« Toujours tendre me fût ce solitaire mont,
Et cette haie qui, de tout bord ou presque,
Dérobe aux yeux le lointain horizon.
Mais couché là et regardant, des espaces
Sans limites au-delà d’elle, de surhumains
Silences, un calme on ne peut plus profond,
Je forme en mon esprit, où peu s’en faut
Que le cœur ne défaille. Et comme j’ois le vent
Bruire parmi les feuilles, cet
Infini silence-là et cette voix,
Je les compare : et l’éternel, il me souvient,
Et les mortes saisons, et la présente,
Et vive, et son chant. Ainsi par cette
Immensité, ma pensée s’engloutit :
Et dans ces eaux, il m’est doux de sombrer. »Giacomo Leopardi, « XII L’infini » in « Chants / Canti », [1831], Traduction de Michel Orcel, Préface par Mario Fusco, Flammarion, Paris, 2005.
Scene from A Midsummer Night’s Dream (Oberon, Titania and Puck with Fairies Dancing), William Blake, ca. 1825
Les éclairs d’or sombre, sans véritables lumières,
tes cheveux pris dans le ciel, et tes yeux vagues et muets,
qui regardent au loin sans jamais nous voir,
au loin, ailleurs dans le paysage ultime des déserts,
qui percent le béton uniforme, grisâtre et droit,
ta parole vibrante et saignante au creux des mains,
qui caressent les surfaces grises et craquelées,
dans les avenues des cités verticales, plus rien n’arrive,
des armées d’automates sortent des fabriques,
ils jouent la musique d’industrie par leur faux-sang,
et défilent sur un air rouge et blanc, une conscience en tissu,
que tu prends comme vêtement doux et silencieux,
leurs frappes sont cruelles et sans répits,
et derrière le vacarme fou qu’ils font,
au delà des larmes gelées des prêtres,
en deçà des transes frissonnantes, des noires maladies,
il y a une puissante vague de vents et de pluies,
qui tient la cité des hommes, des femmes et des anges en éveil,
vivante partout et qui se glisse au creux de leurs gestes,
leurs machines froides tenues en vive alerte,
la vie prés des corps, des rêves et des songes,
qui bât sur le front de l’enfant,
l’enfant-signe chantant la perte, l’espoir et le contact,
dont les regards fouillent dans l’obscurité,
cherchant la lune gibbeuse et les distances des étoiles,
voulant encore écrire, signer, jouer les mortelles cadences,
des orchestres noirs, ceux là que dressent les fantômes,
pour faire revenir le jour dans la nuit ;
faire renaître les mondes depuis les cendres grises,
rappeler les mondes d’ailleurs, ceux-là et sans limites,
que les soleils galactiques brûlent tout au milieu,
dans le corps-vécu, la sidération des corps,
qui ressassent des tourments et font renaître,
par les cérémonies étranges et les prières à minuit,
la puissance de vie et de nouveautés,
l’infinie puissance que chante l’oiseau plus loin qu’ici,
tout cet invisible toucher, ce lien d’absolu,
qui travaille à l’intérieur des âmes, des yeux et des corps,
et rend toute choses belles et nouvelles à son service,
Infini ; forme sans matières, signe d’invisibles frontières.
MP – 29032024
