« Haches
Qui cognent et font sonner le bois,
Retentir les échos !
Échos partis
Gagner les lointains comme les chevaux.La sève
Comme des larmes coule comme
L’eau s’évertue
A rétablir son miroir
Au-dessus du rocherEffondré, retourné,
Crâne blanc
Que mord la mauvaise herbe.
Après des années je
Les retrouve sur le chemin –
Secs, sans cavaliers, les mots
et leur galop infatigable
Quand
Depuis le fond de l’étang, les étoiles
Régissent une vie. »Sylvia Plath, « Les mots », in « Poèmes : 1959-1963 », p.353-354, Traduits par Françoise Morvan,Valérie Rouzeau, Laure Vernière, et Owen Leeming, Gallimard, 2011.
La peur de cette frontière que la mémoire supporte,
cette ligne d’eaux brisées noires et mauves,
là où se calcule les battements des cœurs,
des êtres vivants aux chuintements morts-nés,
l’organe ouvert et leur plaie bavarde qui circule,
vers des creusées folles, remplies, toujours droites,
que les milliards d’automates dévalent à toute vitesse,
cette nuit de l’orage électrique, pleine d’échappées,
dont les ombres vagues dessinent tes silhouettes,
Ne vient pas t’y loger sous la langue, ce rempart,
ne vient pas t’y perdre, noire Folie, lentement,
sa vitesse est si sûre, encore si proche de nous.
Comment peut-on y faire des beaux discours,
des morceaux de langage, subtils, pour cette grande image,
couchée sur les pupitres des vieux fantômes.
Et cet espace d’abord opaque, grillagé, troué par les mots,
que tu tiens prudemment tout contre toi,
ressemble à une mer aux souvenirs lointains, si profonde,
dans laquelle survivent des faux êtres,
des fantômes de musiques, blanches et bleues,
à l’écume pleine de poussières et de sels,
Et ton regard a plongé dans celui des morts,
qu’il pénètre l’autre monde, par dessus la frontière,
et ramasse dans les champs de signaux, gris et froid,
les terminaisons de l’âme, si nerveuses,
toutes ces fibres élastiques, ces signes vibrants et brûlants,
toutes ces hyper-strophes en papiers mâchés,
Quel vacarme cela fait dans ma tête,
cette avancée prodigieuse des formes-nuages,
des mots, des images et des sons partout présents,
quand tu lis et ramasses les larmes de sel au bord de tes yeux,
et fait ployer le bruit insistant de nos mondes parallèles.
Aime moi, douce et belle liseuse, machine à créer,
à désirer vivre plus loin que ma seule vie,
porteuse d’espoirs, d’oublis et de saisons.
Emporte moi plus loin que notre terre,
la terre du métal, du verre brisé et de l’industrie.
J’entends ta voix dans cette machine à lire,
elle parle avec des mots qui ne sont pas encore les miens,
elle dit des choses et des êtres qui surviennent,
des ciels colorés, des sensations vives, étranges,
toute cette foule d’impressions fugitives, vivantes.
S’enfuir d’ici devient possible, en regardant cette nuit ouverte,
dans le sang des spectres, par les armes aiguisés des fantômes,
tes yeux gracieux et doux penchés à la surface,
noire et blanche, présence proche et fébrile absence,
quand montent les murmures de lettres démesures.
Dans ce vertige qui de tout temps a bouleversé le monde,
ce contact fébrile, ému, qui emmène les vies des animaux,
muette stupeur, croyance folle aux sans fonds.
Ce voyage là est le nôtre ; il est sans lieux et sans âges.
Il fait briller l’ubique diamant de nos regards.
MP – 23092022
