La masse invisible

Dans l’espace-temps numérique global, la variation des corps ou des voix apparait en tant que possibilité d’inscription physique dans les mondes virtualisés comme vulnérable et intermittente, comme une musique lointaine que l’interaction distante via des interfaces complexes fait absences ou quasi silences. Et cette multiplicité d’interfaces et de modalités de connexion instantanées dans un espace qui par l’effet de la dématérialisation devient liquide, abstrait, ultra cognitif se déploie dans une forme de vie capitaliste par l’interactivité constante dans les réseaux informatiques des cerveaux commandeurs et des complexes d’objets, services ou séries de tâches commandées. La dualité forte des corps individuels rivés à l’ordinateur et des multiples tâchés exécutées à la commande sur un clavier ou via une touche tactile sur un écran se fait à l’intérieur d’écosystèmes de décisions machines dont la puissance d’incarnation physique n’est là que retraduite dans des usages sociaux du numérique. Dualité/Multiplicité, Virtualité/Physicalité, Commande/Réponse, Présence/Absence – les couples de forces opposées sont moteurs des interactions de transformation de soi si les conséquences des interactes distants/proches sont bien examinées dans la vie des usagers de systèmes sociaux numériques embarqués par une orientation philosophique ou politique.

C’est donc en sortant d’un espace numérisé comme dimension abstraite et instantanée de la connexion à un temps fixe présent, à une division réticulaire et un hors lieux concrets, que l’agent patient du réseau Internet peut réinvestir ce que le temps passé à « surfer » sur les toiles et à piloter des agents artificiels quasi autonomes, à laissé de côté dans son monde physique et pour ses contacts sensibles et ses relations sociales et vivantes. Et c’est bien là l’enjeu technique, politique et philosophique – la question de la transformation sociale de l’Internet – du travail machine en un travail concret et vivant qu’implique l’espace numérique et le temps numérique, lorsque leurs formes sensibles ont imprégnées totalement la vie ordinaire des citoyens et citoyennes de Nations. La perte de contact avec le réel est ainsi devenue la maladie sociale du XXI° siècle ou une souffrance psychique massivement répandue [qu’elle soit schizophrénique ou paranoïaque, délirante ou seulement énonciatrice de dépression dans un milieu vital aux stimulations plus suffisamment fortes vis-à-vis d’un milieu virtuel global, accessible à tout instant, dans lequel tous les gestes sont calibrés par un design plaisant et une expérience utilisateur agréable].

Compter à l’intérieur des « Games » économiques géants et micro inscrits dans l’esprit et les corps individuels ; foyers mobiles et multiformes des entreprises technologiques ou des acteurs industriels ; c’est-à-dire être dressé progressivement à appliquer des règles dans des écosystèmes machines et une organisation des interactions qui maximisent le temps de travail et rend performante et adaptée chaque interaction du travailleur, se fait parce que l’interface réseaux virtuels/connexion individuelle dépend d’une métaphysique du secret et de l’enfermement i.e. « je » suis responsable d’un scope d’activités, « je » compte les bonnes applications des coups joués à l’intérieur d’un jeu complexe aux règles structurantes et « j’informe » systématiquement des hiérarchies de ma position dans un circuit de décisions complexe ; l’aspect de compétition et la technique de surveillance par l’aveu permanent sont frappants [alors même que l’on sait depuis longtemps que le premier mouvement d’un être vivant est la coopération pour survivre dans un milieu vital complexe, jamais la compétition] mais ce qui est le plus fort, le plus prégnant ici est la construction de zones égoïsées d’enfermement par un capitalisme ludique et le pendant idéologique et dramatique qui est le maintien d’un effet de masquage massif de la réalité sociale concrète qui existe aux bords ou en périphérie du capital cognitif investit dans les réseaux informatiques et le monde numérique.

Il faut voir tout le hardware poubelle déversé dans des décharges d’objets électroniques (ordinateurs, tablettes, smartphones, scanners, imprimantes …) dans certaines régions d’Afrique (« Agbogbloshie » au Ghana, Nigéria, Togo, Bénin, Côte d’Ivoire ; plus de 62 millions de tonnes de déchets électroniques ont été produits à l’échelle mondiale en 2022 [rapport des Nations-Unies – source RFI], une grande partie partant par des circuits clandestins et non recensés) pour se rendre compte précisément des effets de cette trace aveugle de l’Internet. Une avancée exponentielle de l’équipement informatique individuel des consommateurs sur toute la planète. et un croisement fantôme qui hybride la physicalité du monde [la terre, l’eau, la nourriture, la sexualité, le sang, le temps qu’il fait] et la virtualité de nos interactions distantes doit nous faire saisir l’enjeu d’une transformation sociale et politique de nos différents usages des mondes numériques. Et l’hybridation de formes d’activités et de jeux de compétitions/coopérations ici n’est qu’à un stade premier, introductif de ce qu’il est possible d’attendre d’une réflexion sur l’éthique des décisions et l’éthique du travail social au temps des machines et à l’ère de l’économie numérique mondiale. L’asocialité ainsi renforcée par l’effet d’individualisation maximale de la logique de participation distante de l’Ego-je à un monde fabriqué pour le satisfaire dans l’espace et le temps numérique, dépend précisément de notre incapacité collective à se saisir de l’enjeu de l’intercompréhension des activités, des rapports sociaux, du distant et du proche, du « Je » et du « Nous », qui peuvent être construits et orientés vers une hybridation réussie de formes d’activités qui mixent l’espace-temps numérique et l’espace-temps physique. Ici penser à élaborer des grammaires d’activités aux règles réimprégnées de vies ordinaires, de la richesse de sensibilités sociales, culturelles et différentes, du travail de soin et d’affection doit devenir une raison ou une revendication pour coopérer et faire advenir pour nos enfants une nouvelle norme d’activités complexes.

L’impensé de la diffusion maximale de l’Internet et des interconnexions numériques depuis 30 ans, est bien non pas seulement la tension dramatique et l’enjeu politique et philosophique de l’existence de la forme de vie hybride (numérique/physique, distant/proche, individu/société, symbole/action, âme/corps], mais aussi cette progressive couche sémantique et technologique, ou aplat esthétique ou masque d’occultation de ce qui arrive réellement au monde des vivants et à la Nature sous l’effet multiple de l’extractivisme industriel, de la prédation économique et la violence des rapports de compétitions marchands. L’occultation du réel permise par un certain usage idéologique de l’Internet notamment par les thurifères de la conservation forcée de modes de vie issus de l’ère industriel et du patriarcat permet en effet de délimiter dans la géopolitique des Empires et des Etats mondiaux, la non existence de purs territoires négatifs ; c’est-à-dire de zones géographiques terrestres, maritimes, où il est devenu simplement impossible d’obtenir des informations fiables sur la vie sociale réelle des habitants, sur leurs milieux naturels et cela n’est pas une mince impulsion ou cause que l’implication d’un espace temps numérique totalement idéologisé qui va contenir des sites Web et des réflexes de captures de l’attention dont le but est clairement de fabriquer un autre monde que les mondes de la vie [Lebenswelt]. Quelle sera la proto-figure inhumaine sortie vainqueur de la guerre de l’Information, devenue implacable et responsable d’une dislocation de l’espace-temps numérique en de multiples ilots de négativités ciblés pour des usages idéologiques des pensées et des croyances des citoyens et citoyennes des sociétés de contrôle ou des régimes de discours autoritaires ?

Il est possible ici de penser à la figure du « survivant » telle que la décrit Elias Canetti dans « Masse et Puissance ». « C’est à notre époque, parmi les hommes emplis de la grande importance de l’idée d’humanité, qu’il a célébré ses triomphes les plus inquiétants. Il ne s’est pas éteint, et ne s’éteindra pas tant que nous n’aurons pas la force de le percer à jour, sous quelque déguisement, sous quelque auréole que ce soit. Le survivant est le mal originel de l’humanité. Il peut se servir dans ce but de procédés techniques qu’il ne comprend pas. Il peut agir du fond d’un secret absolu ; il ne lui est même pas nécessaire de courir le moindre danger. L’opposition, entre lui qui est seul, et le nombre de ceux qu’il anéantit, échappe à toute représentation concrète et saisissable. Quelqu’un a aujourd’hui la possibilité de survivre d’un seul coup à plus d’hommes que des générations entières d’autrefois. Les recettes des despotes sont en pleines lumières, il n’est pas difficile de les utiliser. Toutes les découvertes comme si elles n’étaient faites que pour eux, tournent à leur profit. L’enjeu est multiplié. Il y a beaucoup plus d’hommes et en rangs beaucoup plus serrés. Les moyens sont multipliés par mille. Les victimes, si elles ne sont pas plus résignées, sont au fond restées invariablement sans défense. » in « Epilogue », « Masse et Puissance », traduit de l’allemand par Robert Rovini, p.498-499. [« Masse und Macht », 1960], Gallimard, 1966.

Fragments d’un monde détruit – 152

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *