La puissance des médias interconnectés qui exercent une influence réelle sur les conduites de masses s’appuie sur des techniques rhétoriques de persuasion et des dispositifs matériels et symboliques qui vont permettre l’adhérence des messages sur les publics-récepteurs. Il est à chaque fois sidérant et inquiétant d’observer le jeu de ces animateurs du néant capables d’élaborer des mots comme des armes artificielles qui vont endormir et tuer la vigilance d’un public ; tout est soigneusement organisé, finalisé sur des plateaux du télé viseur pour renforcer l’impact et la capacité de transformation des messages. Et ce spectacle de l’Infotainment est épuisant et dangereux, car il rejette les critères du vrai et du faux, il exclue de ces formes d’organisation interne toutes les dimensions d’une évaluation critique au bénéfice de l’argument d’autorité – le plus fort l’emporte et les raisons multiples et diverses des actions doivent s’aligner à une causalité de système.
La Médiacratie consiste en ce rapprochement des écosystèmes médiatiques, numériques et symboliques, de l’autocratie comme modèle d’exercice du pouvoir et de gouvernement des actes et d’une certaine forme-pensée ou moyen total et univoque d’expression ; la spécificité de cette forme politique neuve de l’idéologie techno-médiatique est faite d’une aliénation de toutes les convictions personnelles à un on dit de l’autorité diffuse qui précède, conditionne et empêche l’acte de parole.
Le plus important pour la Médiacratie est la fabrique d’un langage nouveau qui exploite des éléments tactiques, des amalgames, des raccourcis séduisants, des déviations métaphoriques, des emphases stylistiques, pour informer un entre soi vulgaire, de petits commandeurs de la parole publique ; la faire circuler cette parole en vase clos, en boucles de feed-back, dans l’expression des pièces tactiques, qui s’arrangent ensemble dans une stratégie d’occultation du réel. Masquer la réalité du monde ou la dissimuler par la novlangue médiatique, c’est miser sur la réactivité forte d’un propos, d’une séquences-images, construire une vidéo-esthétique de corps et de visages parfaits et prévoir le potentiel d’alignement des discours d’un.e invité.e à un corpus idéologique identifié et reconnaissable en arrière-plan.
Ainsi la recherche d’une captation de l’attention des publics est ici et maintenant majeure ; elle résulte d’une exploitation maximale du Temps capitaliste ; le présent du média est mort, machinal et transparent ; il est fait d’un mouvement d’inertie et de contrôle global qui entraîne dans une économie de la disponibilité des audiences, un profond lissage des sensibilités humaines et l’exclusion des effets multiples du langage ordinaire par la déconnexion forte des discours et de l’action concrète. Toutes les occasions de consciences particulières qui peuvent informer sur la nature d’un événement seront largement quadrillées, recalibrées au format du média et surveillées pour être dissoutes dans le maelstrom du spectacle. L’Histoire même du monde, de la langue et de la vie dans la Médiacratie a été refoulé dans un sous-monde obscur et complexe qui dérange la totalité d’un présent massif et évident ; il n’ y a plus ici ni promesses, ni attentes, ni espoirs ; tout est déjà communiqué, mis en ordre dans et par le terminal de l’information pour stimuler l’ego-drame, plus rien n’est à penser ou à faire par soi-même (smartphones, ordinateurs, tablettes personnalisés).
Et la psychologie des Ty-coons d’extrême droite est celle d’une incroyable volonté d’asservir les libertés d’expression, de mœurs, de croyances et de jugements, pour nous faire survire à peine dans un milieu clos de signes et une forme de pensée appauvris, terriblement malades, qui vont contenir les gestes empêchés, les paroles non dites, les mouvements heurtés des âmes, les bonnes intentions … Dans ce flux ininterrompu de programmes, de vidéos, de sons, de discours, c’est tout un régime médiacratique qui conditionne les traces, les intentions, les preuves de conformité de sa propre conduite à la conduite-modèle qu’imposent les techniques de la cyber-publicité et du neuro-marketing. Toutes les réponses déviantes des comportements zélés – ceux et celles là qui rentrent dans le milieu de la conformité seront identifiés par l’écosystème des traces et des preuves, écartées et supprimées ; et cette autophagie de l’ordre médiacratique consiste à avaler et à supprimer la déviance dans l’attitude, le discours, les corps, le visage et l’intentionnalité ou le pouvoir d’agir en son propre nom, par sa voix, avec ses gestes uniques. Il est semble t-il impossible de résister à ce régime médiatique contemporain …
Créer à l’extérieur de la Médiacratie – « From the outside » – est difficile car cela demande une forme-pensée de la rareté, et de la vulnérabilité, une pensée critique de la faiblesse, dont l’exploitation dans une logique de contrainte optimale et de gestion économique des formes de langage n’est jamais évidente. Ici la place de la différence dissidente a été effacée des radars des émissions ; il n’y a rien qui dépasse du vêtement de signes immonde qui habille leurs idéo-drames autoritaires (le riche, le criminel, l’intellectuel.le, le sale, l’arabe, le pauvre, le mono-sexe, le jeune voyou, seront des proto-figures de ralliement par la haine , l’entre-soi et la peur qui vont mobiliser contre elles tous les bien trop conformes). Et à l’intérieur de cet espace-temps médiatique entièrement artificiel, ce qui est rompu est la référence à la réalité, à la vie ordinaire et à l’Histoire ; la capacité pour une expression de dire le vrai, la possibilité qu’une référence à un monde, ordinaire ait lieu. Ici, maintenant par cette urgence du contrôle de situations de jeux dramatiques au présent, les animateurs et pseudo-journalistes, alimentent l’élaboration d’un écosystème médiatique de plus en plus fermé sur l’extérieur. La capacité d’influencer vers l’irrationnel est ici majeure, elle est le signe d’une nouvelle forme de gouvernance des masses de vivant.es qui promeut dans la société de contrôle, la centralité d’un contrôle médiatique qui se veut absolue car intérieur aux corps et aux psychés des individus-citoyens de nations et spectateurs de programmes.
A force de fréquenter – souvent sous l’effet d’une cruelle fatigue économique – l’abyssale bêtise des TV Shows modernes, qui mélangent tous les genres dans un amalgame de kitsch et de fanfaronnade, sur des médias de propagande (C-News, Fox-News …), il est de plus en plus difficile pour le spectateur de comprendre un discours complexe ; tentative qui va nécessiter un effort de compréhension mutuelle, et c’est dans cet empire du faux et du repli sur soi, que les critères que nous pensions posséder pour évaluer une attitude, un jugement, un discours, une croyance, nous seront retirés lentement et violemment par un effet de fascination du regard pour ce présent quasi-hypnotique. Gober ce qui est dit comme des poissons d’aquarium gobent de la nourriture délicieuse, adaptées à leurs constitutions, délirer avec la machine délirante, ne plus rien voir juste autour de soi dans une proximité du risque et de la surprise, être embarqué doucement et avec plaisir, dans les cellules de projections de la Médiacratie, et en devenir soi-même, les meilleurs instruments de promotion et de propagande, s’accompagnent d’une désintégration complexe et infiniment douloureuse des liens sociaux-politiques …
Des myriades d’éros-sphères, qu’encourage l’hydre capitaliste et techno-médiatique, permettent à la Médiacratie de prospérer, sur des lits de misères et de peur, comme techniques et formes des pouvoirs d’influence contemporains. La recherche constante du plaisir est ici un outil de masquage, de reproduction dynamique et continue du schéma autoritaire et d’occultation multipliée à la puissance mille. Ici, c’est la forme de vie démocratique qui est rendue plus vulnérable, plus ouverte, comme blessée, aux tentatives politiques et psychologiques autoritaires qui vont exploiter des empires médiatique pour se développer.
Fragments d’un monde détruit – 120
