L’âge du silence

« Reprends la terre à ton sommeil
donne lui sa pomme et ses mots
la chair que mordille tant d’abeilles.

Le vieux salut est encore dans le violet des tilleuls
avec le coq et le repos.


Chacun se lève avec ses morts
dans l’ondée des premiers laveurs,
chacun s’endort avec sa vie.


Par le gué de la nuit
passent d’adroits passeurs. »

Jean Cayrol, « Fragments d’insomnie » in « Chacun vient avec son silence », [1955], p.118, Anthologie poétique présentée, établie et annotée par Xavier Houssin, Éditions du Seuil, 2009.

La nuit étoilée et sa vitesse ; les réflexions de lumières,
cette sensation vive, agile, traversée de faisceaux.
Quand je tient le regard haut, dormant, roulant dans l’œil cristal,
là où tu touches la vision, le son, et l’odeur fraîche de minuit,
unifiés dans l’instant éternel ; nous sommes les enfants-monstres,

vivant hors du temps des spectres, des machines noires,
d’ordres, de fables-récompenses et de décisions arbitraires,
vomis par les langues-automates, les êtres grisâtres, rabougris.
Nous sommes les silhouettes vagues, encore humaines,
remplies dans la coupe du silence, de frayeurs et de grâces,

qui dévoilent le seul chemin de nos drames intérieurs.
Sans l’uniforme opaque, avenues anthracites, des cités,
ce clignotement du cyclope urbain, rouge et blanc, cette fibre nervure,
n’est plus qu’un désir amer, un chant précis d’assassins,
une ligne de bétons uniformément grise, armée, métallique.

Quand plus rien n’est compris ici et maintenant sinon la guerre,
ces myriades de gestes ordonnés, commandés, glaçant,
le contrôle rigide des mélanges de cerveaux blancs et bleues,
leurs costumes coupants, de schémas stimulants, très inertes,
Enlève le vêtement de peaux, la vitre transparente où tu te cognes.

Et l’esprit vague du monde va à toutes allures,
plus loin que nos vies amorphes, dans les orages du rêve,
pendant que tu regardes, magnétique, au fonds des signes,
morts-vivants, debout, signifiance, flambants-neufs,
cet amas kilométrique, ce moteur divin, vivant, et ces traits obliques,

tracés sur le visage de tous les mondes, des acropoles.
Maquillage doux, aimant, cette légèreté aérienne du mouvement,
que porte les yeux infinis de la jeune fille.
Regarde le, ce visage, qui perce le babillage des idiots-mimes,
écoute sa couleur musicale, le beau noir argenté de sa nuit,

Ne laisse plus rien vivre en bas dans leurs souterrains,
dans les cavernes d’aciers, de bétons et de verres,
là ou piochent les têtes de cires remplies de chronomètres,
qui mesurent les distances des fugitifs et des êtres-animaux
ces prisons plastiques et mornes, tracées sur tes feuilles,

leur soifs de vivre, d’oublis et de visions ; refusées.
leurs mémoires vivantes, flashs, vibrantes ; refusées.
Le restant de leur respiration battante dans ces poumons,
encagés par ce calcul de brigades et d’abjects pharmaciens,
A toi, qui ne veut plus, viens ici, seulement la bouche close.

Ne vouloir plus rien sinon la solitude et la force du silence,
là où les terres séparent l’océan des amertumes,
cette forme neuve, verte et fraîche, ouverte sur ailleurs,
ce lien du Signe, de l’enfant, de la fille des monstres.
Écoute tout le vacarme que produit ce Silence,
le monde qu’il promet et le monde qu’il rejette.

MP – 16092022

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