« Je pense en effet que la philosophie n’a pas d’autre objectif que celui-ci : permettre à n’importe qui d’appréhender dans le champ qui est celui de son expérience vitale ce que c’est qu’une orientation heureuse. On peut dire aussi : mettre à la disposition de tous la certitude que la vraie vie, celle d’un Sujet librement orienté selon une idée vraie, est possible. »
Alain Badiou avec Gilles Haéri, « V. Les mathématiques font-elles le bonheur ? » in « Eloge des mathématiques », p.106, Flammarion, 2017.
The Forth Bridge Building an Icon
By Alison Metcalfe. « Birds’-eye view of Inchgarvie and surrounding country ». National Library of Scotland
Que reste t-il de toi, mon ami.e, après toutes tes fins résolues,
les complexes d’objets élaborés dans leur pure vision,
l’audio spectre figurant qui tourne dans l’espace et le temps,
pour une mémoire morte, fixe, sans aspérités, ni futurs,
et que seront les mots disparaissant au centre de ce paysage,
dans le temps du contact brut des neurales saisies,
pour les cartes microscopes, les froides nano dimensions,
qu’exploitent les gardes-chiourmes du capital, les brigades d’officiels …
Que viendront faire ici les animaux, les plantes, la lune et les océans ? Quand toutes les choses problèmes seront résolues par une pure algorithmie, l’œil fixe et inerte des machines, le techno pouvoir pris à l’instant zéro. Et dans la bouche des millions de crevés, se mirent les silences, car ceux-là n’auront pas droits aux images, aux sons, aux mouvements agréables. Rien que la terre brute et solide, le sable, la poussière, la soif et le sang.
Et le regard aveugle du dément qui miroite au fin fond de minuit ..
La blancheur sacrée de son obscurité ; l’iris comme une perle opaque, sans sujets, tous les garde-vues au loin auront formées des lignes d’horizon. Ils troussent déjà de lent marécages d’écumes et de signaux, et rameutent des absences de langages, des sujets expulsés, au cœur des interactivités froides, kilométriques, des métamoteurs.
Avec ces contacts directs, ces projections mutantes, désirables, instantanées, on croit que la volonté fait tout et commande aux corps sensibles, on prétend faire des connexions neurales, les possibles ultimes. Il suffira d’un bio dispositif sensoriel telle une neurosphère ; une zone multiformes, d’interconnexions de cerveaux, souples, vivantes et artificielles – un magma d’électro sensations délimité et très déterminées,
pour finalement vaincre le pouvoir ancien du langage,
sa capacité à situer une scène, à normer, à réciter par cœur ou à nommer ; détruire l’existence ancienne des règles par les mots, l’image et le son. Est-ce là la génération du vide ; les brisures des objets autonomes, la génération des spectres atemporels, physiques et symboliques ; l’inertiel mouvement qui contient tout et rien à la fois et dans cette géométrie du silence, que seras-tu mon ami.e, que sera donc exister dans le monde ?
Un.e expert.e du calcul idiot sorti d’une arithmétique débile ;
un assureur devenu fou qui provisionne chaque action sans futurs,
une totalité d’images et de sons mouvants, qui se glisse et tombe nulle part, séparée de toutes situations de jeux, du sens même de nos vies. Et les armées de statistiques fantômes, celles du diktat, sont là derrière les idéodrames, à nous dicter déjà les ordres logiques et à mettre les colliers de chiffres noirs, à attacher par ces colliers invisibles, chaque corps-unité qui compte, pour les affreux dictateurs, les actes des âmes des petits chefs, qui calculent des séries en riant ; chez l’ami Gogol, les bénéfices se font sur la mort.
Et l’enjeu est là immense, complexe et si terrifiant ; les projections sûres et fiables de ce que tu penses, tu dis, ou bien tu sais ou tu crois ; les bons contextes ou les situations importantes. La capacité à échapper au pire de la future neurale technique, au pire de la réduction d’une infinie richesse sensible, animée et vivante, à des modèles de prédiction inertes, froids et sans réalités, à des fausses expériences ineptes ; sans sujets, sans corps ni âmes.
MP – 07022025
