Disruption symbolique

L’intelligence artificielle générative capable sur commandes et choix infini de critères de produire un contenu symbolique, images ou textes simples ou complexes, pose cette question concrète et redoutable de la fin de la suprématie ou des privilèges d’un scripteur symbolique humain. A cet égard, l’embarquement de ces nouveaux outils (Chat GPT, Google Bard, Dall-e), dans les principaux moteurs de recherche de l’Internet 3.0 dit décentralisé, va impliquer la naissance de nouveaux usages du texte-image-symbole y compris et surtout dans l’économie formelle des signes valant pour l’action réussie sur des choses. Ainsi la disparition des tâches dévolues à la production de textes, courts, exploitables, simples, cadrant des transactions et des décisions juridiques ou économiques, va être la conséquence du développement et de l’intégration sociale de l’IA générative, pilotable dans différents contextes socio-économiques de production et de réception de signes.

Il est possible de nommer cette disruption technologique et sémiotique majeure comme étant celle qui provoque une profonde avancée de paradigmes ; une avancée et un aboutissement du paradigme connexionniste des années 80 et une nouveauté majeure en anthropologie de la communication. L’ancien cadre anthropologique d’interprétations qui concernait cette capacité unique de l’humain à se représenter lui-même et ses milieux de vie par des signes-symboles est maintenant le résultat possible d’une fonction-automate algorithmique. Si nous ne pensons pas laisser un champ philosophique, irréfléchi ou irrésolu, pour la destruction des emplois anciens, nous devons penser la distribution de signes-objets, sémiotique, technique, sociale et économique causée par ces outils de pure production de représentations dites désincarnées, ou mécanisées par des règles appliquées sur des chaînes de signes.

Néanmoins et pour mettre un bémol à une forme de panique morale irrationnelle qui touche à ce sujet de l’IA générative, tout le domaine de la compréhension, de la lecture réfléchie en conscience reste a peu près sûrement liée à une constitution humaine du sens que nous créons, recevons et transmettons. Si cette question de l’impact de l’IA générative est si centrale, c’est que sa construction sociale va nous obliger à tracer des limites qui consolident le territoire de ces vivants qui exploitent des machines de type algorithmiques. Mais perdre le contrôle ou ne pas voir au bon endroit, c’est à dire ne pas penser l’exploitation économique des machines dans l’hyper-tension du capitalisme prédateur, c’est s’aveugler et laisser libre-cours aux fantasmes du trans-humain et à la mécanisation déréglée des formes symboliques.

Si la production (et non la création ; quel est en effet le statut juridique de l’objet-texte ou image produit par l’IA ? Est-ce encore le produit de l’Esprit humain ? Quelles vont être ses usages sociaux, culturels et économiques futurs?) automatique de textes à la demande va permettre, si elle est contrôlée efficacement par une politique sociale de l’intelligence, d’enfin passer à un régimes d’interactions différents – noms/choses – recentrées sur le concret matériel de nos activités économiques, de sortir du système symbolique de domination assez fermé sinon « tautiste » des cadres et dirigeants-experts, c’est en partie parce que, déchargés d’une activité ancienne, épuisante, nous passerons à de nouveaux régimes d’interactions formées par la solidarité sociale, le lien des masses avec les activités qui prennent en charge les vulnérabilités du vivant, toujours en si grandes invisibilités, et si peu valorisées aujourd’hui. La récente pandémie nous a montrée cruellement où se situent nos réels besoins, comment les satisfaire, et comment agissent les techniques et les psycho-politiques de solidarités collectives, quels sont les métiers des premières lignes, ceux qui comptent vraiment pour bien vivre ou mieux vivre.

Ainsi, si nous sommes capables de maîtriser l’IA générative, c’est parce que nous intégrons son potentiel révolutionnaire au cœur d’une bio-stratégie politique, psychologique et économique globale qui tienne compte de nos capacités d’évolution de métiers en métiers. Toutes ces phases de transition doivent être réfléchies en amont, afin d’ouvrir la société mondiale sur un futur plus harmonieux, plus doux, plus respectueux des « formes de vie ». Le travail concret sur des matériaux ou des organismes va devenir le travail réel et indispensable au bien être des masses. Toutes les transactions symboliques simples, dans un périmètre d’interactivités bien déterminé par un régime de gouvernement de l’IA pourront de cette manière et dans une forme sociale d’inter-communication nouvelle se voir confiées aux soins des machines informatiques.

S’agit-il d’une disruption technologique majeure ? Oui sans aucun doute ; l’invention de machines algorithmiques peut-être capables de se substituer à ce qui semblait être l’activité la plus noble de l’être humain ; la création de textes et d’images, la production de discours uniques, la création de formes de commandes et de symboles réglées de haute complexité, comptant dans toutes les affaires sociales et économiques. Comment gouverner cette avancée technique majeure dans une forme de communication et d’interactivités nouvelle entre le vivant et la règle-algorithme ? Quels seront les gardes-fous éthiques en matière de contrôle de cette distribution de signes automatisée dans la société mondiale et humaine ?

Retenons dés maintenant cette spécificité de l’Humain qui est la possibilité de comprendre d’autres que soi, c’est à dire d’être capable de faire signe à autrui, dans un usage particulier, organique et social, de la langue avec tout ses arrière-plans naturels et culturels. Ce domaine de l’intercompréhension est en effet le domaine propre de l’Humain et du Vivant, de ses joies et de ses souffrances. Il est le « Signe » de notre condition existentielle d’êtres vivants dotée de subjectivités, d’interactions et de capacités physiques. Pensons ensuite à l’hybridation heureusement réussie ou dramatiquement ratée des formes de représentation et de communication (Automatiques/Vivantes) au cœur de « formes de vie » sociales et naturelles et de régimes de travail, de loisirs et de discours nouveaux.


Fragments d’un monde détruit – 52

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