Le travail d’inhumanité

Toute cette accumulation de forces extérieures et intérieures qui altère la possibilité du libre contrôle de ses réactions, ses propres jugements, représentations et expressions dans un monde de travail mort, inerte, aboutit à l’expulsion des corps-outils de leurs milieux vivants … C’est en effet par l’absence de bienveillance, la dureté technique, l’absence de considération pour les faibles puissances que sont les vivants, leurs possibilités vulnérables dont se nourrissent les hydres managériales que le capitalisme de l’ego et de la performance conçoit la fin des collectifs au travail au bénéfice du rien, de la possession par un Spectre-Nihil des formes de communication et d’expression, la réduction du lien social à de la compétition individuelle féroce et cupide.

Tout ce travail là qui est mort ; le travail des machines-automates, le travail de l’argent comme forme fétiche du résultat de la production, la programmation systémique de la tâche individuelle, permettent la sortie digitale de l’humaine condition existentielle du travail, l’identification des forces exploitables, la possibilité technique majeure d’un contrôle strict et absolu des capacités expressives du vivant au bénéfice du capitalisme de l’Ego et de la cognition. S’éclater dans son travail, activer ses forces et ses capacités cognitives, prévoir et anticiper la charge à venir ; maîtriser la novlangue managériale contemporaine, fait la guerre à l’indépendance et l’autodétermination de l’individu libre, résistant.

Le travail de transformation du rapport externe à soi-même est dans cette perspective un travail de mutation des corps qui habillés pour servir et obéir, sont fixés par des machines productives afin d’optimiser leurs efficacités réelles .. Ici, le salaire évalue ou fixe l’efficacité productive réelle d’un.e salari.ée dans le but de fournir une ressource humaine au capital social, technique, financier, investit. Et l’optimisation du temps de travail fait partie d’une projection collective délirante qui va consister à programmer le temps, prévoir l’écart, toujours, décider de l’infime différence, manager les âmes … L’ingénierie des forces de travail est une discipline de l’économie devenue sidérante de schématismes et de naïveté, quand à la tentative d’annexer la psychologie humaine à des fins managériales et organisationnelles ; il s’agit ici de prévoir les réactions des hommes et des femmes, d’articuler la puissance d’un système de contrôle avec l’intériorisation de la contrainte dans la structure de personnalité de l’individu travaillant.

Les exclu.es de ce monde de l’hypermarché des tensions émotionnelles vivantes, des traits psychologiques, vendus ou effacés à prix négociables par des acteurs-prédateurs sont celles et ceux qui sont en même temps anormaux et réglés par des forces supérieures ou transcendantes par rapport à l’écosystème capitaliste. Et la forme numérique, reproductible de nos communications distantes accompagne ce mouvement d’aliénation qui touche à la manière dont l’individu – facteur x d’un régime de production (matières, symboles, usages, finalités, intentions …) – se pense lui même dans la situation de jeux et de travail, là où sont employées ses capacités de travail. La façon d’être, vivante, sensible, différente, les frictions qui stimulent la créativité sociale sont ici abolies dans un régime de discours visant l’indifférence parfaite, la forme de nullité des expressions, calibrées à de la pure conformité au groupe, au plus général abstrait et désincarné, à ce qui est le plus dit, le plus fait, à l’attendu d’une normativité anormale, technicienne pure, insensible au particulier ou terrifiante.

Les acteurs et actrices de ce travail de dégradation des réponses du vivant paraissent tels qu’ils sont ; des meutes invisibles, silencieuses, prises dans l’hyper-conscience de l’ego et accrochées à un standard de vie devenue sacrée qui doit s’imposer, socialement, politiquement et économiquement … Car il ne s’agit pas ici d’être faible, il faut faire rentrer tout le monde dans le logiciel de performance, toutes les âmes qui commandent et les corps-instruments, dirigés par une farouche volonté de détruire l’inquiétante étrangeté de celle ou celui qui malade, fou ou folle, ou différent.e, est une seule ombre au tableau du capitalisme. Et l’imposition historique d’une forme de vie capitaliste ressemble de plus en plus à l’importation d’un destin fatal dit naturel, ou adapté à notre nature anthropologique profonde, auquel les masses de vivant.es devraient à tout prix s’adapter ou se conformer. Et le temps du vivant n’est pas celui des machines capitalistes, des écosystèmes d’exploitations des forces et des capacités de travail, d’invention et d’expression, il est celui de la rareté, de la communion, de l’impressionnante expression des corps, des images, des textes humains, des sons prise comme une possibilité d’âmes toujours rares et si singulières de ce monde.

Le travail d’inhumanité est donc celui-là qui passent en profondeur en nous mêmes, qui rend le soi étranger à lui-même et qui en se servant et en optimisant des capacités physiques et intellectuelles réduit l’organisme vivant (muscles, cerveaux, système nerveux central ..) à de la fonctionnalité externe pure – de quoi a besoin la machine économique productive pour fonctionner de manière optimale, comment alimenter ses circuits de décisions, par un ou des corps assujettit à la fonction technique pure d’un outil affûté à la tâche, ou d’un instrument adapté à la finalité du système ? Ce rapport d’étrangeté à soi, est un rapport intime produit par le régime capitaliste tant au niveau symbolique dans la novlangue du management opérationnel et dirigiste qu’à l’intérieur d’un écosystème de décisions politiques qui résultent d’un certain nombre d’habitudes d’actions réglées (des croyances ancrées dans nos actions) dans un milieu de vie devenu vulnérable ou fragile. Il y a ici une sorte d’habitude à faire et à dire, à sentir et à produire, un milieu de contraintes biologiques, sociales et psychologiques fortes et évolutives (capable d’adapter le niveau de pression à toutes circonstances de vie) qui vont peser sur les individus au travail.

Fragments d’un monde détruit – 107

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