Toute la dimension de la technologie de communication basée sur une extraction des forces qui implique le rapport corps/travail se construit sous la forme d’un retrait du corps/organisme ou d’une accélération et une mise à disposition de la performance physique et symbolique au service de la machine productive économique. La projection infinie des forces de travail dans des activités économiques exploitables par l’hyper-capitalisme est un style de contrôle de la psyché et du corps organique, tant que ceux-ci permettent la multiplication des effets de contrainte sur la liberté intérieure individuelle et la transformation rationnelle de l’hypercentre capitaliste. En ce sens, ce qui est exploitable demeure le surinvestissement de l’habileté physique et mentale, de l’adresse par expérience et renforcement de l’Ego-cognition, dans la mesure d’une uniformisation des traces, des gestes et des voix, mobilisés dans l’écosystème de reproduction. Les capacités cognitives utiles ou valorisables, seront celles malléables et exploitables extraites d’une dimension a-corporelle occulte, aussi bien celles qui vont fournir l’effort d’un esprit artificiel calculateur que celles qui isolées de toutes autres dimensions vivantes serviront comme modèles ou schéma de production de valeurs.
La forteresse de l’Ego semble imprenable et l’oubli des corps peut aller si loin … Comme une machine funèbre qui engendre une réduction drastique de l’imagination, de l’action et de l’Esprit, dont les réseaux d’ancrage ressemblent à ces filets de maintien des restes de la force vivante pour asservir et dominer le corps-esprit de l’individu et en faire un corps-instrument asservi à la logique d’une forme fantôme fétiche et exsangue … Là où il n’y a plus d’incarnation possible dans une collection de tâches exécutables, ici, par l’investissement maximale de l’Ego et de la cognition comme parts affectées à une interactivité technique, les corps sont expulsés de leurs milieux vivants et rassemblés dans un écosystème particulier à l’hypertension capitaliste, un arrière monde métapsychique i.e une force qui asservit et domine les langages même de l’Esprit. Cette sorte d’oubli là du vivant, de l’effort organique, de la dimension corporelle du travail provient de ce mouvement historique de neutralisation des affects, des capacités non prévues, de cette technique d’instrumentation des forces, qui va faire du corps, une surface toujours vierge, une surface d’inscription des ordres et des commandes de la machinerie capitaliste.
Et toujours absolument, l’histoire du grand Nihil capitaliste comme puissance de réduction de l’imaginaire à des formes asociales adaptées, mesurables et exploitables économiquement, imprime une dynamique de reproduction des imaginaires sociaux parfaitement calibrés comme produits finaux de la production et de la rentabilité capitale. Ce régime des traces, des preuves ou des compétences affectives ou cognitives, des Egos isolés, est un régime de travail et de discours qui fait de l’abdication des formes de résistance critique, un moment servile, un espace surveillé et une destruction de la singularité existentielle de l’individu. L’anonymat, l’intégration et la neutralisation, le devenir fantôme, le caractère nul et exsangue des corps démis au travail ont pour pendant l’exploitation maximale de la performance cognitive calibrée et ajustée au système-machine. La rationalisation des capacités pour les travailleurs du code, de l’affect et du symbole, a pour effet de de toujours permettre l’ajustement optimal des capacités individuelles aux processus maximisés d’exécution de tâches automatiques et informatiques.
Et chaque individu, dans cette logique de l’exploitation des forces du capitalisme égo-cognitif, est interchangeable ou remplaçable à tout moment ; ce qui implique la non appartenance du travail réalisé et des capacités de travail investit, l’exclusion organisée d’une appartenance naturelle aux résultats de sa propre activité historique. En ce sens, c’est bien du travail mort qui est voulu et produit, un système d’aliénation complexe, dans ce présent inerte de la machine, qui est le produit rentable de l’activité économique et sociale. Rien d’original, de singulier, de vivant, ne sort de la machine économique, rien sinon la guerre mentale permanente contre le corps et le rejet de celui-ci dans une dimension spectrale ou fantôme. Le corps organique et sa vulnérabilité, sa faiblesse constitutive, devient dans cet oubli massif, généralisé et obsédant, un instrument pur de performance adapté à la logique de concurrence, entre corps-esprit super-formatés, entre chaque individu-unité productive ou atome du système social-économique …
Quand le corps est assujettit, à un super sujet capitaliste, quand l’âme devient une prison pour le corps, quand elle charrie un imaginaire bâtit par l’écosystème capitaliste, la sensibilité blessée ou exclue, la capacité expressive et le jeu des émotions sont pareillement utilisés par les organisations du travail économique pour faire se conformer des comportements individuels aux requisits d’un écosystème machine de régulation externe des réactions et des initiatives des individus. Le régime de production capitaliste entraîne ainsi une standardisation des modes de vie, des univers sociaux-symboliques et un contrôle invasif des expressions humaines ; les émotions et les sentiments un peu originaux seront ainsi écartés de leurs expressivités primitives – leurs impressions corporelles spontanées – afin de permettre la bonne gestion des corps au travail et leur rentabilité d’investissements, leur profitabilité maximale pour tous et toutes …
L’oubli organisé des corps est ici toujours massif et omniprésent ; il répond à l’hypertension du contrôle des fruits du travail ; les produits-marchandises, y compris les produits calibrés de l’Esprit (un raisonnement produit par une IA ; quel est son statut juridique et intellectuel ? Comment l’humain considère cette absence d’autorité d’un résultat-machine?) seront contrôlés par une inter-communication technique et continue (individu / système) et transformés en marchandises consommables eux-aussi ; le mépris du rapport de l’homme et de la Nature, la crainte des forces subversives de la sexualité non reproductrice, et l’effacement du visage et des traits expressifs ; tout sera fait consciencieusement, pour rationaliser, raboter, ratiociner, ou éliminer les failles subjectives, les marginalités existentielles et les différences individuelles au profit de la proto-figure, idéelle, d’un groupe d’hommes-preuves, installés, conformés, suffisants et surplombant ; toutes les tribus-alpha d’une machine capitaliste et technologique, dominante et autoritaire.
Fragments d’un monde détruit – 109
