« Dans mon tas de terre, je peux naturellement faire tous les rêves possibles et inimaginables, je peux même rêver d’une entente bien que je sache parfaitement que cela n’existe pas et qu’au moment où nous nous verrons, et même où nous sentirons la proximité de l’autre, en proie à la même folie et à une faim nouvelle, même si nous sommes complètement repus, nous ferons tous les deux exactement au même moment usage de nos griffes et de nos dents l’un contre l’autre. »
Franz Kafka, « Le terrier » [1923-24], Traduit de l’allemand par Dominique Miermont, Postface de Jacques Miermont, Mille et une nuits, 2024.
Dans les froids crépuscules glissant sur les plages, à l’horizon,
se tiennent des créatures divines, belles, rouges et sombres,
agitant de lents signaux fragiles, à peines audibles ou perceptibles,
elles qui dansent avec leurs âmes blessées tout au fond d’un gouffre,
leurs ailes magnifiques en chairs et en soies, emportent toute ma vision,
et dans l’espace-temps infini du rêve, elles taillent un manteau avec la nuit.
Un tissu multicolore fait de diamants, de baies sauvages, de roses,
dont se vêtira l’immensité pour éclairer toutes les nuits du monde,
et les ciseaux noirs et or de la lune, du ciel et du soleil seront coupants,
taillant la blessure au milieu des feuilles, des livres, des images, des vêtements, toute cette musique des corps que jouent les murmures et l’évanescence, le chant de la Nature folle, des animaux, des machines et des vivant.es …
Et j’entends battre ton cœur résonnant tout près dans l’obscurité,
il pulse au rythme des rêves réfugiés dans nos voix,
et le simple geste de l’attention mutuelle nous fait du bien,
les coups de poignards dans la nuit, les lames de fonds,
fait de mots-signes, de gestes, d’attitudes, de vouloir-dire, toujours,
sont comme des paris osés, qui risquent l’entente et l’espoir.
Et ce rêve interdit du Nous est si menu, frêle, si vulnérable,
il est fait de signes tissés ensemble, de souvenirs, de remords,
d’amour aussi tel que se fait l’amour dans la cité des signes, immobile,
il joue une musique étrange et merveilleuse, une robe sans matières …
Je dois le protéger sans cesse des mondes extérieurs,
de tout ces esprits en alertes, qui veillent par la Tempête.
La texture d’une voix, ses corps imaginés, creusés à l’intérieur,
de ces souterrains multiples, ces galeries de gestes,
qui ont sidérés comme une attente précise, le verbe comprendre.
Ah que deviens tu mon ami.e, recroquevillé.e au fond des grottes,
se nourrissant de vers, de serpents fous, de racines d’idées,
comme fixé.e dans l’attente anxieuse des terribles catastrophes ?
Je t’attendais, mon espoir délicieux, toi qui baignait nos promesses,
plus avant, avant que ne brûle dans le ciel, le soleil de sang,
par les lettres de feu, les larmes de sons, l’audio-sculpture,
et qu’il ne reste plus rien à vivre vraiment, à sentir, à rêver,
et que nous soyons enterrer plus au fond de nos soucis encore,
dans nos souterrains bien propres, bien rangés, fort adaptés.
Dans les aurores de feu, les bêtes vivantes seront tuées, sacrifiées,
sur l’autel majeur de carbones, d’illusions et de flammes.
Ceux-là qui prient pour nous, prieront cent fois …
Que la vie des anges préserve les grands souterrains, les cités cavernes,
qu’elle chante les signes des guerres d’infini, sans traces, sans présences,
et que le rêve pour la vie qui nous émeut exprime encore nos corps et nos esprits.
MP – 07062024
