La nuit de l’Esprit

« Pour être Hanté – nul besoin de Chambre
Nul besoin de Maison –
Le Cerveau a des Couloirs – pires
Qu’un Lieu Matériel –
Bien plus sûre, la nocturne rencontre
D’un Fantôme extérieur
Que l’affrontement de l’intime –
Cet hôte plus froid –
Bien plus sûr de galoper dans une Abbaye,
Les Pierres à ses trousses –
Que sans armes se battre contre soi –
Dans un Endroit désert –
Soi derrière soi, dissimulé –
Voilà la plus grande alarme –
De l’Assassin caché au Domicile
Bien moindre est l’Horreur –

Le Corps – s’empare d’un Revolver –
Il verrouille la Porte –
Oubliant un spectre supérieur –
Ou Plus encore »

Emily Dickinson, « Cahiers » in « Car l’adieu, c’est la nuit », choix, traduction et présentation de Claire Malroux, p. 129, Gallimard, 2007.

Odilon Redon’s À Edgar Poe (1882). « A mask sounds the death knell »

Il arrive qu’un être vivant soit débraillé, illisible, solitaire et perdu,
Un être vivant, qui cherche à s’entendre au loin dans vos murmures,
De sa bouche sortent des sons sans rien autour, dénués de sens,
Sa face est remuée, vidée et blanche, sans autres, ni sien,
Des partitions vagues, initiées depuis le centre de nos rencontres,
Alignent des notes à l’harmonie creuse, heurtée et rêvée,

Et leurs fabriques de mots étranges construisent des non-sens,
Leur zèle affreux qui tient les corps cintrés et bien droits,
La distance absente, le mur transparent et l’identique terreur …
Cet amas de traces mnésiques compilées dans nos souvenirs,
Qui servent à forcer et coucher les corps, commandés en série,
Dans les espaces neutres et froids, alignés, par le diapason ultime …

Ah cette musique insidieuse et lente qui hante l’industrielle présence,
Les corps aux aguets, soucieux d’alertes, d’émotions et de réactions,
Sont les corps très adaptés, si bien conformes, les bêtes sociales et cognitives … Et il faut voir comment ils agissent, à chaque funeste demande. Toute cette vitrine de verre, de signaux et de béton, qui cache les rêves. Les gestes empêchés aux lignes obscures et sans reliefs,

Le cri de la Nature bloqué à l’intérieur, la vague immense de signes,
Et la trachée vivante qui part du cœur autre, remonte pour essayer de dire … J’ai compris tes ordres débiles, le rien augmenté par contrat,
Des phrases alignées et fixées, à la faveur de ton monde horrible …
Là, où tout est prévu quelque part, écrit comme un triste programme,
Et je fuis ce monde-là, sans remords, sans voix, ni visages …

Il reste à voir le corps de cette autre silhouette, étrangère, infiniment là. Et par chance sentir l’inquiétude dans son Esprit,
Montrer l’étoile brillante là-haut, l’unique lumière, dans le ciel à minuit. Remuer ses corps vivants, les corps absents qui demeurent avec nous. Le lien social pris dans chaque geste, chaque mot, chaque attitude. Le signe rêvé dans sa mémoire du Temps …
Et le mouvement heurté, direct et sensible des vivants.

MP – 15112024

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