« La force qui recharge les mascarets, qui fait boire la mer à la lune, qui fait monter la lave dans les entrailles des volcans ; la force qui secoue les villes et qui assèche les déserts ; la force imprévisible et rouge qui fait grouiller dans nos têtes les pensées comme autant de crimes, et les crimes comme autant de poux ; la force qui soutient la vie et celle qui fait avorter la vie, sont autant de manifestations solides d’une énergie dont le soleil est l’aspect lourd. »
Antonin Artaud, « La guerre des principes » in « Héliogabale ou l’anarchiste couronné », [1934], p.51 Gallimard, 1979.
La frayeur devant l’ombre rouge qui grandit,
les yeux fermés, et la lumière dorée, brûlante,
le corps glissant sur un sable fin, rempli de chaleur,
qui pénètre les douces paupières remplies de sel,
Je ne suis plus là, ouvert, saignant parmi les autres,
rien qu’une surface, seule, humide, réfléchissante,
des rayons qui dardent depuis le centre du ciel,
en faisceaux de couleurs chaudes, enivrantes,
et mes cheveux boivent ta lumière,
rien qu’un corps nu, prés du seuil d’inconscience,
et ce flash dans l’Esprit qui dure bien après le crépuscule,
le spectre de couleurs vives, marquant la vision,
quand la nuit même ne peut plus creuser sa dimension,
dans la mémoire seule, nagent encore les Sirènes,
quand le retour à la terre des hommes s’éloigne au loin,
plus loin que le flanc de mer, prés des îles adorées,
et que l’attention éveillée cherche ses repères,
le corps ainsi défait n’est plus qu’un flux sensitif, terminal,
une vaste fabrique des sens, qui accueille le nouveau monde,
et toutes ses émotions sont reliées, intimes, au vivant,
tout ce qu’il perd et reçoit, inspire et réfléchit.
Dans le soleil brûlent des cargaisons de rêves,
de ceux qui partout préviennent la douleur
et réparent les fragments des jours,
des armées de forçats de la terre et du ciel,
chassent les nuées de songes douloureux,
et leurs cœurs tout proches, se tiennent chaud.
Pardon ô lumière, toi qui retire l’enveloppe de minuit,
en brisant les jours d’angoisse, un par un, sur l’autel des prieurs-fous,
qui retire l’habit nocturne tout prés des quartiers de la lune.
ô soleil qui avale les langues habiles des serpents,
flamme douce et agile, qui berce nos rêves.
Pardon pour le vacarme des enfers, ici, de la terre dévastée,
des âmes qui déclinent au cours du long chemin,
qui abandonnent par désespoir et se mutilent, toutes seules,
Pardon pour cette immense solitude, irrationnelle,
quand la volonté de vivre encore a chuté,
dans les amas d’objets inertes, coupants, muets,
qui ne disent plus rien et n’appellent plus aucun geste.
Pardon de l’offrande de nos poussières, du sang qui a coulé,
quand les dieux courroucés ont vengés la mort des frères,
quand le ciel est descendu, montrer la fragile alliance,
entre les éléments de Nature et les événements du monde,
le carbone brûlé au bout des doigts et des cerveaux.
Les yeux tournés vers l’intérieur voient le monde,
comme on voit le miracle survenant toujours,
partout est la vie folle qui envahit les cités et les âmes,
et la concentration du feu en un point fixe,
qui sèche les larmes, rend ferme et arrime l’espérance,
Nourrit la vision habile, rutilante, des créatures,
des astres-divins accrochés sur les bords de côtes,
tous les phares illuminés, guidant les navires,
par ce trait ouvert, rouge qui fend l’espace des vagues,
dans l’espérance des équipages qui renaît à leurs vues.
Le soleil est une énergie qui est là, à tout instant,
il fuit, si gracieux, dans les corps légers des vivants,
dans les arbres, les montagnes et la mer,
et dresse une nappe de lumières ; un arc en chairs,
de signes de plaisirs, de vagues de rires et de terreurs,
quand la peau des enfants doucement rayonne,
leurs visages repris dans la chaleur et l’ombre.
MP – 24022023
