Nihilisme

« Khlestakof, seul, avec les yeux de quelqu’un qui a dormi trop longtemps

Il paraît que nous avons pioncé comme il faut. Où diable ont-ils pris tant de matelas et d’édredons ? Je suis tout en sueur. On m’a flanqué je ne sais quoi hier à ce déjeuner …la tête m’en tinte encore. Ma foi, il y a moyen de passer le temps agréablement dans ce pays-ci. Moi, j’aime les bonnes gens, et j’aime à être traité de tout cœur plutôt que par intérêt. Et puis la fille du gouverneur n’est pas mal, et la maman est si bien conservée, qu’on pourrait … Non, je ne sais pas, moi, j’aime cette vie-là »

Nicolas Gogol, « Le Revizor », Acte IV, Scène II, p.150, traduit du russe par Prosper Mérimée, Postface et notes de Wanda Bannour, Le Seuil, 1994.

Sentir les remous dans les ventres des désespéré.es ; la bile noire,
l’émotion centrale, qui remonte et cristallise par les noms,
la sensation mêlée d’effroi devant les doubles figures ;
le spectre Nihil hante l’esprit plein de larmes,
il faut se faire animal craintif et fuir ses noires maisons,
errant sous les étoiles du vide et du vrai mensonge,
voir lutter les forces réactives, les négations alertes et vivantes,

s’en faire l’ami fidèle au cintre droit et bien zélé,
verser le fiel des mots complaisants et fort utiles,
dans l’obole obscure des riches mendiants,
pour que la cité redresse les portraits des monstres,
affublés d’écharpes, de grands chapeaux sombres,
habiller la peur primale des bêtes à conformité,
de tissus multicolores, de vagues apaisantes et hésitantes,

jouer les musiques d’orchestre des brigades d’officiels,
ceux là qui jouent des jeux d’institutions et d’adresses,
les voix tourmentées, brisées dans l’unique accord au diapason,
dans les jeux d’images et de rêves, l’autorité s’incarne,
elle suinte par les murs des inscriptions bizarres,
les grands commandements qui heurtent la Nature,
et traversent les peaux des obéissants, des serfs et esclaves,

et toutes leurs cérémonies étranges venues des moralines,
de sourires niais, de mains de bois rigides, de gueules tordues,
ils regardent à l’intérieur du prisme ; la langue emprisonnée,
l’œil vitreux et oblongue qui déroule les visions du désespoir,
sur les tapis rouges sang des meutes de la « Polis » ;
l’instinct froid de l’insecte qui calcule,
par les prédictions machines, les futurs bénéfices.

Il faut les voir tourner dans ce manège absurde,
Je gagne, tu perds ; « Nous les spectres » adorons les guerres et la monnaie, ce fétiche laid et idiot, flèche toutes les conduites rationnelles des masses ; ce petit totem anthropoïde, soldat trônant seul derrière les surfaces, d’où jaillissent les lumière sombres du Temps ; billets de banque, mots unités, armées de phrases capitales,
les machines à trier font le travail des trépassés,

toutes les gueules mortes qu’alignent des traits stéréotypiques,
sur les chaînes de montages et de commandements,
symboles mis en alertes, ordres et obéissances,
capitalisation des traces convaincantes, des mises à l’épreuve,
il faudra être celui ou celle qui matche, ou corresponde,
à la marche orientée des échos systèmes …
Ah goûter aux psychés du pouvoir, à leurs affreuses déférences …

Un poison lent et diffus pour le corps et l’esprit,
abdiquer ses gestes autonomes, sa volonté sienne,
revenir au temps des oublié.es, des condamné.es, des milliards d’exilé.es, aux intérieurs remplit jusqu’aux bords des visages effacés, de prédictions débiles, de croyances fausses, de craintes ; oui, la crainte, c’est la crainte pour sa vie qui dirige tout … La peur primale de ne plus en être, de ne plus faire partie,
des grands projets fantastiques des monstres.

Leurs mauvais gouvernements fabriquent le mensonge, l’oubli et la haine, un entre soi dérisoire ; et des hommes leurres qui dirigent les attentions, morale et civilité abjectes capturent nos décisions, il faut s’y conformer, être authentique dans ses propres réponses, car le désordre pointe son nez ;
et la demande de justification n’est jamais loin de soi,
s’y prêter de soi même, c’est déjà noyer sa liberté intérieure,
dans les eaux glacées du calcul.

MP – 22082025

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