« Institutions pour sourds-muets. Tandis que les écoles dressent les enfants à parler comme on administre les premiers secours aux victimes d’accidents de la circulation ou comme on construit des planeurs, les enseignés tombent dans un mutisme de plus en plus profond. Ils sont capables de faire des exposés, chaque phrase prouve qu’ils sauraient affronter un micro pour y représenter l’humanité moyenne mais leur aptitude à parler entre eux s’atrophie. »
Theodor W. Adorno, « Minima Moralia : Réflexions sur la vie mutilée » [1951], p.184-186, Traduit de l’allemand par Eliane Kaufholz et Jean-René Ladmira, Payot, 2001.
Ce qui hante les foules, leurs mouvements si vagues et multiples,
les foules humaines, des sans noms, des sans visages,
c’est la passion triste d’un pseudo-soi mutilée,
creusée en négatif au cœur nié de ce qui se dit,
l’impossibilité d’atteindre un autre que soi, par les signes,
L’hyper-certitude d’avoir raison, la puissance autiste qui s’impose,
tous contre tous, toujours, en créateurs de mondes étroits,
fermés, par les frontières, les échos et ce qui est familier,
toute cette génération de grammaires mortes,
employées comme on emploie des visions-obstacles,
à la manière d’une industrielle manie dérisoire et dénuée de sens,
qui empile à n’en plus finir des modèles pour lire,
le sens des directions, l’orientation des corps se précise,
des objets et des actes nommés et sans doutes, ultimes,
toute cette fabrication inutile de justifications.
Car la langue confisquée, reprise de la bouche des enfants,
s’est enfermée pour produire des limites et des systèmes,
une économie froide des grands spectres adultes, décidant,
ces cercles froids des brillants animaux-machines,
qui entourent les babilles effrayés des vivants,
Ces systèmes multiples ont toujours et partout leurs raisons d’êtres,
leur publicités intimes, très mesurées et calibrées,
sur des instincts malades, des âmes pilées, seules et mécaniques,
et chercher l’énigme dans leur terrible fonctionnement,
est à chaque fois une gageure, une enquête,
Sémantiques du néant, grands monstres vides,
dans tes ventres durs, se nourrissent les clowns,
tous les sophistes habiles et bien nombreux,
leurs arts qui dévorent la chair des faux raccords,
et appliquent leurs régimes d’affreux dirigeants.
L’émotion elle-même est devenue une matière double,
une terreur binaire, de l’authentique et du simulé,
écrasées sous le poids des mots-d’essences, de valises, et d’affiches,
toute cette fabrique de l’identique, du grégaire, du total,
les émotions du vivant prennent le goût métallique du sang.
Cette fabrique de la langue fait de l’obstruction du réel, son carburant,
un liquide froid, coulant et vibrant par les pièges,
une sorte de soleil glacé, mobile, et grésillant,
qui illumine l’intérieur de leurs crânes tout blancs,
et fait d’eux des automates prévisibles, dotés de façons d’êtres.
Soleil qui broie les êtres parlant derrière leurs yeux fixés,
sur cette absence de fonds redoutable,
là où a plongé le regard et s’est faite la nuit-vertige,
de la libre discrétion des noms séparés des choses.
Tout ceux qui obstinément produisent des discours,
effroyables et complexes, sans usages, ni liaisons vivantes,
tout ces discours qui peuplent et saturent une « x » conscience,
dans cet îlot organique à chaque fois éloigné,
l’atome des forces qui, ultime et solitaire,
est le fruit noir et pourri de la désintégration sociale,
Que reste-t-il en effet quand on retranche le social
de cette part mobilisée par la psyché individuelle ..
Rien ou tout au plus, la masse fluide des sensations,
des corps jetés dans ce bruyant spectacle,
hors du monde vivant, agonisants,
hors des scènes primitives d’une difficile liberté.
MP – 17022023
