Ce qui caractérise une pensée du système fermée, remontant à ses propres conditions de justification à tout moment est la perte assumée d’un ancrage réaliste au monde. L’intérêt stratégique des tenants d’un ordre historico-mondial arrêté est de maintenir la présence d’un système de représentations dans nos vies concrètes afin de faire refluer le subjectif et le possible hors de la réalité. Or ce qui est subjectif résiste, et s’oppose au devenir historique arrêté. La lecture d’un système politique autoritaire contemporain et la production de personnalités autoritaires faits fond sur la même hantise de ce qui sort du cadre rigide, politique et psychique d’interprétation du réel. Or, cette représentation d’un monde binaire, figé, inerte, n’a plus rien à voir avec la réalité et le sens d’un devenir historique en 2022/2100 et seule l’éducation des masses peut parvenir à faire émerger une culture des risques, des enjeux, des inquiétudes et des désirs écologiques.
Introduire les méthodes de changement au cœur de la politique, dans la création d’Institutions nouvelles (grande organisation coopérative d’aides, société des nations, organisation non-gouvernementale, maisons d’éducation et de soin) revient souvent à créer du possible, à déclencher une capacité de virtualisation dans des groupes de décideurs en libérant ce qui est bloqué dans un système de décisions. Mettre les acteurs-trices autour d’une table de négociations, provoquer des coopérations politiques, sociales ou économiques, isoler les raisons internes qui bloquent le changement, c’est toujours à terme construire une perspective supérieure qui sort la situation à enjeux forts du conflit initial. Travailler sur ces méthodes de changement est crucial aujourd’hui, quelles concernent l’importance d’une taxe carbone et d’un mécanisme financier de pertes et dommages, la nécessité d’un revenu universel d’obligations et de vies, ou la démocratie locale.
Il n’existe pas de lois naturelles qui empêchent le changement de systèmes sociaux, politiques et économiques sclérosés, engendrant souffrances, fuites , démissions, et incompréhensions ; par exemple, que serait une loi qui de tout temps et en tous lieux préserve la force de destruction du vivant par une agro-industrie et une technique extractive industrielle qui dégradent tous les milieux naturels ? Est ce parce que nous sommes trop nombreux sur cette planète-monde ? Est-ce parce que notre destin métaphysique et naturel est de nécessairement disparaître toutes et tous dans un futur éloigné, que nous devons exclure une partie de l’Humanité de notre politique du vivant ? C’est là une pierre de touche qui questionne la relation entre la nécessité soit disant naturelle d’un système capitaliste et la liberté du possible ; une liberté socialiste, qui fait d’une politique du vivant un objectif de toutes les politiques publiques .
L’économie « abstraite » qui exploite les forces de travail physiques et cognitives, s’appuie sur une financiarisation coupée du réel par ce qu’elle garantie des revenus liés au capital initial et prétend assigner une valeur monétaire au mérite individuel. Cette économie de conception ancienne et industrielle est en même temps l’éco-industrie d’un autre âge de l’Humanité liée à un mouvement Thanatos historique ; toute cette nécro-sphère qui détruit les milieux vivants depuis la révolution industrielle. Comment comprenons-nous le progrès social, technologique, et politique de l’humain au XXI°siècle ? Ce progrès n’est pas séparable de la préservation du vivant et des milieux naturels dans lesquels nous vivons, ensemble, nous Humanité par ce que nous sommes liés profondément à la Nature.
Agir en pragmatiste sur cette question du rapport entre la nécessité et la liberté, c’est introduire les méthodes de changement au cœur de l’action collective de façon à rendre possible la transformation de mondes et si besoin créer de nouvelles Institutions pour le faire. Le passé d’un système socio-technique et économique reconnus comme « en erreur » aujourd’hui, générant des perspectives idéologiques destructrices dans la Nature et aveuglées par des intérêts privés, peut être amendé ou changé dés lors que nous introduisons une méthode de changement au cœur du système social et économique. Casser la logique interne de perpétuation de ce système est rendu possible par des volontés collectives qui prennent en charge enfin la survie de la Nature et du vivant. Nature, Société, Esprit vivent en symbiose naturellement car l’Esprit, la réalité sociale, psychologique et technologique ne sont pas indépendants de la Nature. C’est là une grande leçon du pragmatisme historique de la fin du XIX° siècle et de la première moitié du XX°siècle.
Nous sommes encore libre de fabriquer un futur désirable et possible – les rounds de délibérations collectives de type COP 21 ou 27 nous le montre – parce que nous comprenons le passé de l’Humanité à l’aune de perspectives jetées sur un présent parfois dramatique et qui agit comme un « locus » de contrôle sur la réalité. Non, il n’est plus possible d’exclure l’action collective et la refouler dans des régions de la pensée situées hors du seul monde réel dans lequel nous vivons. Le repli sur soi, le choc paradoxal d’une loi humaine et d’une loi naturelle, l’adaptation mécanique à toutes nouvelles situations naturelles dégradées ne peuvent pas ou plus former une politique du vivant. Cette politique du vivant que toutes les sociétés modernes appellent de leurs vœux en 2022 pour sortir de l’impasse naturaliste et capitaliste doit être soutenu solidement par une éthique de l’action collective ; éthique qui s’appuie sur des valeurs intrinsèques émergentes de nos possibles interactions (le bien, le juste ou le beau).
Fragments d’un monde détruit – 38
