La chambre vide

« L’homme va si loin qu’il croit voir et sentir hors de soi ce qui n’est que dans sa tête. De là le vertige qui saisit celui qui regarde dans un abîme, quoi qu’il y ait autour de lui un espace suffisant pour qu’il ne tombe pas ou qu’il soit protégé par une barrière solide. – C’est une chose remarquable que la crainte éprouvée dans quelques maladies intellectuelles d’être poussé par une force intérieure à se précipiter volontairement d’une très grande hauteur. »

Emmanuel Kant, « De l’illusion, 97 » in « Anthropologie d’un point de vue pragmatique » [1798], Traduction par J. Tissot, Librairie Ladrange, 1863.

Il y a ce glissement progressif des gestes, à l’extérieur et sans nul autre,
la dureté des choses physiques et la socialité qui se meurt,
cette lente agonie des repères, des attitudes, des projets,
toutes ces choses devenues floues, aux noms qui peu à peu disparaissent,
derrière le contact fébrile du corps devenu simple surface,

et l’angoisse d’être nu grandit à minuit, dans l’horizon liquide, muet,
tout ce champ d’objets qui se vident de réponses communes,
et cette unique demeure qui se retire de nous,
cette maison chérie puis abandonnée par nous mêmes,
dans laquelle les murs crient l’absence de regards,

Est-ce la dépression du milieu, la peur de n’être nulle part, plus rien,
quand tu veux parler et que les mots des autres n’agissent plus en toi,
quand tu veux te taire et que ton corps étranger s’échappe,
cette expérience pure de l’abîme dans lequel s’enfuient,
par paquets inertes, effilochées, toutes nos conversations passées,

est l’expérience de l’absence de contacts, du présent empêché,
à l’intérieur de la chambre vide, le corps nu résiste,
et toutes les anticipations inquiètes de ses actions ont disparues,
car abandonné à ce vide tout autour de lui, présent,
ce corps n’est que la surface opaque, dure, inexpressif,

sur laquelle se percute des sens atrophiés,
et l’angoisse montante est une créature fantôme, spectrale,
une sorte de longue tentacule qui fend l’air et ramasse le silence,
dans la plaie du monde ouverte, elle referme toutes traces,
il n’y a pas de futur plus loin, jamais et le gris est ta couleur,

cette fuite ou cette absence de l’attente et de la promesse,
est la fuite de toutes les attentions sensibles, du feu multicolore,
qui coagule les choses et les intentions, qui fait renaître,
et l’air se raréfie par ce silence immense,
il est là mais ce n’est pas lui,
je ne sais pas ce qu’il lui arrive.

Attends toi à disparaître dans la chambre vide,
à ne plus rien toucher, entendre ou voir de ta vie,
objectale comme abandonnée au milieu du rien,
et tu regardes fascinés toutes ces réponses annulées,
aux gestes lentement retirés du présent.

Ces nuages blancs ont grandis profondément en toi,
l’immense blancheur de cet intérieur supplicié,
là tout prés, ta bouche est un trou vague et inutile,
au milieu d’un visage effacé puis abandonné,
cette psyché folle qui fait battre ton cœur,

et ces yeux qui fixent la noirceur de l’absolu soleil,
la lumière sombre, qui fuit, et avale chaque nouveauté,
de ce paysage transformé, agissant par devers nous,
ne fuit pas sans emporter tout ce monde,
avec elle en silence par le sépulcre blanchâtre,

où tu te tiens ferme mais vague, sans contacts,
aucun, ni là ni ailleurs, devenue force brute de la maladie,
il est comme une dalle ouverte où Dieu verse la vie,
un puits sans fond, aux extrémités froides et grises,
tout ce liquide fuyant, proche du sang chaud des objets,

et tu ne peux plus entendre leur musique,
car un épais manteau de poussières recouvre le moindre son,
ce que tu entends par là est ton affreux silence,
une sorte de mélasse inodore, incolore, qui retient la texture du monde,
et la moindre petite chose est un truc dans le paysage,
son sens s’est perdu plus loin, ailleurs qu’ici,

Il faut faire crescendo avec la montée de la pression,
sous la peau suante, le rythme régulier de l’horloge,
et cet acmé de la crise est une pure libération ou un réveil,
quand les contacts sensibles rétablissent le sujet,
hors des chambres vides, des nuits sans personnes,
et des froids silences …

Et ses paroles mêmes, écoutées, écrites ou traduites,
par des autres et des choses, toutes proches,
le labyrinthe schizoïdal, et la reconstruction de soi,
ont fait muer les multiples confusions anciennes,
en convictions fortes et prégnantes, là, maintenant,
par ce locus de contrôle qu’est redevenu son présent.

MP – 19052023

Erreur nominale

« Institutions pour sourds-muets. Tandis que les écoles dressent les enfants à parler comme on administre les premiers secours aux victimes d’accidents de la circulation ou comme on construit des planeurs, les enseignés tombent dans un mutisme de plus en plus profond. Ils sont capables de faire des exposés, chaque phrase prouve qu’ils sauraient affronter un micro pour y représenter l’humanité moyenne mais leur aptitude à parler entre eux s’atrophie. »

Theodor W. Adorno, « Minima Moralia : Réflexions sur la vie mutilée » [1951], p.184-186, Traduit de l’allemand par Eliane Kaufholz et Jean-René Ladmira, Payot, 2001.

Ce qui hante les foules, leurs mouvements si vagues et multiples,
les foules humaines, des sans noms, des sans visages,
c’est la passion triste d’un pseudo-soi mutilée,
creusée en négatif au cœur nié de ce qui se dit,
l’impossibilité d’atteindre un autre que soi, par les signes,

L’hyper-certitude d’avoir raison, la puissance autiste qui s’impose,
tous contre tous, toujours, en créateurs de mondes étroits,
fermés, par les frontières, les échos et ce qui est familier,
toute cette génération de grammaires mortes,
employées comme on emploie des visions-obstacles,

à la manière d’une industrielle manie dérisoire et dénuée de sens,
qui empile à n’en plus finir des modèles pour lire,
le sens des directions, l’orientation des corps se précise,
des objets et des actes nommés et sans doutes, ultimes,
toute cette fabrication inutile de justifications.

Car la langue confisquée, reprise de la bouche des enfants,
s’est enfermée pour produire des limites et des systèmes,
une économie froide des grands spectres adultes, décidant,
ces cercles froids des brillants animaux-machines,
qui entourent les babilles effrayés des vivants,

Ces systèmes multiples ont toujours et partout leurs raisons d’êtres,
leur publicités intimes, très mesurées et calibrées,
sur des instincts malades, des âmes pilées, seules et mécaniques,
et chercher l’énigme dans leur terrible fonctionnement,
est à chaque fois une gageure, une enquête,

Sémantiques du néant, grands monstres vides,
dans tes ventres durs, se nourrissent les clowns,
tous les sophistes habiles et bien nombreux,
leurs arts qui dévorent la chair des faux raccords,
et appliquent leurs régimes d’affreux dirigeants.

L’émotion elle-même est devenue une matière double,
une terreur binaire, de l’authentique et du simulé,
écrasées sous le poids des mots-d’essences, de valises, et d’affiches,
toute cette fabrique de l’identique, du grégaire, du total,
les émotions du vivant prennent le goût métallique du sang.

Cette fabrique de la langue fait de l’obstruction du réel, son carburant,
un liquide froid, coulant et vibrant par les pièges,
une sorte de soleil glacé, mobile, et grésillant,
qui illumine l’intérieur de leurs crânes tout blancs,
et fait d’eux des automates prévisibles, dotés de façons d’êtres.

Soleil qui broie les êtres parlant derrière leurs yeux fixés,
sur cette absence de fonds redoutable,
là où a plongé le regard et s’est faite la nuit-vertige,
de la libre discrétion des noms séparés des choses.
Tout ceux qui obstinément produisent des discours,

effroyables et complexes, sans usages, ni liaisons vivantes,
tout ces discours qui peuplent et saturent une « x » conscience,
dans cet îlot organique à chaque fois éloigné,
l’atome des forces qui, ultime et solitaire,
est le fruit noir et pourri de la désintégration sociale,

Que reste-t-il en effet quand on retranche le social
de cette part mobilisée par la psyché individuelle ..
Rien ou tout au plus, la masse fluide des sensations,
des corps jetés dans ce bruyant spectacle,
hors du monde vivant, agonisants,
hors des scènes primitives d’une difficile liberté.

MP – 17022023

L’étranger

« Que l’âme fasse défaut à la langue ou la langue à l’esprit, et que cette rupture trace dans les plaines des sens comme un vaste sillon de désespoir et de sang, voilà la grande peine qui mine non l’écorce ou la charpente mais l’étoffe des corps. »

Antonin Artaud, « Fragments d’un journal d’enfer » in « L’ombilic des limbes », p.124, Gallimard, 1956.

Qui frôle nos restes de vie d’une ombre froide et sans gestes ?
Dis moi ombre, jetée dans le vide de nos actions,
détruites et dispersées à l’intérieur des objets, sidérants,
que sais tu du futur proche et lointain qui arrive sans moi ?
Quand projeté à l’extérieur, mon corps n’est plus rien.

Qui touche la silhouette du jour découpée sur les vitres,
dans ce corps jeté en avant, lourd, devenu tout autre ?
Quand le souffle des minutes expire des bouches de verres,
prés du soleil noir fixé bien haut dans un ciel nocturne,
qui tient l’entièreté du décor de nos vies,

Soleil qui luit encore faiblement, et sa lumière, fragile
éclaire la profonde nuit où se déplace le spectre,
lui qui courre à la vitesse d’une forte angoisse,
une course aberrante, faite de porches, d’immeubles,
d’appartements froids, de maisons tachées d’obscurités.

Sourde et magique, l’angoisse de ce qui n’est plus moi,
vient percer le couloir lumineux et vert de l’Esprit,
attendant que s’ouvre une porte et que s’explique mon chemin,
au milieu d’un endroit unique comme nulle-part,
loin des proches, des amis et des familles, l’abandon de soi.

Jamais tu ne peux reconnaître l’ancienne présence,
le temps s’est immobilisé par ce regard inerte,
l’intériorité connue, éprouvée, a bel et bien disparue.
Et quand tu regarde l’étranger, il ne te regarde pas.
Il est cet évitement du monde, cette coulisse lointaine, jamais visitée.

Car soudain, le corps a mué, le garçon devient fantôme,
avec la perte de contacts et la fixité de ses yeux noirs,
la familiarité avec les scènes de vie quotidiennes,
la finalité de ses mots et des signes subitement retirée,
de ce champ maigre et cassant ou flotte une atroce présence.

Le tout autre est là dans ce présent qui écarte,
à la manière de lames coupantes, ce fil saignant du rasoir,
l’accès ordinaire à nos raisons d’agir et de savoir.
Ces envoyées inutiles par delà le mur du sommeil
et hors de toutes situations, et expériences vécues,

Qui s’agite ainsi la nuit dans les circuits de gestes vains,
les froids circuits électrisants, bleus et noirs,
qui clignotent à l’intérieur des cerveaux,
allument des lampes mauves pour diriger les mains et les yeux,
et s’agitent dans tous les sens prévus et commandés.

Et nos trahisons à chaque geste paraissent comme vivantes,
elles emportent avec elles les histoires de vies, les souvenirs,
Sont-elles vouées à ne paraître que dans l’œil attentif du lecteur ?
Au fil du son si complexe qui éveille sa conscience.
Je me souviens de toi, étranger, mangeur de mes nuits,

Tu vivais à la façon des bêtes, cruellement vouées au silence,
ne sachant plus rien du monde, ayant oublié les mots et les images,
dans ces moments de crise, la fixité de ton regard étonne,
et rien ne percute ce regard fixe, rien ne vient toucher son corps.
Le seul chemin d’une obsession froide et lente,

est ce chemin des organes, des replis dans l’espace,
ces mouvements-gestes que rien ne froisse et ne tient plus,
ces paroles prononcées hors de toutes raisons,
qui tombent dans l’obscurité comme des restes inutiles et vains.
Je me souviens de toi et tu existes.

A la manière des feux-follets qui lentement se consument,
sur des terrains neutres, vidés de toutes occupations,
normales, chaudes, vagues, ordinaires,
tu respires l’ailleurs, la maladie et le monstre,
le psycho-pompe ; l’instrument d’un astre rebelle.

Dire « tu » en te désignant est déjà une erreur,
car il n’y a rien qui s’incarne là quand je regarde,
Seulement l’outre-monde vague, qui résiste à l’oubli,
toutes ces scènes ou se déroule l’absence de vie,
la fuite éperdue du sens à chaque contact.

Ton étoile, mon ami, est figée dans mes yeux.
Ses extrémités luisent comme des lucioles.
Elle brille avec l’intensité d’un cri immense,
l’esprit évanoui, les lettres avalées par la nuit.
Mon cœur est rempli d’orages, de signes et de pluies.

MP – 03022023

Mélancholia

« Il se sent prisonnier sur cette terre, il y est à l’étroit, se déclarent en lui les chagrins, les faiblesses, les maladies, les délires des prisonniers, aucune consolation ne peut le consoler parce que ce n’est justement qu’une consolation, une aimable consolation qui donne mal à la tête en face du fait brutal de la captivité. Mais si on lui demande ce qu’il veut proprement avoir, il ne sait pas répondre, car il n’a – et c’est une de ses plus fortes preuves – aucune représentation de la liberté. »

Franz Kafka, « Paralipomènes » in « Réflexions sur le péché, la souffrance, l’espérance et le vrai chemin », [1920], p.73, Traduit de l’allemand et préfacé par Bernard Pautrat, Payot § Rivages Paris, 2021.

Que m’importe cette immense forêt de signes,
quand ta silhouette penche sous le poids des noires pensées,
l’obscurité autour, toute cette bile des ventres ouverts,
ce saignement de nos yeux par des larmes blanches,
qui coulent dans l’infini glacé du silence.

Quand j’écoute ces cris couchés sur la feuille,
qui ramassent dans ces filets mauves, la mort,
la cruelle faucheuse drapée de nuits qui courre,
à la vitesse de nos lettres mises à feux.
Tu deviens partout dans ma conscience, si seule,

ce corps meurtris de profondes blessures,
cette sorte d’ennui vague, lourd qui descend,
du haut d’un ciel rougeoient les flammes d’un horizon,
privé de tous, des disparus pleurés, des absent.es,
et cette solitude extrême pèse sur tes épaules,

elle ne tient plus qu’au fil des souvenirs perdus,
et jamais ces tentatives de dire le mal sont heureuses,
le mal qui tient en un bloc froid, compact, dans ton âme,
et fond peu à peu au contact de la lumière,
ces cristaux-liquides enfoncés dans nos regards.

Toute cette lumière divine qui filtre dans tes yeux,
ce mouvement de la vie qui veut être donnée,
reprise enfin, transmise par delà les spectres,
je ne la donnerai jamais, ni à toi, ni à d’autres.
Que me reste t-il à voir dans cette obscurité,
sinon la vie foisonnante des enfants-signes ?

Cet enfant qui surgit dans mes souvenirs,
et écrit librement notre ciel, ma solitude,
à force de course éperdue dans les vagues.
Et l’océan immense a toujours un goût amer,
il rend les corps humides et accumule les regrets.

Et cette direction de l’âme triste a un nom, bien à elle,
elle se nomme espoir et attente ; sensation du contact par la langue,
la langue des anges et de l’infini silence,
des organes, des fièvres et du remous dans la bouche,
tout ce qui se crache à la face des glaciaux systèmes.

Viens ici, peut-être, dormir dans le lit soyeux des astres,
le lit bleu et noir, vert et gris ; cette myriade de fragments,
que la vision mobile desserre dans l’espace,
ciblée, tournée, creusée par la lame coupante,
de chaque grammaire au cieux, terrorisante,

Cette heureuse fièvre astrale déjoue les pièges,
et la froideur des grands monstres au plus loin,
à l’intérieur de nous, fait frissonner tes yeux,
elle tressaute en cassant le code rigide et grégaire,
surgit au détour de phrasés invisibles.

Qui peux te toucher par la main, le signe et l’écoute,
sur ton épaule douce noyée de lumières,
peut-être as-tu pris dans ton visage, les plis de l’abandon,
devant les corps tout autour, brisés par l’amer,
du désespoir de ne voir jamais vivre ton attente.

Que faut-il faire, de notre futur sanglant,
celui qui attends à chaque direction que prend nos regards ?
Quoi qu’il arrive, nous serons le ventre noir,
les exhalaisons des chairs malades et bruyantes,
le ventre des signes peu amènes, difficiles,

Quelle dose de pureté, de fraîcheur, doit supporter le passé,
pour transmettre au futur, le présent, traduire son attention,
fragile, captée, réduite, forcée dans les coins des réflexions,
du sang, de l’ombre et du soleil noir de carbone.
Et le temps est un organe fixe, il est prisonnier dans l’écriture.

Viens, laissons la finitude du vivant régler son devoir,
l’obligation d’être soi est dure, elle coupe, tranche et foudroie,
et dans ce sentiment de l’abîme, cette couleur-néant,
je reconnais ton esprit versatile, léger, là où le soleil a creusée des galeries,
là ou le monde se mire en toi avec beauté et grâce.

MP – 20012023

Âmes mécaniques

«L’homme est sur la terre comme un soldat,
et son existence comme celle d’un mercenaire ;
ainsi l’esclave soupire après l’ombre,
et l’ouvrier attend son salaire.
J’hérite de même des mois du néant
et l’on m’assigne des nuits de douleurs. » (7,1-3)

« Le livre de Job» cité par Antonio Negri dans « La résurrection de la chair » in « Job, la force de l’esclave », p.125, Traduit de l’italien par Judith Revel, Bayard, 2002.

Quel est ce défilé blanc et noir, ce délire rythmé de silhouettes,
qui sort des bouches sombres de nos sous-sols,
qui trépignent, éructent et trébuchent les unes sur les autres,
le souffle court, la bouche pleine d’ombres, et les yeux tendus et vides,
en direction des bâtiments gris-spectres,
des nourritures brûlantes et des édifiantes suspendues,

Vêtus de soies chères d’un bleu-cobalt,
les dresseurs de tort accueillent et font les pitres sur les machines,
les pieds enfoncés au sol dans des souliers de cuir.
Et leur temps à tous et toutes est minuté au cordeau,
il vrille sur le clavier de leurs cerveaux, des minutes de fer, bien pleines,

Chacun de leurs gestes coûte un large morceau d’abîmes,
Ceux noirs et rouges sangs, qu’avalent les grands directeurs,
des fabriques d’aurores, de vies rapides et de ciels liquéfiés,
et dans leurs étalages de marchandises, des bouches, crient,
la gueule ouverte en famine, sur un néant de consommation,

Je t’en prie, regarde enfin leurs yeux vides, leurs poing serrés d’esclaves,
ceux qui zyeutent les formats des corps consommables,
et remettent toujours à l’heure zéro, leurs temps-images,
Ils sont muets quand on les interrogent,
Ils ne savent plus rien dire par eux-mêmes.
Ils jouissent dans la mort et veulent travailler en cadence.

Car le Temps de la scansion, du psychodrame et de l’alerte,
rabat les dissidents-es dans des nuages de rêves standards,
celui du mot d’ordre ferme, définitif, celui là partout se mérite,
tant et si bien qu’ils l’avalent joyeux au trouillomètre,
le feu battant dans leurs veines gonflées par l’importance,

D’être présent partout, ici à tout moment
dans les pensées froides et visqueuses des requins,
ceux qui rient en cadence froide, satisfaits, par le net-stroboscopique.
Quel est leur monde de systèmes clos, de nouveaux compacts,
leurs simulacres de vies, aux sourires dramatiques bien identifiés ?

Ils font la guerre, seuls, logés dans des arrières-mondes,
détruisent toutes les vraies sorties, les destins et les issues,
numérotent les masses et annihilent les rêves des fous,
et par la lame du néant, le fil de la mort-coupante,
ils déchirent le voile de l’illusion, de la beauté vive,

Le béton, le sang, le verre et l’argent sont leurs éléments,
les vitres froides des télévisions dans lesquelles ils se mirent,
sont posées partout dans leur face à face lisse, monochrome,
Ils font partie des collections d’âmes pilées, sans personnes,
que se montrent les dresseurs de torts pour tromper l’ennui,

Au dessus encore, sont les contrôleurs de ciels et de consciences,
de vrais sadiques vivotant, experts en faux raccordements,
qui font exécuter dans la nuit, dans un assourdissant silence,
par justification ultime, toutes affaires incessantes,
les âmes bon marchés des jeunes filles et garçons, infectées d’étrangetés,
Dans leur bouche large, ouverte et leurs dieux sinistres,
remuent des langues noires, malades et figées,

Attention à ces esprits rigides, poussiéreux, très rabougris,
aux grands corps-morts fixés dans l’obscurité, et niés jusqu’à la lie,
ils vivent hors de l’Humanité, survivent à peine pour l’ailleurs,
à l’intérieur de grands livres aux pages immortelles,
leurs psalmodies sont un ramassis de paroles de défunts,
qui prétendent imposer leurs mondes affreux, inertes à la jeunesse.

N’écoute jamais, mon ami-e, leurs chants sinistres, ces oiseaux lugubres,
ils conseillent la mort, le martyr et le renoncement,
la souffrance fixée est leur monnaie de rétribution courante,
la fin de toutes choses vivantes, belles, et libres,
Réellement il faut souffrir pour mériter ce paradis d’imbéciles.

Et leurs discours de petits généraux courroucés,
baignant d’écrits militaires, et d’une économie du don sacrée,
sont pompeux, rigoristes et dénués d’humour,
Ils sont sans rêves, sans espérances, ni raisons fermes,
ils sont taillés bien droits, univoques, sans le corps des femmes.
qu’ils haïssent, refusent et défont dans chaque rue,
chaque maison, chaque cité du Monde libre.

MP – 06012023

Millénium

« N’est ce pas comme si le brouillard ténébreux d’un autre monde rêvait notre vie ?
Le déroulement intérieur de la mort est un brouillard élevé en principe métaphysique.
Une cathédrale est comme le maximum de matérialité du brouillard : des ténèbres pétrifiées. »

Emil Cioran, « Le crépuscule des pensées », p.145, [1940], traduit du roumain par Mirella Patureau-Nedelco, Éditions de l’Herne, 1991.

Le fracas des vitres sismographes,
la peau collée fondue, sur les portières,
et cette marche d’infinie, de bête traquée,
ont retenus la nuit dans un seul cercle,
de machines noires, opales et vertes,
ces fluides vitaux, liquides et mécaniques,
froids violets, si robotiques,
la grande nuit buvard qui absorbe tout,

les gestes et le sang, la salive, la chair et l’odeur,
sont suspendus par l’étranger,
être qui s’est glissé sous la peau, bitume,
la force de l’appel retient toutes tes respirations,
toutes tes tentatives sont vaines,
inutiles de résister, d’écrire ou de parler,
cette percée du double fantôme, kilométrique,
qui hante les maisons, les caves et toutes les rues,

Pardon pour la peur traumatique du désordre,
et la différence du vrai stigmate,
quand toutes ses paroles devenues miennes,
disparaissent, n’agissent plus, ne font plus rien.
Le manteau noir d’une obscurité sans traces,
sans signes, ni rythme, ni voix,
que l’étranger emporte au loin, avec lui.
Ne le suit pas dans ces chemins sans erreurs,

car son appel est un juge délirant,
et la fuite est son seul régime.
Il nous met en garde contre l’assurance,
d’être là, maintenant, bien présent,
par ce contrôle des actes qui relie toutes les choses,
il provoque l’angoisse, la séparation et la gêne,
l’impossibilité de suivre l’habitude commune,
et son visage en miettes s’est tordu.

L’oubli vivant et le spectre de l’absence,
passe, terrifie le silence et inquiète.
Ce temps ordinaire qui nous emmène,
avec l’assurance d’être toujours compris,
s’est retiré du corps de l’étranger,
a fait sécession, et rendus inertes toutes choses.
Quand je te revois dans l’image du souvenir,
tu es le compagnon de mon rêve parallèle,

l’ami d’un autre temps, d’une crise et d’une révolte,
l’étranger tout proche dont les gestes vont te survivre,
dans le monde des signes, du son et de l’abîme.
Combien de temps ta lecture va me guider ?
Dans quels espaces peux-tu revivre encore ?
Par le triangle du seul spectre-visage, du mouvement vital,
à milles regards, corps et voix incarnés,

Tu tiens dans tes mains brûlantes,
les fruits et les sels des animaux-machines,
créés, à son image-propre, dans l’âme des vivants,
sous la lumière des astres-fantômes,
par un régime de signes, infini, ordonné à ta propre vie.
Reviens par ici, cheminer dans tes paroles,
avec le sens aiguisé du paradoxe et du Temps,
dans ce mystère de la création, ici,
quand je me souviens du futur.

MP – 16122022

Âmes fugitives

« Ceci est une fleur de cerveau –
Mince – Graine italique
Logée par tel dessein ou Hasard
Qu’a fait fructifier l’Esprit –

Pudique comme en ses Chambres, le Vent
Prompte comme Langue de Crue
Ainsi en est-il de la Fleur de l’Âme
Sa genèse est inconnue –

Découverte, une poignée se réjouit
Les sages l’accueillent en Eux
Soignant le lieu avec tendresse
Si elle donne une autre fleur –


Si elle se perd, ce Jour-là verra
L’Enterrement de Dieu,
Sur son Sein, une âme se refermant
La Fleur de Notre Seigneur – »

Emily Dickinson, « Liasses » in « Car l’adieu, c’est la nuit », Gallimard, 2007.

Quand l’amer est goûté dans la nuit mauve,
la même saveur froide qui descend dans les membres,
l’énergie soudain suspendue, la main immobile,
le cerveau en panne et ses fleurs figées dans l’eau du destin,
la glace tient le mobilier du monde, ainsi, arrêté,

C’est un élément rêvé, liquide, où baignent les nombreux objets,
une limite blanche et vague qui bouge avec l’attention,
un costume d’ombres, de rêves et de lumières,
une sonorité sourde située en arrière-plan,
Cette ontologie qui maintient le sol abrupt, ferme et fixe,

s’est lentement dégradé pour se réfugier ailleurs,
cet autre-là, immédiat, figé par une structure de forces.
L’angoisse qui progresse, lourde, lente ; cet abysse,
qui emmène une couleur grise et un son opaque,
et ne retient plus rien du dehors.

Nous sommes les errants consumés de l’intérieur,
l’enveloppe large, liquide, brûlé, qui fait fondre le sens des gestes,
le feu qui pénètre l’intérieur des corps, des choses,
la combustion de l’âme, qui irrigue tout l’entour proche,
je vois cet objet là, tout près de ma main, doté d’un sens, sans le comprendre,

le sens d’une direction des forces, mobiles, partagées, ici.
Maintenant dans cette autre monde où remontent les cris,
les cris des êtres devenus fantômes, ailleurs et spectres,
ceux qui n’accèdent plus aux sens commun des choses,
et dérivent invisibles, dans un regret métaphysique,

Ne me demande pas ce que je suis, ni d’où je viens,
car mon existence s’est échappée, bien plus loin,
que des yeux, des oreilles et des mains fébriles,
ont pu voir, entendre ou toucher, au delà du monde,
Je suis la part maintenant fixée, du malade, du fantôme,

le morceau de vie battant, fragile devenu glacial,
qu’il faut mâcher dans sa bouche noire.
Le trou d’obscurité par lequel passent les morts,
ces abandons d’actions, ce morne terrain, ces vestiges de gestes,
fait pour l’oubli immédiat, l’effacement et l’ailleurs,

Des souvenirs vivants s’entassent, bloqués à l’entrée,
de la chambre vide, blanche, nacrée, ce froid terrible,
qui saisit le corps arrêté, suspendu, le fait servir à rien,
et remet chaque chose physique hors de son usage,
Je ne sais plus rien du monde tel qu’il est ou devient.

Cette mémoire immense, océan devenue chose inerte,
Tout ce paysage de déserts qui détruit chaque lien,
Entre les murs d’une survie isolée, exclue, ailleurs,
comment rallumer le feu vibrant des choses du Temps,
des liens vers l’autre rencontré, désiré, et rêvé,

Vers où se sont échappés mes vivants souvenirs ?
Hors du monde des choses que je ne tient plus,
quand la fixité des objets est telle,
que je ne peux plus les saisir, les diriger, ou manipuler,
les exprimer dans une scène du monde.

Cette absence de soi au monde est si terrible,
elle emporte avec elle, tout le fracas et la musique,
des choses, des êtres vivants, des volontés et précautions,
car il n y’ a plus rien au bas du mur, des signaux, des astres,
Rien qui ne rappelle soi ou autrui, seulement la nuit.

MP – 18112022

Vitesse de la nuit

« Haches
Qui cognent et font sonner le bois,
Retentir les échos !
Échos partis
Gagner les lointains comme les chevaux.

La sève
Comme des larmes coule comme
L’eau s’évertue
A rétablir son miroir
Au-dessus du rocher

Effondré, retourné,
Crâne blanc
Que mord la mauvaise herbe.
Après des années je
Les retrouve sur le chemin –


Secs, sans cavaliers, les mots
et leur galop infatigable
Quand
Depuis le fond de l’étang, les étoiles
Régissent une vie. »

Sylvia Plath, « Les mots », in « Poèmes : 1959-1963 », p.353-354, Traduits par Françoise Morvan,Valérie Rouzeau, Laure Vernière, et Owen Leeming, Gallimard, 2011.

La peur de cette frontière que la mémoire supporte,
cette ligne d’eaux brisées noires et mauves,
là où se calcule les battements des cœurs,
des êtres vivants aux chuintements morts-nés,
l’organe ouvert et leur plaie bavarde qui circule,

vers des creusées folles, remplies, toujours droites,
que les milliards d’automates dévalent à toute vitesse,
cette nuit de l’orage électrique, pleine d’échappées,
dont les ombres vagues dessinent tes silhouettes,
Ne vient pas t’y loger sous la langue, ce rempart,

ne vient pas t’y perdre, noire Folie, lentement,
sa vitesse est si sûre, encore si proche de nous.
Comment peut-on y faire des beaux discours,
des morceaux de langage, subtils, pour cette grande image,
couchée sur les pupitres des vieux fantômes.

Et cet espace d’abord opaque, grillagé, troué par les mots,
que tu tiens prudemment tout contre toi,
ressemble à une mer aux souvenirs lointains, si profonde,
dans laquelle survivent des faux êtres,
des fantômes de musiques, blanches et bleues,
à l’écume pleine de poussières et de sels,

Et ton regard a plongé dans celui des morts,
qu’il pénètre l’autre monde, par dessus la frontière,
et ramasse dans les champs de signaux, gris et froid,
les terminaisons de l’âme, si nerveuses,
toutes ces fibres élastiques, ces signes vibrants et brûlants,
toutes ces hyper-strophes en papiers mâchés,

Quel vacarme cela fait dans ma tête,
cette avancée prodigieuse des formes-nuages,
des mots, des images et des sons partout présents,
quand tu lis et ramasses les larmes de sel au bord de tes yeux,
et fait ployer le bruit insistant de nos mondes parallèles.

Aime moi, douce et belle liseuse, machine à créer,
à désirer vivre plus loin que ma seule vie,
porteuse d’espoirs, d’oublis et de saisons.
Emporte moi plus loin que notre terre,
la terre du métal, du verre brisé et de l’industrie.

J’entends ta voix dans cette machine à lire,
elle parle avec des mots qui ne sont pas encore les miens,
elle dit des choses et des êtres qui surviennent,
des ciels colorés, des sensations vives, étranges,
toute cette foule d’impressions fugitives, vivantes.

S’enfuir d’ici devient possible, en regardant cette nuit ouverte,
dans le sang des spectres, par les armes aiguisés des fantômes,
tes yeux gracieux et doux penchés à la surface,
noire et blanche, présence proche et fébrile absence,
quand montent les murmures de lettres démesures.

Dans ce vertige qui de tout temps a bouleversé le monde,
ce contact fébrile, ému, qui emmène les vies des animaux,
muette stupeur, croyance folle aux sans fonds.
Ce voyage là est le nôtre ; il est sans lieux et sans âges.
Il fait briller l’ubique diamant de nos regards.

MP – 23092022

L’âge du silence

« Reprends la terre à ton sommeil
donne lui sa pomme et ses mots
la chair que mordille tant d’abeilles.

Le vieux salut est encore dans le violet des tilleuls
avec le coq et le repos.


Chacun se lève avec ses morts
dans l’ondée des premiers laveurs,
chacun s’endort avec sa vie.


Par le gué de la nuit
passent d’adroits passeurs. »

Jean Cayrol, « Fragments d’insomnie » in « Chacun vient avec son silence », [1955], p.118, Anthologie poétique présentée, établie et annotée par Xavier Houssin, Éditions du Seuil, 2009.

La nuit étoilée et sa vitesse ; les réflexions de lumières,
cette sensation vive, agile, traversée de faisceaux.
Quand je tient le regard haut, dormant, roulant dans l’œil cristal,
là où tu touches la vision, le son, et l’odeur fraîche de minuit,
unifiés dans l’instant éternel ; nous sommes les enfants-monstres,

vivant hors du temps des spectres, des machines noires,
d’ordres, de fables-récompenses et de décisions arbitraires,
vomis par les langues-automates, les êtres grisâtres, rabougris.
Nous sommes les silhouettes vagues, encore humaines,
remplies dans la coupe du silence, de frayeurs et de grâces,

qui dévoilent le seul chemin de nos drames intérieurs.
Sans l’uniforme opaque, avenues anthracites, des cités,
ce clignotement du cyclope urbain, rouge et blanc, cette fibre nervure,
n’est plus qu’un désir amer, un chant précis d’assassins,
une ligne de bétons uniformément grise, armée, métallique.

Quand plus rien n’est compris ici et maintenant sinon la guerre,
ces myriades de gestes ordonnés, commandés, glaçant,
le contrôle rigide des mélanges de cerveaux blancs et bleues,
leurs costumes coupants, de schémas stimulants, très inertes,
Enlève le vêtement de peaux, la vitre transparente où tu te cognes.

Et l’esprit vague du monde va à toutes allures,
plus loin que nos vies amorphes, dans les orages du rêve,
pendant que tu regardes, magnétique, au fonds des signes,
morts-vivants, debout, signifiance, flambants-neufs,
cet amas kilométrique, ce moteur divin, vivant, et ces traits obliques,

tracés sur le visage de tous les mondes, des acropoles.
Maquillage doux, aimant, cette légèreté aérienne du mouvement,
que porte les yeux infinis de la jeune fille.
Regarde le, ce visage, qui perce le babillage des idiots-mimes,
écoute sa couleur musicale, le beau noir argenté de sa nuit,

Ne laisse plus rien vivre en bas dans leurs souterrains,
dans les cavernes d’aciers, de bétons et de verres,
là ou piochent les têtes de cires remplies de chronomètres,
qui mesurent les distances des fugitifs et des êtres-animaux
ces prisons plastiques et mornes, tracées sur tes feuilles,

leur soifs de vivre, d’oublis et de visions ; refusées.
leurs mémoires vivantes, flashs, vibrantes ; refusées.
Le restant de leur respiration battante dans ces poumons,
encagés par ce calcul de brigades et d’abjects pharmaciens,
A toi, qui ne veut plus, viens ici, seulement la bouche close.

Ne vouloir plus rien sinon la solitude et la force du silence,
là où les terres séparent l’océan des amertumes,
cette forme neuve, verte et fraîche, ouverte sur ailleurs,
ce lien du Signe, de l’enfant, de la fille des monstres.
Écoute tout le vacarme que produit ce Silence,
le monde qu’il promet et le monde qu’il rejette.

MP – 16092022

Les couleurs interdites

« Naguère j’étais vivant la nuit
Animé par des milliers d’images.
Désormais je suis un fou au sac vide
Et cours pour attraper les vents.


Jour effroyable irrité contre moi,
Et nuit mortellement triste.
Bientôt la neige tombera en mort silencieuse,
Alors pour toujours je deviendrais muet. »

Ingeborg Bachmann, « Dépressions », in « Toute personne qui tombe a des ailes : Poèmes 1942-1967 », p.66-67, traduction de l’allemand par Françoise Rétif, Gallimard, 2015.

Je vois le son noir et immense qui pénètre,
les spirales des cerveaux, blanches et grises,
à côté du cercle nu-métrique, organique,
et fait vibrer la blessure mauve des chairs,
le sang bouillonne à toute vitesse.

Je marche sous le feu orange de la langue,
qui allume les mots et consume les signaux,
et plein d’ailleurs fragiles sont venus,
revêtir jusqu’à nous les rêves,
d’habits froids, blancs et liquides.

Tu es loin de nous, si belle, si muette,
dans ta robe d’écailles, noire et bleue,
rampante à même les bords,
d’une plage d’écritures fines et lumineuses,
et rien ne repousse ma fatigue,

La fatigue du corps qui chute, inerte,
les muscles et les veines tombés sur le sol,
et les yeux voilés par la brume de mer,
ne voient plus rien de l’horizon,
cette foule argentée, ce rêve rempli d’étoiles.

La bas se jouent les scénarios très arides,
les noirs procès iniques, sans motifs, ni fins,
les silhouettes mornes des administrés,
qui dévorent leur temps de vie et tout l’espace.
Dans un bruit de mécanismes affreux
que font en parlant, leurs bouches grisâtres,

Je fuit les chemins de pierre et de poussière,
les chemins de l’autre, étranger qui écoute et regarde,
dans les puits de l’âme, vague, si profonde,
mangeur d’abîmes et de spectres,
et ma langue répugne à sortir.

Ne cherche pas à rêver, à aimer, à vivre,
sur la grande scène opaque des enfermés,
dans leurs jeux de miroirs glaciaux, ésotériques,
ceux qui bute contre les murs d’une encre épaisse,
qui recouvre la pensée, les couleurs et le langage.

Fais confiance aux étrangers, à l’exil dans leurs langues,
cette mosaïque arc-en-ciel, en matières accueillantes et dures,
qui recueille le fil du sens tissé par personne,
ce foisonnement libre de formes, d’images et de sons,
a déjà coloré tous les pays et les psychés du monde.

MP – 26082022