Ordre et obéissance

« Quand on ne place pas le centre de gravité de la vie non dans la vie mais dans « l’au-delà » – dans le Néant – on enlève du même coup tout centre de gravité à la vie ; le grand mensonge de l’immortalité personnelle détruit tout ce qui, dans l’instinct, est nature et raison. »

Friedrich Nietzsche, « L’antéchrist suivi de Ecce Homo», [1894], §43, Gallimard, Paris, 1974.

La dimension invisible, étrange, qui neutralise et exclue,
les corps sensibles, qui se meuvent tous sans âmes,
à la manière d’automates purs, lancés dans une projection,
une projection par le rien du commerce, du service et de la finalité,
l’organisme adapté, fonctionnel, utile au monde,
et qui reçoit des satisfactions, des biscuits phrasés et débiles,
comme des récompenses pour sa propre négation,

et tous ces animateurs du néant, qui travaillent le marché,
faisant des corps-outils des imprimés froids et calibrés,
aux procès terribles de la production-machine,
le seul faux contact est la transaction pure,
la vente et l’achat de marchandises,
dans les circuits calibrés pour des gestes-fantômes,
je ne vois aucune intention, rien de précis,

et tu ne parviens plus seul, à ouvrir ta bouche,
les lèvres bleuies, scellées, maquillées par toutes ces images,
les mots restent figés dans un mental obscur,
au silence de tous les spectres qui nous hantent,
les supermarchés neutres et vides de conversations,
tous ceux-là qui affichent des couleurs criardes,
et les mots-codes débités en surface et en cadences ;
« merci, au revoir, bonjour »,

sont des instruments à peine intelligibles,
ils ne renvoient plus rien au seul monde vivant,
ils sont des réflexes, des objets-utiles, et l’oubli de soi,
des autres inaperçus, inavoués, qui ne me servent plus à rien,
ces sont des passeurs muets vers l’arrière du monde,
ils sont des véhicules colorés, texturés, qui conduisent les pensées,
des grands ordres hiérarchiques,
qui impressionnent et contrôlent les petits peuples …

Va vendre du coca à ces masses de zombies,
ceux là qui souffrent de la soif et de la faim,
qui sont à peine logés, et ne deviennent surtout, rien ..
et prévoit l’effondrement futur de ton monde …
Quel est ce besoin qui n’est remplit nulle part ?
Quelle est cette fonction inventée et qui ne sert plus ici ?
De vos réponses, spectres, fantômes et monstres, dépendent leurs vies ..

Toute cette machine à simulacres, à fantasmes,
qui produit des fétiches, des produits et des gadgets,
quand la souffrance, le besoin et la vie seront trop forts …
Il sera temps de desservir la misère capitale,
imposer des règles aux délires des anarcho-capitalistes,
faire de la langue un procès d’invention et de destruction,
de leurs mondes abjects, du tout à l’Ego et de l’individu-roi,

et tous leurs objets à vendre sont bien alignés,
à la façon droite kilométrique, des marchés, inutile et dégoûtante,
il n’y a pas un seul écart, rien ici de travers, de difforme,
tout est parfaitement droit, identique, joli, lissé et conforme,
et tout cela inspire la nausée profonde, l’immense nausée,
devant ce monde pour soi, fabriqué de toutes pièces,
qui nie la vie avec soi, qui détruit les expressions de l’âme,
la puissance vitale, tout ce qui échappe …

Nous sommes des clients, des rois, des reines et des cibles,
des consomm’acteurs, actrices, qui déposons des traces partout,
digitales, physiques, symboliques, alphabétiques,
et toute cette police de la trace, de l’enquête, qui sérialise et tue,
la différence heurtée, le sensible-naturel, la résistance groupée,
est une police de l’archive, de l’identité et de la mémoire,
elle procède avec précaution, délicatesse, perversion.

Ne reste pas ici avec ces malades du signe, du marché et de la vérification,
ils sont comme des tarentules, des animaux aux filets étroits,
qui vérifient chaque mot prononcé, chaque souvenir joué ou écrit,
et s’évertuent à nier la musique, la bonté et la guerre,
et la peur de leur monde gigantesque est si grande ..
Elle monte dans les veines et remplit nos yeux,
de larmes de tristesse, de remords et d’infinie pitié.

MP – 22032024

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