Perdre son visage

Dans l’expérience de l’étrangeté radicale faisant suite à une maladie chronique, ou une atteinte à l’intégrité corporelle, – la pleine et entière maîtrise de son propre corps – la psychologie de l’attention à ses entours matériels et symbolique est considérablement modifiée de sorte qu’il n’est pas rare de constater la dureté d’obstacles psychiques – l’empêchement à agir – à l’attention entière et pertinente aux situations de jeux de langage impliquant des corps, des réactions et des visages. Ici la honte de soi même et pour soi-même comme entité distincte ou – forme étrangère, mutilée – dans l’espace de l’interaction physique et symbolique est accompagnée d’une conscience aiguë de la modification corporelle impliquée par la maladie, son entière et sa brutale exigence quand à l’écologie de sa propre attention. La sensation de ne plus posséder qu’un corps dégradé, affaibli, mutilé, exclu – une pierre jetée dans l’obscurité des liens sociaux symboliques – et la pleine et entière conscience de sa difformité physique dans l’absence de contacts visuels ordinaires avec les autres êtres humains aboutissent à ce refoulement et cette apparente passivité même quand la générosité et la gentillesse viennent vers vous pour combler cet écart dû à la difformité. Il faut alors seulement ravaler la boite noire de ses réactions et dans le silence contraint qui remonte et annule les tentatives de rencontre, faire l’épreuve de son corps propre, de la sidération d’une « morpho synthèse », complexe, survivante et acculée au fond de l’expérience du contact ; les contacts sensibles avec des autres vivants étant devenus rares, si désirés mais presque craints.

Ici la douleur psychique ou la tristesse de ne plus être capable d’avoir un corps et un visage pour répondre normalement à autrui, d’être dans cet éventail de gestes affaiblis répondent à l’événement psychique dramatique qu’est la perte de son propre visage ; quand les traits autrefois harmonieux, ont été dérangés ou effacés, quand la vivacité de l’expression, s’est éteinte au profit d’un aplat grossier qui ralentit et épaissit les traits typiques de la réaction émotionnelle. Le devenir pierre ou boue épaisse, la difformité due à l’absence de variabilités et de souplesses dans le visage, font qu’il est plus dur encore de provoquer des rencontres, des étonnements, des compréhensions. Le filtre grossier du corps a ainsi pour effet de rompre une entente intuitive, immédiate, en rejetant les essais de prise de contacts, à l’extérieur de la situation, et par delà l’effet d’engagement dans des projets et des existences singulières, à rendre difficile la rencontre nouvelle. Quand vous perdez votre visage, vous perdez bien plus qu’une surface de peaux, vous perdez l’invitation à sortir du silence intérieur, vous perdez le regard et le sourire communs à une espèce humaine, tous les sens du contact, et vous rentrez bien vite dans un monde de nuits et de ténèbres auquel, vous serez finalement attachés par la force des choses.  Ici le courage de sortir de soi, d’assumer son propre exil, de dépasser la brutalité de la laideur et de la monstruosité doivent aider la sensibilité aux choses et aux vivants, à devenir autres vivants, dans une certaine recherche d’une forme symbolique, alerte, vivante, sensible, et belle. L’importance de cette recherche esthétique faite hors du monde corporel immédiat, c’est l’importance d’une nécessité à se réinventer soi-même pour affronter et rencontrer l’autre vivant par delà les murs de l’indifférence causés par la difformité.

A l’intérieur de soi, au plus profond de ses rêves, dans l’espérance de pouvoir choisir la forme symbolique ajustée à sa propre vie, il y a cette demeure encore accueillante, cette forme sensitive adressée à soi même comme un don ou un présent fortement intégrés aux logiques de configuration symboliques et naturelles de sa propre existence humaine ; la mort parfois est une espérance folle, une visitation qui permet de se dire – tout s’arrête ici et la fatigue de vivre – la fatigue de sa présentation – s’arrête aussi – et la vie quand elle reprends ses droits d’exister fraye avec les blessures psychiques et morphologiques qui ont ancrées le sujet dans un autre monde. La maladie peut ainsi altérer ce qui incorpore – en soi-même – les objets de l’environnement, i.e ce qui les relie fondamentalement à des intentions précises emportées et consolidées par une pression physique ferme ou un corps et une face sociale engagés dans l’interaction symbolique organismes / milieu vital. Si la maladie à la mort (le désespoir pour Kierkegaard) fait se rencontrer ou s’éprouver les limites de l’existence humaine ; comme synthèse du fini et de l’infini, la maladie concrète, organique qui affecte des parties bien précises de son propre corps a pour conséquences une diminution de la puissance de vie, une diminution de la joie et du pouvoir du « oui », je te veux, sur le « non », je ne peux pas. Dans ce jeu d’équilibres fragiles, les forces de vie sont celles qui admettent la faiblesse et la vulnérabilité organiques quand les forces mortifères aboutissent sous l’angle d’une recherche de la performance à une dégradation ou un épuisement de la vie dans l’humaine condition.

Finalement, à force d’oublier le passé heureux d’un visage et d’un corps encore constitués, présents, à force de gêne devant le visage présent difforme, monstrueux et inconnu, – à force de sentir la rupture du fil biographique – il arrive que plus aucune rencontres n’aient lieux, aucun mots, ni signes, ni gestes échangés ; dans ces cas d’incompréhensions intuitives et radicales, (afin d’éviter une gêne et une répulsion lors du contact sensible), la force de celui ou de celle qui tient à la vie est celle qui va consister à reprendre sa propre voix singulière – dans ce magma du rejet potentiel, immédiat des autres – , à la faire redevenir une force de combat et de persistance dans l’extrême justesse ou le fil aiguisé d’une pensée. Il ne s’agit jamais de reconstituer la morphologie d’une expression mais de métaboliser une voix commune à l’intérieur de situations de jeux de langage différentes ; c’est à dire permettre le contact de plusieurs voix, de plusieurs regards entrecroisés, en dépassant la brutalité du mutisme d’une forme empêchée ou dégradée. « La manifestation du visage est le premier discours. Parler, c’est, avant toutes choses, cette façon de venir de derrière son apparence, de derrière sa forme, une ouverture dans l’ouverture », Emmanuel Levinas, in « Humanisme de l’autre homme », p. 51, Poches, Biblio, 1972. Parler, décrire, montrer quand le corps est mutilé, quand le visage s’est effacé au bénéfice d’un aplat épais qui neutralise la finesse de l’expression, c’est faire courageusement l’épreuve de la dignité d’un travail en soi-même, un travail visant une certaine structure d’expressions bien déterminées, une certaine forme d’apparences sensible qui va de nouveau permettre facilement les contacts de différences.

Cette perte du visage est fondamentalement rattachée à la perte désespérée du lieu dit de l’attachement humain et de l’imagination ur-symbolique liée, avec l’autre sensible, vivant ou humain ; se perdre dans l’absence du lieu de commandement biblique du « Tu ne tueras point », découvrir la violence des sans faces, des sans voix, des sans visages, ou l’espèce d’indifférence catastrophique qu’accompagnent les conduites d’annulation des corps des autres ; le miroir conformant du réseau antisocial, la vitre opaque du programme et le langage code extrait hors de toutes situations concrètes de vie du langage. Toutes ces conséquences politiques d’une absence de considération pour la différence d’autrui aboutissent à une négation et une annulation violente du « je » de l’autre, sous prétexte d’une reconnaissance fléchée par un dispositif machine d’un même contenu symbolique projeté dans la situation de jeux. Le sans visage peut être détruit, – il n’existe pas à proprement parler – sa différence existentielle annihilée, sa profondeur subjective annulée et ceci parce que le visage a été oublié, mis au rebut de nos échanges, écarté du cadre de la rencontre, faute de sensibilités organiques et de compréhensions des structures d’expressions vivantes. L’extrême nudité, la pauvreté humiliante du visage, – face à nous – doivent nous rappeler l’importance de la perte et de l’attachement à la merveille du regard, le confort d’un sourire, l’attention à toute la bonté d’une orientation des traits sensibles de la face humaine.

Fragments d’un monde détruit – 188

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