mêmes. L’économie du rien et de l’identité sérielle affronte l’existence, la sensibilité, l’Esprit et la chair …
Et c’est par les trous noirs, les balanciers, les abîmes qu’il faudra passer …
En voyageurs de suspens, de catastrophes et de transformations vitales.

MP – 28112025

Perdre son visage

Dans l’expérience de l’étrangeté radicale faisant suite à une maladie chronique, ou une atteinte à l’intégrité corporelle, – la pleine et entière maîtrise de son propre corps – la psychologie de l’attention à ses entours matériels et symbolique est considérablement modifiée de sorte qu’il n’est pas rare de constater la dureté d’obstacles psychiques – l’empêchement à agir – à l’attention entière et pertinente aux situations de jeux de langage impliquant des corps, des réactions et des visages. Ici la honte de soi même et pour soi-même comme entité distincte ou – forme étrangère, mutilée – dans l’espace de l’interaction physique et symbolique est accompagnée d’une conscience aiguë de la modification corporelle impliquée par la maladie, son entière et sa brutale exigence quand à l’écologie de sa propre attention. La sensation de ne plus posséder qu’un corps dégradé, affaibli, mutilé, exclu – une pierre jetée dans l’obscurité des liens sociaux symboliques – et la pleine et entière conscience de sa difformité physique dans l’absence de contacts visuels ordinaires avec les autres êtres humains aboutissent à ce refoulement et cette apparente passivité même quand la générosité et la gentillesse viennent vers vous pour combler cet écart dû à la difformité. Il faut alors seulement ravaler la boite noire de ses réactions et dans le silence contraint qui remonte et annule les tentatives de rencontre, faire l’épreuve de son corps propre, de la sidération d’une « morpho synthèse », complexe, survivante et acculée au fond de l’expérience du contact ; les contacts sensibles avec des autres vivants étant devenus rares, si désirés mais presque craints.

Ici la douleur psychique ou la tristesse de ne plus être capable d’avoir un corps et un visage pour répondre normalement à autrui, d’être dans cet éventail de gestes affaiblis répondent à l’événement psychique dramatique qu’est la perte de son propre visage ; quand les traits autrefois harmonieux, ont été dérangés ou effacés, quand la vivacité de l’expression, s’est éteinte au profit d’un aplat grossier qui ralentit et épaissit les traits typiques de la réaction émotionnelle. Le devenir pierre ou boue épaisse, la difformité due à l’absence de variabilités et de souplesses dans le visage, font qu’il est plus dur encore de provoquer des rencontres, des étonnements, des compréhensions. Le filtre grossier du corps a ainsi pour effet de rompre une entente intuitive, immédiate, en rejetant les essais de prise de contacts, à l’extérieur de la situation, et par delà l’effet d’engagement dans des projets et des existences singulières, à rendre difficile la rencontre nouvelle. Quand vous perdez votre visage, vous perdez bien plus qu’une surface de peaux, vous perdez l’invitation à sortir du silence intérieur, vous perdez le regard et le sourire communs à une espèce humaine, tous les sens du contact, et vous rentrez bien vite dans un monde de nuits et de ténèbres auquel, vous serez finalement attachés par la force des choses.  Ici le courage de sortir de soi, d’assumer son propre exil, de dépasser la brutalité de la laideur et de la monstruosité doivent aider la sensibilité aux choses et aux vivants, à devenir autres vivants, dans une certaine recherche d’une forme symbolique, alerte, vivante, sensible, et belle. L’importance de cette recherche esthétique faite hors du monde corporel immédiat, c’est l’importance d’une nécessité à se réinventer soi-même pour affronter et rencontrer l’autre vivant par delà les murs de l’indifférence causés par la difformité.

A l’intérieur de soi, au plus profond de ses rêves, dans l’espérance de pouvoir choisir la forme symbolique ajustée à sa propre vie, il y a cette demeure encore accueillante, cette forme sensitive adressée à soi même comme un don ou un présent fortement intégrés aux logiques de configuration symboliques et naturelles de sa propre existence humaine ; la mort parfois est une espérance folle, une visitation qui permet de se dire – tout s’arrête ici et la fatigue de vivre – la fatigue de sa présentation – s’arrête aussi – et la vie quand elle reprends ses droits d’exister fraye avec les blessures psychiques et morphologiques qui ont ancrées le sujet dans un autre monde. La maladie peut ainsi altérer ce qui incorpore – en soi-même – les objets de l’environnement, i.e ce qui les relie fondamentalement à des intentions précises emportées et consolidées par une pression physique ferme ou un corps et une face sociale engagés dans l’interaction symbolique organismes / milieu vital. Si la maladie à la mort (le désespoir pour Kierkegaard) fait se rencontrer ou s’éprouver les limites de l’existence humaine ; comme synthèse du fini et de l’infini, la maladie concrète, organique qui affecte des parties bien précises de son propre corps a pour conséquences une diminution de la puissance de vie, une diminution de la joie et du pouvoir du « oui », je te veux, sur le « non », je ne peux pas. Dans ce jeu d’équilibres fragiles, les forces de vie sont celles qui admettent la faiblesse et la vulnérabilité organiques quand les forces mortifères aboutissent sous l’angle d’une recherche de la performance à une dégradation ou un épuisement de la vie dans l’humaine condition.

Finalement, à force d’oublier le passé heureux d’un visage et d’un corps encore constitués, présents, à force de gêne devant le visage présent difforme, monstrueux et inconnu, – à force de sentir la rupture du fil biographique – il arrive que plus aucune rencontres n’aient lieux, aucun mots, ni signes, ni gestes échangés ; dans ces cas d’incompréhensions intuitives et radicales, (afin d’éviter une gêne et une répulsion lors du contact sensible), la force de celui ou de celle qui tient à la vie est celle qui va consister à reprendre sa propre voix singulière – dans ce magma du rejet potentiel, immédiat des autres – , à la faire redevenir une force de combat et de persistance dans l’extrême justesse ou le fil aiguisé d’une pensée. Il ne s’agit jamais de reconstituer la morphologie d’une expression mais de métaboliser une voix commune à l’intérieur de situations de jeux de langage différentes ; c’est à dire permettre le contact de plusieurs voix, de plusieurs regards entrecroisés, en dépassant la brutalité du mutisme d’une forme empêchée ou dégradée. « La manifestation du visage est le premier discours. Parler, c’est, avant toutes choses, cette façon de venir de derrière son apparence, de derrière sa forme, une ouverture dans l’ouverture », Emmanuel Levinas, in « Humanisme de l’autre homme », p. 51, Poches, Biblio, 1972. Parler, décrire, montrer quand le corps est mutilé, quand le visage s’est effacé au bénéfice d’un aplat épais qui neutralise la finesse de l’expression, c’est faire courageusement l’épreuve de la dignité d’un travail en soi-même, un travail visant une certaine structure d’expressions bien déterminées, une certaine forme d’apparences sensible qui va de nouveau permettre facilement les contacts de différences.

Cette perte du visage est fondamentalement rattachée à la perte désespérée du lieu dit de l’attachement humain et de l’imagination ur-symbolique liée, avec l’autre sensible, vivant ou humain ; se perdre dans l’absence du lieu de commandement biblique du « Tu ne tueras point », découvrir la violence des sans faces, des sans voix, des sans visages, ou l’espèce d’indifférence catastrophique qu’accompagnent les conduites d’annulation des corps des autres ; le miroir conformant du réseau antisocial, la vitre opaque du programme et le langage code extrait hors de toutes situations concrètes de vie du langage. Toutes ces conséquences politiques d’une absence de considération pour la différence d’autrui aboutissent à une négation et une annulation violente du « je » de l’autre, sous prétexte d’une reconnaissance fléchée par un dispositif machine d’un même contenu symbolique projeté dans la situation de jeux. Le sans visage peut être détruit, – il n’existe pas à proprement parler – sa différence existentielle annihilée, sa profondeur subjective annulée et ceci parce que le visage a été oublié, mis au rebut de nos échanges, écarté du cadre de la rencontre, faute de sensibilités organiques et de compréhensions des structures d’expressions vivantes. L’extrême nudité, la pauvreté humiliante du visage, – face à nous – doivent nous rappeler l’importance de la perte et de l’attachement à la merveille du regard, le confort d’un sourire, l’attention à toute la bonté d’une orientation des traits sensibles de la face humaine.

Fragments d’un monde détruit – 188

Rythmique vivante

« Avec mes yeux de tous
Je m’arrête sur image
En fonction du nuage
Et je passe où ça casse

Avec mes yeux de tous
ARN et messages
Je prie la bête sauvage
Et je pars à la chasse

Avec mes yeux de tous
Bombardés sur la bande
Des âmes qui se rendent
Des enfants, non peut-être ?

Au fond de mes iris
Des écrans de silicе
Des silhouettes milicеs
Je me crois le vent qui passe

Des choses qui tombent du ciel
Ça ne te regarde pas
Des choses qui tombent du ciel
Que j’avais oubliées

Ça ne te regarde pas
Ça ne te regarde pas »

The Young Gods, « Mes yeux de tous » », Track 8 in « Appear Disappear », Two Gentleman Records, 2025. [Franz Treichler ; Voice & Guitar – Bernard Trontin ; Drums – Cesare Pizzi ; Sampler & Keyboard]

Giuseppe Pietero Bagetti, The Walnut Tree in Benevento (the Witches’ Sabbath), ca. 1816

Au centre de la terre rouge, se tient l’habilleur de runes,
les pierres posées à plat sur les roches sous le soleil intense,
le foyer d’où jaillissent les variables du thématisa,
derrière eux, sont fixées des séries de dalles liées aux néons,
qui clignotent en synchronie et mouvements vifs et heurtés,
la voix qui voyage par les échos d’un temps magique,
chaque cercle de sons, remplit et vidés, respirant par lui même,
une nuée d’instruments qui percutent les plans vitaux et redressent,
en sculptant le spectre physique, symbolique, les prières …

Ah voir le spectre du danseur, danser seul, au milieu du rien,
là où avant rien n’était encore posé, ni dit, ni informé, ni su …
la danse des silhouettes fragiles et des gestuels de feu,
qui brave les noirs interdits de nos théâtres sociaux-intérieurs,
c’est un endroit et un temps préservés du blanc de leur mémoire inerte, du monochrome affreux dont l’étendue enveloppe tout, des faux signes, que débitent aux kilomètres les automates, et il y fait chaud, et bon, on s’y conforte, on y pleure souvent,
d’une force d’émotions et de palettes sensorielles, vivantes.

Et cet amour sien – dieu – qui remonte depuis ce foyer lumières,
jeune dieu mu par un « Telos », une fin d’aventures,
est l’amour des peaux sensibles, des électricités bleues …
Au centre du foyer souffle l’habile neuro-danseur,
le traceur de mondes, qui indique les routes à prendre, au cœur des tempêtes, et ses bras fermes, tiennent des cordes de métal, des larmes de feu, qui découpent les créatures sonores, dans la forme surgissant, silencieuse .. Et ce battement d’un cœur cosmos, vrille l’intérieur de nos veines, il faut le suivre pour respirer mieux enfin, pour avaler l’air des étoiles …

Ah faire ce voyage inespéré, franchir l’obvie au delà du démon-frappeur, quand la clarté de l’évidence apparaît à contre jour,
les corps des sons sculptés par des humaines machines …
L’homme synthétique à droite ressemble à une poupée,
sa tête brinquebale sur son clavier dans une lumière merveilleuse,
et les larmes de tout ce cristal sensible, tombent du ciel, une par une,
nos visages meurtris par le trauma et la guerre, sont redevenus des zones de passage du temps et de l’espace sien ; jeune dieu du silence et de la musique nôtre, mon amour …

Il faudrait demeurer là – toujours – dans leur opéra de 4 sous,
les voir se frotter aux mondes du silence, au néant de toutes choses,
revoir surgir les flammes des braises anciennes et dispersées,
les vents contraires soufflent au milieu de leur foyer,
par les vents des rivages lointains, ils inspirent de l’action et de l’attention, et les esprits divins qui sautent et virevoltent au milieu des scènes, recueillent les larmes de vie tombées du ciel, pour y faire des boissons étranges, fluorescentes et colorées .. Et combien de temps peut donc durer cet opéra – merveille ?

Franchir le seuil à l’extérieur du foyer quand la fin arrive,
la mémoire encore sienne, prise dans leur forme alerte,
les jambes fourbues et la démarche chancelante ..
Et ressentir l’étoile figée au milieu de l’esprit,
ses infinis rayons dardant l’intérieur de nos corps,
réchauffant ce foyer, que nous emportons dans la nuit froide ;
donnez les esprits, donnez les esprits ; étrangers, ami.es, ensemble, …
Faites le tour par la lune et sentez provenir les futurs,
aux rythmes constants de la vie et de la révolution.

MP – 22112025

Devenir funambules

Les dynamiques de transformation à l’ère de l’anthropocène simultanément économiques, énergétiques, sociales et psychopolitiques entraînent un mouvement d’équilibrisme historique dangereux ; marqué d’une instabilité croissante de l’idée même de Société, de pour Soi humain et d’Esprit, dans la percussion de multiples forces contraires – contrôle invasif de l’autorité des maîtres en soi-même / désajustement des soi humain vis à vis de leurs milieux vivants / anarchie capitale et désordres dramatiques, pour et dans la forme de vie et les formes culturelles et symboliques des sociétés humaines et animales. En ce sens d’une recherche d’équilibre constante, la formalisation des interactions sociales et symboliques – milieux de vie / organismes sociaux / futurs de l’action collective – semble confrontée à une perte potentielle de socialités de base et d’expressions naturelles, au profit d’une atomisation de la société issue du darwinisme social de l’hyper-capitalisme de prédation. Dans cette image métaphore d’une certaine transformation inhumaine de la vie – les lignes d’équilibre à rechercher – ; l’image d’une ligne de hautes tensions ou de fortes sécurités, à rechercher en philosophie sociale entre (1) la société de contrôle à haute intensité d’un côté et l’abandon et le laissez mourir en périphéries et de l’autre côté, (2) la dislocation des tissus sociaux symboliques reliant individus, langages, groupes humains et sociétés et la destruction de règles ; se tiennent les mesures possibles des ajustements pratiques contre des adaptations forcées, fatales et prisonnières liées à un système autoritaire global ; « tautiste » (L. Sfez), autophage et fermé sous l’effet d’une logique de contrôle et de surveillance maximale des groupes et des individus humains. Sous la pression d’une implosion interne des caractères vivants de l’humain – l’empathie, l’attachement filial, l’amour charnel ou spirituel, la solidarité collective -, et dans les séries de catastrophes sociales naturelles dues directement à l’impact des hommes sur et dans leurs milieux de vie, les langages du pouvoir se construisent par une immense entreprise de désappropriation collective de la liberté du rapport à soi par l’action de techniques sémiolinguistiques d’un certain construit de la psychologie du pouvoir envers et contre le pour soi humain ; la novlangue du contrôle ou du management des âmes et des corps fonctionne comme une mise en séries d’individus standards et retrait des rapports à soi, par des zones de conformité symbolique et instinctive, du laissez-faire, laissez mourir des sans voix et des sans visages.

Il peut être instructif et utile de considérer la forme humaine de vie comme déjà dépassée ou dénuée de sens dans une certaine psychologie du pouvoir, en réfléchissant mieux à tout l’enjeu d’une appropriation des dynamiques de survie des vivants dans l’anthropocène, – la vieille idée de nature humaine ainsi utilisée pour elle-même pour spécifier une sorte d’appartenance exclusive à une entité – l’Humanité – largement fétichisée ou mystifiée, rate la seule communauté des êtres vivants ou les différentes manières dont nous femmes et hommes, enfants, adolescent.es, partageons un socle de réactions primitives avec les bêtes ; « une manière d’agir commune » qui permet la compréhension ; par exemple dans la convocation du visage de l’autre, ou de la face sociale, le suivi de rituels sociaux (Levinas / Goffman) ou l’expression de la douleur psychique ou physique qui appellent une réaction empathique et un geste – j’ai mal – qui revendique une place dans nos vies, et demande un soutien (Wittgenstein) avec une certaine structure d’expressions et une logique de configuration des corps. Sur le plan d’une macroanalyse sociale et politique des dynamiques de transformation des soi humains, les lignes d’équilibre situent la force théorique d’appoint de l’intercompréhension humaine et vivante, entre deux mondes affrontés et qui se confrontent dans une même forme de vie humaine ; (1) la société de contrôle, hyper rationnelle, ou exploitant des technologies de ruptures et d’intégration forte des élites réactionnaires et des masses (Intelligences Artificielles Génératives de Régulation – IAGR / cyber génétique de confort ou commandes de son parcours biologique et génétique sur plusieurs générations / contrôle biométrique capitaliste et identification numérique par scan du visage et implantation de puces sous la peau, avec exclusion de la dimension corporelle de l’Esprit) versus (2) l’effet massif des catastrophes sociales, climatiques, guerrières, technologiques ; l’État dissous comme forme de régulation de la vie humaine ; une forme d’organisation effondrée, disséminée en factions rivales, territoires et cultures détruits, morts et sépultures méprisés, systèmes sociaux abandonnés par les écosystèmes médiatiques dominants, masses humaines dont les vies futiles peuvent être supprimées du fait de leurs peu de valeurs et leurs poids démographiques inquiétants ; un sur danger mobilisateur et protecteur et une pression migratoire pour l’élite financière oligarchique.

Dans une lecture complémentaire issue de la microanalyse situationnelle des interactions dites situées, l’action sur soi est reprise dans la perspective de l’ethnométhodologie (influence de A. Schütz, fondation théorique par H. Garfinkel) ou de l’interactionnisme symbolique (G.H. Mead et H. Blumer) pour faire enfin se démettre une forme d’interprétation absolutiste et psychologisante de la transformation de la vie humaine qui applique une causalité originelle et extérieure aux phénomènes sociaux politiques étudiés ; un absolutisme de la pensée. Dans ce type de biais d’analyse majeur en philosophie de l’action et de l’esprit socialement constitué, les comportements humains et les expressions vivantes sont très vite renvoyés à une matrice conservatrice ou naturaliste absolument unique et exacte, très psychologisante voire neurobiologique et mentaliste de l’action sur soi afin de toujours réintroduire la marque capitale d’une force d’interprétation extérieure, causale ; une fatalité théorique structurée par des pouvoirs experts et une certaine image idéale de l’humanité appuyée sur les promesses psychologiques et individualistes d’un bonheur imposé par l’Etat, la sélection naturelle ou Dieu (O. Spengler). Ici sur les lignes d’équilibre étroites entre contrôle social et anarchie capitale, les deux plans d’analyse seront bien utiles afin d’anticiper et de considérer en bon pragmatiste « quels sont les effets pratiques que nous pensons pouvoir être produits par l’objet de notre conception. La conception de tous ces effets est la conception complète de l’objet » (C.S. Peirce – maxime pragmatiste énoncée in « How to Make our Ideas Clear », 1878, et pour un travail à une source plus riche ; « The Fixation of Belief », 1877). Si nous revenons aux séries de catastrophes et à l’inhumanité de l’humain, sa cruauté partout présente sur Terre, nous pouvons lire et interpréter la catastrophe comme multifactorielle, – sociale, climatique, économique, psychique, symbolique, sexuelle – et le travail du prendre soin et de la maintenance du social en l’humain ; la réparation ou de la robustesse de la vie comme déjà un travail genré ou inégalement réparti ; les femmes y prennent part par exemple pour restaurer un milieu de vie, permettre que la vie dans un foyer soit de nouveau rendue possible, les pauvres sont cruellement touchés et doublement touchés ; ils font déjà partie des sommes négligeables d’un calcul complexe, issu d’une ingénierie sociale et d’une gestion optimale de la catastrophe (la catastrophe de Fukushima par exemple, mars 2011).

Dans la hiérarchie des peines et des soutiens que provoquent les désastres, les populations pauvres, malades, racisées apparaissent comme des quantités négligeables aux yeux de dirigeants préoccupés d’abord d’assurer un certain contrôle social, économique et sanitaire ; l’économie de la catastrophe déjà contaminée par l’économie de l’attention de la « Médiacratie » de 2025-2050, permet de renforcer des logiques d’insensibilisation et d’invisibilisation de sorte que bâtir des territoires négatifs pour les mauvais gouvernements  ; c’est à dire masquer aux différents publics concernés des catastrophes sociales, naturelles, économiques, institutionnelles, guerrières sur des zones géographiques, et dans l’œil fixe et omniprésent de la machine – télévisuelle – médiatique, peut faire partie de l’arsenal de la guerre de l’information contemporaine. Ici la catastrophe écologique demande de multiples lectures, à la fois historiques, sociales mais aussi intimes, linguistiques et psychologiques ; il est par exemple déterminant de rendre possible l’expression d’une catastrophe psychique dans la considération du fou ou de l’étranger – la maladie mentale ou la position du migrant étant déjà une interpolation complexe d’une position sociale particulière reprise dans le pouvoir de la médecine ou de la politique dite experte de la santé mentale et de l’accueil ; le fou est soigné à l’hôpital – le fou s’il dérange l’ordre traditionnel du langage et de l’action est en même temps la figure d’un contre effet révélateur, naturellement humanisant (!) à l’installation abusive d’une normalité cognitive soit disant structurante ; ici c’est à la diversité humaine que nous avons finalement affaire – une affaire terriblement humaine – une personnalité, une personne, un personnage et les traces de la folie collective qui empêchent une capacité créative de liens sociaux, symboliques, culturelles, c’est à dire une capacité de renforcement de la société historique. Les capacités de transformation du fou sont à l’égal des dynamiques d’attachement et de soin dans l’Art-thérapie, l’atelier d’écriture, la peinture rudimentaire, l’atelier d’instruments de musiques, lorsque la psychiatrie institutionnelle fait son travail de réinsertion et de libération vis à vis de la pathologie (lorsqu’elle est soutenue et financée).

Tout ce qui arrive, les faits et leurs images dans la pensée, faire face, parler, écrire, affronter les dynamiques d’erreurs – ou bien toutes les manières subtiles de produire un faux résultat et d’aboutir à de potentielles catastrophes – et la constellation des désastres dans l’inhumanité d’une forme de vie, dans laquelle la cruauté, la bêtise humaine, la cupidité du capitalisme fossile et les folies collectives comme l’exclusion de l’étranger par principes, le nationalisme guerrier et stupide, la dévastation de milieux naturels par l’extraction infinie de ressources (charbons, pétroles, gaz, métaux rares …)  ; tout ce qui arrive dans un réseau symbolique extrêmement dense de mots signes, d’images, de sonorités, de métaphores, dans nos univers hyper-médiatisés, voilà tout ce que nous sommes et devenons dans l’image du fil – ô combien fragile – tendu entre deux mondes ; contrôle extrême, technologies numériques de surveillance et d’optimisation de l’humain versus anarchie capitale ou désordres anthropologiques et écologiques massifs. Ici le type de personnalité autoritaire qui émerge en 2025-2035 pour figurer le meilleur leader pour emmener vers les désastres – celui qui heurte la maîtrise sensible du temps et de l’espace – est celui qui va depuis un complexe de ressentiments bien précis, désigner des cibles (personnes racisées, femmes, trans, bi, gays, juifs, arabes ..) et faire son miel infecte, d’une surréaction collective, massive et phobique ; montrer pour l’extrême droite globale, les vagues migratoires ou la submersion qui toujours menacent la Nation ; renforcer la crainte de perdre son identité dans le mondialisme lointain, haïr les raisonnements complexes (le refuge dans la « misologie ») devant la belle simplicité et la brutalité de l’instinct  ; exploiter le vide affectif, le virilisme et l’autoritarisme de parents dépassés, fabriquer de nouvelles élites musclées, automates et machinales, capables seulement et finalement de résoudre des problèmes techniques. Les moyens de l’action collective par la concentration sur une causalité efficiente ; l’adaptation technique du mouvement de transformation sociale, en écosystèmes fermés sans penser à la finitude des ressources de la Terre – au détriment d’une causalité finale ; considérer toutes les formes disparates de la vie -, parviennent à détruire ou effacer les sens – ô combien riches et singuliers – de la vie humaine.

Fragments d’un monde détruit – 187

Une ligne frontière

« Connaître véritablement, c’est connaître l’essentiel, s’y engager, y pénétrer, par le regard, non par l’analyse, ni par la parole. Cet animal, bavard, tapageur, tonitruant, qui exulte dans le vacarme (le bruit est la conséquence directe du pêché originel), Il faudrait qu’il fût réduit au mutisme, car jamais il n’approchera des sources inviolées de la vie s’il pactise encore avec les mots. Et tant qu’il ne sera pas affranchi d’un savoir métaphysique superficiel, il persévéra dans cette contrefaçon d’existence, où il manque d’assises, de consistance, et où tout chez lui porte à faux. »

Emil Cioran, « L’arbre de vie » » in « La chute dans le temps », p.25, Gallimard, 1964.

« Anatomical Man » from the Limbourgh brothers’ Très riches Heures du duc de Berry (1415). The Latin inscriptions describe the zodiac signs’ properties according to the four complexions (hot, cold, wet, dry).

Les langues de leurs guerres, ensorcelées par un manque de savoirs,
Le noir des yeux fardés, la fermeture de l’Esprit et le flou des visages,
la voix des spectres d’où s’est retirée toute présence,
les murmures étouffés par les murs des médias,
dans cette voix désincarnée, personne ne s’y éprouve,
c’est le spectre audio sculptée, la forme souffrante, empêchée ;
une sculpture machine, roulante, nickel, en cours d’interactivités …
Des programmes médiatiques forts, reliés, loin, par des immenses abandons, dans l’industrie du rien, s’agitent les armées des Automates …

Et les mots et les images par vagues incessantes, tombent un à un, inutiles, aux cœurs des orages, dans les rouages guerriers, mécaniques, sémantiques, par les vecteurs idiots, la langue de bois tape sur un faux sol, une fausse structure,
et plus rien n’advient comme vivant, expressif, sensible et organique … Je vois l’ailleurs rêvé de ces mondes « tautistes » ; la bascule froide et inerte, l’utopie monstre des décideurs experts, naviguant sûrs d’eux mêmes, en mises en ordres fermes, géo terreurs subtils et absurdes commandements, rien de réel ne perce les vitres transparentes de leurs langages, des zébrures en zigzag feront des rires parmi nous, bienvenus…

Dans les doublures des mots signes seront tissées des rencontres,
qui poussent sur les déchets des mondes ; par les mortels paradoxes,
à contre-temps, contre lieux, proviennent l’Art, l’expérience de l’ami.e et la consolation, quand je revêt les vêtements bariolés de ton monde, de vos alertes précisions, les formes symboliques surviennent sans attentes, seules, vives et sans prévisions, elles soutiennent et structurent des dynamiques de courages, des formes d’interactions, les foyers dont les lumières illuminent leurs visages, les sens des usages, ah reconnaître l’absence de séries, de généralités, de répétitions, ou de temps prototypes ; l’habitude sortie du rack et des décisions des machines …

Poursuivre le chemin ouvert sur les lignes de crêtes, s’apprivoiser ensemble, voir les symboles écrits sur les feuilles blanches, les autels des autres dieux, un être vivant, un jour, dans nos futurs, va les lire, un jour ou une nuit, et ressaisir la passion créative et la mise en forme de nos pensées ; il y a la catastrophe survenue dans le temps, la psyché dévastée, l’adhérence au digital des objets perçus, de tout contacts sensibles ; l’ordre communicant, la conversion vers le digit-fétiche et la survivance de la seconde nature ; au delà d’une guerre de la conformité et du désastre, la « Médiacratie » construit des territoires négatifs, en milles séries.

Entre l’anarchie capital et la violence des guerres ; la ligne des contrôles extrêmes, ces zones d’ombres multiples, n’apparaissent nulle part … Seules des voix sorties de l’enfer viennent nous dire, nous montrer, l’expérience de la douleur vivante et les savoirs précis, familiers et étranges, et dans l’entre-deux, rien n’est facile ou donné d’avance, car il faut bien du courage pour survivre et nous dire, par la voix, ce qui est et devient, vulnérables, derrière les vidéo-drames puissants, les médias prisons, les fausses corniches qui ne soutiennent rien, les volontés d’extermination et de perdition des formes d’existences vivantes.

MP – 15112025