Que pensez d’une société humaine arc-boutée sur des conduites, des représentations collectives, des formes de communication irréelles qui promeuvent l’influence prégnante de faits alternatifs et refuse la légitimité scientifique et politique d’une vérité dite politiquement contrôlée, relative et instrumentalisée ? La contre histoire à l’histoire officielle, le refus de la norme du vrai, le rejet du débat rationnel, les théories du complot, aboutissent au pire cauchemar d’une société démocratique mondiale … Au moyen de capacités techniques, culturelles et financières exceptionnelles, les tenants d’un ordre alternatif au monde réel s’engage dans une voie véritablement périlleuse, qui aligne nos futurs possibles sur un système de situations, fermé et faux, entièrement fabriqué de l’intérieur pour satisfaire une consommation des représentations collectives, précisément calibrées pour des masses d’humains-es de plus en plus crédules et serviles.
Un échafaudage de faits différents (la terre est plate, le réchauffement climatique est une invention de scientifiques communistes, nous ne sommes jamais allés sur la Lune, les femmes sont là d’abord pour procréer, les gays et les lesbiennes sont des anomalies de la Nature devant être corrigés) aboutit à un écosystème de croyances, de sentiments moraux et de dispositions très différents des ensembles de croyances spontanées, intuitives et ordinaires que nous pouvons avoir au contact du réel. Ainsi la possibilité d’un changement de mondes est reliée profondément à une manière de changer de l’intérieur nos formes de représentation ou nos « formes de vie » qui tienne compte de la qualité de la vie particulière que nous voulons changer. La société autoritaire – qu’elle vienne des conservateurs trumpistes américains, des extrêmes droites en Europe, des sociétés théocratiques, ou des régimes illibéraux -, maintient active une certaine vision des choses, des événements historiques, des faits relatifs, dans une zone de contrôle idéologique de confort qui permet à chacune et chacun d’être artificiellement ou trompeusement reconnu dans l’illusion de sa volonté propre. Elle parvient ainsi à une proposition de société alternative, dangereuse pour la Nature et le Monde, éloignée de la vie naturelle et de son seul futur possible même et qui s’écarte de tout discours scientifique un peu sérieux.
Le confort matériel, le bien être, la santé mentale, l’éducation scientifique doivent être des facteurs fondamentaux de modification en profondeur de cette représentation alternative du monde. Or là où cette représentation alternative du monde prends ses racines, c’est justement là dans ses zones de déclassement sociale, culturelle et économique que les politiques autoritaires , racistes, misogynes, irréelles, exploitent la misère pour la transformer en leviers d’actions, en outils et en ressentiments sociaux contre des boucs émissaires d’une psycho politique de la crainte et du repli. L’intense difficulté à rencontrer ou raconter l’autre différent dans sa vie propre, la résistance folle, émotive et irrationnelle de la conviction interne à un système de croyances particulières, montrent tout l’enjeu du partage d’une « forme de vie » démocratique à l’échelle d’une Société qui se met de facto hors de l’Histoire, hors de la Nature.
La pulsion ressentimiste (l’usage stratégique de la pulsion ressentimiste est ici majeur en politique) est une forme d’auto-aveuglement des masses qui permet l’élection de leaders autoritaires et la fermeture sur soi, son psychisme, sa subjectivité dégradée, dans la crainte collective que le « on » anonyme touche à ses possessions intimes (familles, entreprises, rêves, amours). A l’inverse, la coopération et le partage de pratiques, de formes de socialisation éduquées, de directions d’actions désirables et collectives doivent détruire cette conception artificielle d’un monde de faits et de vérités alternatifs. Ici, il n’est pas question uniquement d’un savoir scientifique de surplomb qui déciderait du vrai ou du faux de représentations, mais aussi et surtout d’un ensemble de croyances internes, sûres et certaines. Par exemple, la croyance que la terre est ronde, qu’elle tourne autour du soleil, ou bien la croyance que le réchauffement climatique résulte bel et bien de l’activité humaine.
L’autre monde, situé au delà ou en deçà et hors de l’extractivisme industriel, du capitalisme techno-financier, des nouveaux fascistes, des régimes antilibéraux et autoritaires, des théocraties, ou des tenants d’un ordre social, sexuel, économique et patriarcal, régressif, ne peut pas faire l’économie d’une conception de la vie qui permette la rencontre, la coopération culturelle et sociale, la compréhension des différences subjectives pour sortir d’une vision idéologique d’enfermement, sans futurs, pour cette planète-monde en détresse de tout ; injustice économique et écologique, liberté sociale niée, nature exploitée dans un infini illusoire, mépris des différentes subjectivités et des cultures autres, traditionnelles etc. L’alternative que nous voulons, celle pour laquelle nous nous battons, n’est pas et ne sera jamais ce mépris dangereux contre les faits scientifiques, contre la vérité de l’Histoire, contre le réalisme en Éthique ; l’idée selon laquelle la cruauté, le mépris ou la cupidité sont des réalités tangibles, universelles, comme le sont la dureté du sol et de la terre, la chaleur d’une flamme ou la liquidité de l’eau de l’océan.
Fragments d’un monde détruit – 39
