« Ceci est une fleur de cerveau –
Mince – Graine italique
Logée par tel dessein ou Hasard
Qu’a fait fructifier l’Esprit –Pudique comme en ses Chambres, le Vent
Prompte comme Langue de Crue
Ainsi en est-il de la Fleur de l’Âme
Sa genèse est inconnue –Découverte, une poignée se réjouit
Les sages l’accueillent en Eux
Soignant le lieu avec tendresse
Si elle donne une autre fleur –
Si elle se perd, ce Jour-là verra
L’Enterrement de Dieu,
Sur son Sein, une âme se refermant
La Fleur de Notre Seigneur – »Emily Dickinson, « Liasses » in « Car l’adieu, c’est la nuit », Gallimard, 2007.
Quand l’amer est goûté dans la nuit mauve,
la même saveur froide qui descend dans les membres,
l’énergie soudain suspendue, la main immobile,
le cerveau en panne et ses fleurs figées dans l’eau du destin,
la glace tient le mobilier du monde, ainsi, arrêté,
C’est un élément rêvé, liquide, où baignent les nombreux objets,
une limite blanche et vague qui bouge avec l’attention,
un costume d’ombres, de rêves et de lumières,
une sonorité sourde située en arrière-plan,
Cette ontologie qui maintient le sol abrupt, ferme et fixe,
s’est lentement dégradé pour se réfugier ailleurs,
cet autre-là, immédiat, figé par une structure de forces.
L’angoisse qui progresse, lourde, lente ; cet abysse,
qui emmène une couleur grise et un son opaque,
et ne retient plus rien du dehors.
Nous sommes les errants consumés de l’intérieur,
l’enveloppe large, liquide, brûlé, qui fait fondre le sens des gestes,
le feu qui pénètre l’intérieur des corps, des choses,
la combustion de l’âme, qui irrigue tout l’entour proche,
je vois cet objet là, tout près de ma main, doté d’un sens, sans le comprendre,
le sens d’une direction des forces, mobiles, partagées, ici.
Maintenant dans cette autre monde où remontent les cris,
les cris des êtres devenus fantômes, ailleurs et spectres,
ceux qui n’accèdent plus aux sens commun des choses,
et dérivent invisibles, dans un regret métaphysique,
Ne me demande pas ce que je suis, ni d’où je viens,
car mon existence s’est échappée, bien plus loin,
que des yeux, des oreilles et des mains fébriles,
ont pu voir, entendre ou toucher, au delà du monde,
Je suis la part maintenant fixée, du malade, du fantôme,
le morceau de vie battant, fragile devenu glacial,
qu’il faut mâcher dans sa bouche noire.
Le trou d’obscurité par lequel passent les morts,
ces abandons d’actions, ce morne terrain, ces vestiges de gestes,
fait pour l’oubli immédiat, l’effacement et l’ailleurs,
Des souvenirs vivants s’entassent, bloqués à l’entrée,
de la chambre vide, blanche, nacrée, ce froid terrible,
qui saisit le corps arrêté, suspendu, le fait servir à rien,
et remet chaque chose physique hors de son usage,
Je ne sais plus rien du monde tel qu’il est ou devient.
Cette mémoire immense, océan devenue chose inerte,
Tout ce paysage de déserts qui détruit chaque lien,
Entre les murs d’une survie isolée, exclue, ailleurs,
comment rallumer le feu vibrant des choses du Temps,
des liens vers l’autre rencontré, désiré, et rêvé,
Vers où se sont échappés mes vivants souvenirs ?
Hors du monde des choses que je ne tient plus,
quand la fixité des objets est telle,
que je ne peux plus les saisir, les diriger, ou manipuler,
les exprimer dans une scène du monde.
Cette absence de soi au monde est si terrible,
elle emporte avec elle, tout le fracas et la musique,
des choses, des êtres vivants, des volontés et précautions,
car il n y’ a plus rien au bas du mur, des signaux, des astres,
Rien qui ne rappelle soi ou autrui, seulement la nuit.
MP – 18112022
