« Elle s’élargit sans fin
dans l’obscurité de la nuit
du samedi, la frontière
à l’intérieur de laquelle nosprésences corrompues sont
humaines : dans le silence
un autre silence, et l’écho
du cosmos dans l’échomourant de la rue.
Démesurément grandi un des mes
gestes se propage
jusqu’où Dieu
n’est pas : et désormais dans mon cœur
c’est la pure terreur. »Pier Paolo Pasolini, « Petits poèmes nocturnes », in « Poèmes de jeunesse et quelques autres », [1952-1953], p.133, Traduction de Nathalie Castagné et Dominique Fernandez, Gallimard, 1995.
Quand tu regardes depuis le fond des entrailles,
l’œil fixe, effrayé, dans cette panique lente, sinueuse, froide,
qui envahit la pièce en silence, avec l’ombre des morts,
le visage rougi par cette émotion et la terreur diffuse,
une émotion sans égale, nulle part, cette pression du sang,
qui fait battre ton cœur plus vite que le temps qui nous reste.
Je me souviens de ton nom, de ta voix, seuls parmi nous,
prononcés, admirés et reliés avec respect et amour ; sa vie,
qu’ouvrent et ferment les mâchoires avides du temps,
par le rythme et la scansion bruyante de nos veines,
l’amour oublié loin derrière le spectre d’une vision.
Que vois tu quand tu regardes le peu qui nous reste,
et cette terreur de franchir la Frontière,
vers les matériaux purs, organiques, sans vies,
cette absence de mouvement, ces morceaux de regrets pour l’éternité,
glissés en dessous des fleurs et des dalles grisâtres.
Quand ce brouillard épais envahit ta respiration,
la conscience minutée, heurtée, jusqu’à sa pleine disparition,
et ce seul bruit de la pompe brûlante qui monte et descend,
l’air expulsé en mince filets, n’est bientôt plus rien,
pas un souffle de l’âme sur la vitre ; la dernière image de toi.
Maintenant l’eau rouge des souvenirs se boit,
mêlés à la saveur des temps passés avec toi,
au milieu du seul visage, cette parole aimée,
Jamais muette, ni sourde ; elle écoute, légère et fébrile,
la musique sans oublis, ni consciences, ni pertes.
Je vois ton corps devenir mien,
peu à peu dans la chair des mots, des signes et des mondes,
les cavités criantes où se logent ton angoisse et ma peine,
le courant d’une mémoire double, plastique, imaginaire.
Mais ce nouveau corps hybride est celui du futur,
de tous nos avenirs bruyants, ouverts et sensibles,
quand l’autre lira, verra, vivra nos existences si fières.
Dans cette forêt de mousses blanches, humides, de signes liquides,
là où tu marches, tranquillement, en silence, en me tenant les épaules.
Tu peux voir tout ce travail, l’immense cathédrale des forces,
et ce soleil noir perce ton cerveau, colore ta peau,
lui rendant la saveur du pain et de l’eau.
Là où je peux enlacer ta fragile puissance bien vivante,
d’une espérance fatiguée, si meurtrie, pour enfin du repos.
Tout autour viennent les animaux du monde, les plantes,
les fruits et les ciels bleutés d’où perle à l’aube, la rosée,
cette fraîcheur délicate, presque un nuage de neige mauve,
dans laquelle tu laves les restes de ton corps défunt.
Tes yeux, noirs et lumières, fondent comme du cristal,
sur des paysages errants, que découvre un déclic de paupières,
d’où monte ce cri immense depuis Dieu, la Nature ;
un voyage de l’Esprit fait par tes créatures toujours seules.
Par ton souvenir, je survis à la Frontière, toutes les choses autour si touchées,
d’une mince larme aiguisée, sur des mots-signes,
des foyers d’actes et de sangs.
MP – 25112022
