« Celui qui saurait vraiment ce qui relie les hommes entre eux serait capable de les sauver de la mort. L’énigme de la vie est une énigme sociale. Personne n’est en passe de la résoudre. »
Elias Canetti, « Le livre contre la mort » , p.140, Post face de Peter von Matt, Traduit de l’allemand par Bernard Kreiss, Albin Michel, 2018.
A drawing by Pannekoek, depicting a section of the northern Milky Way, from Die nördliche Milchstrasse (1920). This style of representation contrasts with his parallel use of isophotic maps and “mean subjective images”
Que reste t-il de toi après la dernière minute,
le sang qui se fige, la seconde arrêtée et l’infinie solitude,
le corps allongé tourné en chien de fusil,
et les yeux à demi clos qui hantent tout l’intérieur,
de la chambre ouverte, tout le ciel et la lumière,
la musique de ta voix qui ne disparaît jamais,
c’est d’abord le sentiment d’abandon, l’absence de toi,
la ruine tout autour des objets et des mots que tu chéris,
l’horizon qui n’est plus là, le vertige de ta pensée,
d’une présence qui a disparue, un corps-fantôme,
jamais plus de reflet, d’images fidèles, de sonorités,
d’un corps-soi anéantit, passé dans l’ailleurs,
mais plus que la poussière sur le sol des lieux-dits,
demeurent l’image mentale, les touchers sensibles,
l’enveloppe qu’ébruite l’âme à chaque souvenir de toi,
et ton silence est plus fort ; il recèle des labyrinthes,
au longs desquels se font grâce, la phrase et le son,
qui traversent toutes les lèvres fébriles ..
Noires et rouges, remplies de rêves et de sangs,
Dieu sait ce qui passe dans leurs esprits,
quand ils se souviennent de l’au-delà, de la fin,
et qu’en eux bât le rythme de ta mémoire vivante,
de tes gestes comme une collection infinie,
dont les fils nouent la trame de nos vivants,
une fenêtre étrange et ouverte à chaque mouvement,
et par laquelle tes yeux regardent,
le glissement des nuits focales, et les ténèbres,
qui noircissent toutes les feuilles, les fantômes,
par les signes du temps, l’armée du silence,
qui, fixés, sur nos livres ouverts, déclenchent des mécanismes,
de feux, d’or, de lumières fragiles et d’eaux limpides …
Ah lire et relire, poser ses yeux sur la page blanche et noire,
voir le monde tel qu’il est, et tel qu’il veut devenir ..
Et je respire en toi toujours, par les signes et la guerre,
en lisant, en formant l’image du monde que tu veux,
établir, ramasser dans le ciel et la mer,
en une éclipse brutale et subtile,
ce monde bien à toi qui advient à chaque fois,
qu’une âme avide guette, au détour d’une phrase,
ce que tu as donnés, et qui demeurent comme une maison pour nous,
une maison faite de temps et d’espaces, un abri-merveille,
là où nous déposons enfin les armes vivantes pour dormir,
avec les signes en nous qui tremblent et surgissent,
dans les images fortes, les sensations, les sens,
là ou bientôt des enfants-signes naîtront avec toi,
et ferons du chemin avec les autres, pour devenir autre,
les messagers du désespoir-défi, du voyage en soi-même,
qui portent déjà la pensée du chevalier, de ta maison,
et dont le sphinx a dit la parole, la musique et l’écriture,
Advienne le monde que je veux, la trace que je porte,
et que rien jamais ne s’oppose à ta volonté ..
Car en moi tu passes comme un errant, un voyageur d’entre les mondes,
de l’abîme, de l’angoisse du néant et du mortel souci,
qui relie les deux rives d’un océan, infini, sans limites,
qui fabrique le pont et laisse passer toujours les enfants,
depuis rien jusqu’à ce tout, cette valeur intrinsèque,
et cette génération d’âmes tendres et jeunes, est venue,
voir le monde par nos yeux, encore une fois,
raconter par les symboles ultimes leurs histoires,
leurs passions d’être et de devenir plus encore,
et quand je revois ton rêve immense,
pour nos enfants, perdus dans les étoiles,
par les mots, les images, le son, le souvenir et la grâce,
nous habitons en toi, et survivons plus loin, encore,
plus loin dans le temps et l’espace.
Et cette étoile qui illumine le désert,
est un guide, un refuge et une proximité lointaine …
La distance fidèle de la forme du monde, l’infinie.
MP – 15032024
