Politiques du vivant

L’effet de pulvérisation des liens sociaux dans la société de contrôle est l’aboutissement de plusieurs logiques complémentaires d’accaparement des corps et des esprits des individus dans l’activité économique des êtres vivants. L’asocialité constatée résultante d’une dynamique d’exploitation capitaliste des capacités cognitives, symboliques et physiques touche à toutes les sphères de la vie politique ; la sphère privée, domestique, ou le réduit des familles, la sphère de l’engagement au travail, ou l’activité d’exploitation de la force de travail, les sphères du divertissement organisées, et la sphère d’intercommunication distante ou numérique (Internet des objets, web sémantique, smartphones, tablettes …). Ici la configuration du repli vers le moi prend place comme technologie de séparation des unités marchandes ou valorisées économiquement ; plus un individu est capable d’investissement cognitif, symbolique ou physique et d’efficacité productive, plus l’abstraction économique en termes de valeurs ajoutées capture son corps et son esprit au bénéfice d’une organisation abstraite de son moi ou séparée du social-ordinaire. Le processus de réification qui a lieu – la transformation des forces vivantes en objets et en valeurs calculables sur un marché – permet de faire de l’isolement sur le moi, un mantra spécial du contrôle sur soi ; un talisman de l’asocialité. Car il est toujours plus facile d’exploiter les forces d’un individu seul en comptant sur son enfermement destinal dans une relation hiérarchique et spirituelle forte, un complexe de liens dyadiques et rétributifs de l’engagement presque moral de l’individu au travail vis à vis de l’écosystème économique qui est censé seul le gouverner.

Ce qui est cassé ici dans cette logique de fermeture sur les seules réponses du moi comme encadrant de l’interaction est la possibilité de relier plusieurs individus dans une dynamique de coopération qui permet de retrouver une socialité de base, de faire réémerger depuis le fond de cette couche de normes sociales, de violences infra-individuelles et d’auto-contrôle cognitif strict, la socialité de base. Une scène d’inquiétude primitive en deçà du conformisme niais qui tient l’organisation du contrôle peut par exemple consister en une reconnaissance d’attitudes singulières ou de comportements expressifs particuliers – reconnaitre est bien le lieu et le temps de la connaissance réelle d’autrui, il faut d’abord se reconnaitre pour ensuite dialoguer et construire avec l’autre d’où l’importance et la place essentielle de nos relations à d’autres êtres vivants (animaux, végétaux …). Quand je perçois la crainte ou la joie dans le visage d’un.e autre, mon âme est touchée sans doute par l’espèce de connivence naturelle qui me relie à lui ou à elle, par l’appartenance commune à un socle de réactions primitives des êtres vivants et humains. Les interstices possibles ou les situations de jeux dramatiques rares, qui surgissent à l’improviste hors des mécaniques du contrôle et de la normalisation font le travail de variation libre des corps et des esprits qui vont leur permettre tout simplement de se reposer et de sortir un instant des dynamiques du contrôle cognitif, social et symbolique.

Par rapport au rythme du contrôle, la désintégration des complexes de liens sociaux-politiques se fait à partir du moment où l’unité individuelle est une unité de calcul du rendement possible d’un organisme vivant pour des intérêts supérieurs dont la satisfaction conditionne la bonne marche économique des sociétés privées. Et devenir un être vivant performant et bien conforme doit demeurer un plaisir égotique et offrir des satisfactions ou des gratifications personnelles. L’effet de séparation est sidérant, c’est-à-dire le fait avéré d’une capacité extraordinaire de l’écosystème économique à cibler la cognition individuelle pure en fermant les possibilités pour l’individu d’atteindre une dimension extérieure, expressive, libre, ou étrangère au monde ou de travailler à la totalité de ses propres intérêts. Chacun de nous devenu la cible d’attentions sélectives, i.e. unités de compte pour la ressource humaine exploitable ou non exploitable. – dans le capitalisme égo-cognitif veille à assurer le futur de l’organisation qui aliène parce que l’organisation paye les divertissements, fournit le récit biographique, maintient la vie en ordre néguentropique dans une technique de dressage douce ou intense des corps et des esprits. Ainsi alimenter par des corps-instruments la machine de dressage moral et social, revient bien souvent à assurer la survie d’un écosystème fondé sur la capacité individuelle pure à travailler dans les seules directions qu’offrent la société de contrôle ; exploitation des ressources naturelles, valorisation des gains individuels et des stratégies économique asocialisées, indifférence brutale à l’égard des pauvres, des faibles et des dissidences, peur du monde animal et de l’ensauvagement …

L’hyper-capitalisme de prédation s’il doit pour des raisons écologiques évidentes décélérer drastiquement, c’est-à-dire se voir opposé des freins, des critiques, des révoltes, depuis l’intérieur même du monde dévasté que ses logiques d’exploitation des forces ont produit, ne peut pas non plus rester un modèle de vie pour des générations X, Y, Z ; le mode de vie célébré et promu socialement et moralement dans les années de faste économique issues de la guerre et de la révolution industrielle (trente glorieuses) n’est plus simplement désirable pour soi-même et ses enfants. Mais se débarrasser d’une logique économique de prédation est une tâche difficile et rendue plus difficile encore en raison des motifs moraux et des configurations sociales traditionnelles attachés à l’hyper-capitalisme de prédation ; le repli sur soi, le paternalisme en moral, la norme générale du profit, l’argent comme idole et marqueur de réussite, le mérite et la peur panique des pauvres et des malades, leurs exclusions tacites et massives … Tous ces motifs dessinent une carte et des raisons de réagir ensemble ; une carte identifiant les causes structurelles des freins aux changements de « forme de vie » qu’une Nature heurtée, polluée, dévastée par l’ère du capitalocène convoque ou impose chez nous êtres vivants et humains, êtres de morale et de passion et principaux responsables de sa dégradation et de son exploitation massive.

Avoir lier si fermement à la façon d’un câble solide, plusieurs relations d’exploitation des êtres vivants [morales, politiques, religieuses, philosophiques, économiques] au bénéfice d’un modèle de vie – le capitalocène – qui finalement détourne la Nature en niant ses contraintes et ses logiques écosystémiques propres est une des raisons qui rendent plus difficiles encore le basculement de nos modes de vie humains dans une « forme de vie » plus respectueuse de l’humain et du vivant en général. Détisser ces liens solidement tenus ensemble revient à faire le travail synoptique difficile qui va consister à repérer les connexions intermédiaires qui tiennent ensemble des dynamiques de contraintes souvent systémiques, pesant sur les environnements naturels, en insistant sur les variations des motifs apparaissant dans les comportements dangereux pour la Nature et pour l’Humanité. Reconnaitre la vulnérabilité des corps vivants, la fragilité de nos langues et de nos moyens d’expressions, reconnaitre la justesse d’une redescente vers l’ordinaire de nos vies, heurtées, bouleversées par des catastrophes liées au changement climatique – toute cette lutte que poursuivent des hommes et des femmes de bonne volonté, forme un horizon et déjà une réalité pour toutes les politiques du vivant au XXI° siècle.

Fragments d’un monde détruit – 141

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