L’impressionnante capacité de jeux d’un gag-man explosif comme Jerry Lewis (1926-2017) impose à la comédie américaine un style inégalé fait d’une intelligence de situations et de gestes exceptionnelle. Le comédien et réalisateur de films américains a perfectionné l’art de la rupture de ton et de la séquence délirante qui fait basculer tout les personnages et l’intrigue dans un monde percuté par la folie dans la place et la désintégration des pesanteurs sociales, de toute cette pompe glaciale et prétentieuse qui fait dire, traduire et faire à l’homme bien installé le standard du vivant bien conforme. Trois films de sa réalisation méritent – c’est une sélection bien partielle – une place à part dans l’histoire de la comédie, « The Bellboy » ou « Le dingue du palace », réalisé en 1960, « The Ladies Man » ou « Le tombeur de ces dames » réalisé en 1961, « Jerry and the Nutty Professor » ou « Dr Jerry et Mr Love » réalisé en 1963 ; ces trois films à eux seuls témoignent d’une inventivité rare et d’une génialité de décalage et de mises sous tension comique des situations de jeux qui mettent au contact le comédien et une réalité sociale et conventionnelle toujours mise à distance et souvent retraduite sous un filtre génialement drôle. Certaines séquences inoubliables sont devenues des morceaux d’anthologie du cinéma de gestes américain.
Dans sa première réalisation « le dingue du palace » en 1960, Jerry incarne Stanley, groom dans un hôtel de Miami ; il semble muet car personne n’a pris la peine de lui adresser la parole … Mais ses fonctions sont bien réelles et il les occupe comme il peut, c’est à dire très mal… Décharger les bagages d’une coccinelle avec un moteur à l’arrière, il prendra le moteur à la place des bagages .. Aménager une salle de conférence immense avec des chaises, – combien de chaises faut-il pour occuper tout l’espace ? – La séquence vaut le détour ; en moins de 3 minutes, Stanley aligne et dispose des centaines de chaises à la perfection au grand dam de ses collègues méchants et moqueurs … Ce qui nous touche chez Stanley est l’infiniment petit détail qui fait se casser un moment d’interaction prévue, sanctionné par un cadre social fermement établi. Stanley fait déraper la situation de jeux et impose un drame joyeux au sein du rien de la convention humaine. Il permet ainsi une ouverture du réel dans l’alignement un peu convenu et artificiel des rites sociaux d’un hôtel.
Dans « le tombeur de ces dames » de 1961, Jerry qui incarne Herbert H. Heebert, à la suite d’une déception amoureuse trouve malgré lui un emploi dans un pensionnat de jeunes filles. Dans cette maison aux proportions impressionnantes, Herbert est employé comme jeune homme à tout faire, jeune homme d’entretien et de ménages, seul homme dans la place … Le pensionnat est filmé en coupe transversale par Jerry Lewis avec un soin très grand des détails et des personnalités des jeunes pensionnaires, de sorte que Herbert apprend vite à se familiariser avec son job de concierge et se fait apprécier par toutes les jeunes femmes … Certaines séquences sont belles et poétiques ; faisant la poussière sur les meubles de la maison, Jerry enlève le cadre d’un tableau ou sont fixés des papillons, ceux-ci soudainement libérés s’envolent, il lui suffira de siffler pour que tous reprennent leurs places … L’animal de compagnie de la pension a un rugissement proche du lion et le nourrir demandera un bifteck de quelques centaines de kilos, traîné par une corde par Herbert .. L’acharnement à tout faire déraper dans une tension crescendo (c’est le principe du « slow burn » ou de la montée en tensions qui fait le rythme du gag) aboutit à cette scène fameuse et classique d’un chapeau qu’il ne parvient pas à remettre à l’endroit, ou dans une bonne forme ou d’aplomb ; le moindre de ses gestes ne fait qu’empirer les choses .. Peu importe, il s’agit là du chapeau d’un gangster et il ne mérite pas même l’élégance de l’objet. Partout où Jerry apparaît, un décor social se fait progressivement pulvériser et ceci méthodiquement avec une géniale envie de tout détruire et de recomposer ..
Dans son film sans doute le plus célèbre, l’ahurissement que provoque l’entretien du professeur de chimie Julius Kelp chez le directeur du collège universitaire après qu’il ait fait sauter pour une énième fois, sa salle de classe, tient autant à la manière dont Jerry se moque de Julius que du décalage introduit dans chaque moment de déférence. Dans ce « Dr Jerry et Mr Love », un de ses films à la forme de narration linéaire la plus classique, cette scène est mythique ; Julius s’assoit dans un fauteuil pour être à hauteur d’homme et s’enfonce littéralement en dessous du niveau du bureau du directeur. Julius perd sa montre à gousset dans l’aquarium, cette montre qui en sonnant fait un raffut de tous les diables … Les spectateurs découvrent l’absolue fragilité et humanité du personnage, la profonde gentillesse et la maladresse du professeur devant ses jeunes étudiant.es, le côté inadapté et simultanément envieux pour un certain type d’hommes, svelte, sportif, musclé, bien bâti .. Lui qui va inventer en bon professeur de chimie le cocktail magique pour gagner en virilité et devenir « Mr Love », machiste, beau gosse, play-boy, musicien de piano-bar, prétentieux et sans gêne … La duplicité du personnage est si bien tenue par le comédien tant dans sa manière d’incarner le décalage social du professeur que de jouer au beau-gosse « Mr Love » qu’une mince frontière va finalement séparer et réunir ses deux vies à la fin ..
L’absence de sens et de rationalité du gag visuel, auditif, scénaristique, l’absurde-roi partout chez lui, est promue comme une redoutable tentative de décalage comme pure provocation au rire qui ne coûte rien sinon l’arrogance des normalités bien encadrées par des Institutions prises comme des ensembles de réponses bien organisées (hôtel, université, pensionnat, studios de cinéma ..). Jerry Lewis est à chaque fois le grain de sable qui fait dérailler les mécaniques sociales bien huilées, il se moque des dresseurs de torts habillés comme des pingouins ridicules qu’il va chercher à imiter et dans cette tentative ratée va les rendre eux-mêmes inutiles, prétentieux ou insipides. Son corps élastique est une merveille visuelle, il est capable de tout gérer dans un périmètre d’actions étroit et de tout casser en même temps. Son visage est le lieu de la déroute de ses interlocuteurs car ses yeux roulent et s’en vont, sa bouche n’est plus vraiment une bouche, ses cheveux gominés sont comme posés là, gênés ; c’est un show-man sidérant d’adresses corporelles.
Et ce refus de la moraline grégaire, de la bienséance, du sens des convenances, cette affirmation d’un oui passionnée pour les forces qui débordent de vie fait de lui un artiste complexe et total qui a tant donné au cinéma, au cabaret et au music-hall (avec son compagnon de scène et de spectacles ; Dean Martin). Jerry Lewis est l’ami de l’absurdie, du pays des cinoques, des failles poétiques et remuantes, du décrochage audio-visuel, des gestes sans buts, ni finalités, ni traces et qui à eux seuls portent une forme de cinéma de genre au XX°siècle, toujours et encore si rare au XXI°siècle – la comédie de gestes passionnée. Ce cinéma qui installe une distance critique forte et paradoxale par son manque de raisons et de justifications intellectuelles très grandes ou pompeuses. Chaque plan, chaque trouvaille visuelle, chaque dialogue, chaque invention acharnée portent un sens de la relativité, de la légèreté et de la spontanéité du geste-artiste. Jerry comme les frères Marx est de la trempe de ceux et celles qui refabriquent la vie, jouent avec la vie et refusent la pesanteur d’un monde bureaucratisé, administré ou capitalisé qui gère le sérieux et la gravité supposés de nos destins.
Fragments d’un monde détruit – 108
