Corps et âmes : disposer et éprouver

Ce qui recoupe et tient les mêmes perceptions morales du corps des femmes, des personnes gays, et des opposants ou dissidents politiques, sociaux ou culturels est, dans l’arrière plan du monde symbolique des régimes autoritaires (Iran, Afghanistan, Arabie Saoudite, Hongrie, Chine, Pakistan, Qatar, .. La liste par sa longueur n’est guère rassurante), reliée profondément à l’imposition brutale d’une non propriété de et sur soi-même. Cette forme d’aliénation profonde dans l’Islam politique radical, les régimes d’exception pour des gouvernements il-libéraux, les mouvements d’extrême droite, ou le mouvement catholique conservateur et évangélique dur, dépend soit de l’application bornée de textes sacrés, soit du dévouement rigide d’hommes violents, à l’hypocrisie et à l’autorité assumées qui font du corps un instrument de la volonté de leur caricature de dieu et de l’âme une entité séparée chargée d’une histoire parallèle et protégée du Temps qui va et qui vient.

Avoir peur, souffrir, refouler la haine, craindre la menace de l’État sur sa propre vie d’individu, dans son corps, dans son âme, toutes ses émotions expressives est une situation terrible, difficilement imaginable pour nous qui vivons en démocratie en Europe. Il s’agit du refus du libre arbitre, de l’autodétermination, du viol des consciences privées, du rejet politiquement organisé de la liberté de croyances ou du libre rapport à soi. Dans cette mesure où les rouages de l’État autoritaire, ce « monstre froid » et liquide, fonctionnent grâce au conformisme répugnant de relais actifs dans la population (Institutions alternatives, médias muselés, groupes sociaux dominants), la terreur silencieuse de devenir soi, différent et unique, imprègne chaque geste, chaque discours, chaque moment de sa vie quotidienne.

C’est toujours au moyen de la peur distillée, diffuse, et enracinée dans les conduites collectives qu’une société autoritaire décide à ma place de ce qui est bon pour moi. Ainsi l’inflation de discours moraux issus des pires conservateurs, réactionnaires et extrémistes permet l’intériorisation lente de la culpabilité dans les esprits et les corps par des techniques de surveillance et de contrôle partagées des comportements non autorisés, dissidents ou coupables. La peur de la délation, du témoin gênant, de celui ou de celle qui en fait trop, étaient déjà à l’œuvre dans les États du bloc de l’Est, dans l’Allemagne nazie, dans l’Italie fasciste, dans l’Espagne de Franco ; l’Histoire épuise le champs du possible en politique et les configurations du futur recoupent partiellement celles du passé.

Ce qui est nouveau, inquiétant et remarquable est l’état de faiblesse dans lequel nous plonge le fait historique de la minorité à l’intérieur des régimes de discours autoritaires ; régimes qui exploitent le regard, le jugement et l’esthétique dans la culture même pour les ramener à une préhistoire sombre, violente des relations hommes-femmes, du rapport entre l’au delà et l’ici et maintenant, et de l’édification de soi. La négation de tous les mouvements d’acquisition de nouveaux droits (liberté de vivre selon sa conscience, ses croyances, son orientation sexuelle, contraception, avortement, égalité de droits, de positions sociales et de rémunérations) comme la haine des déviants naturels (tous ce monde étrange et dérangeant de l’homosexualité) qui rompent avec un ordre sacré ou naturel représentent le pire de l’autoritarisme idéologique.

Être libre de décider, de ce qui est bon pour soi, disposer librement de son corps, de son Esprit, faire l’épreuve difficile de son âme, sont des conduites libres et justes, désirables, car le bien toujours indéfinissable et le juste comme équilibre réfléchi toujours recherché, sont les deux poumons de toute société libérale dont la démocratie est la « forme de vie » désirable. Rendre désirable, enviable, recommandable, pour beaucoup, cette « forme de vie » démocratique est un projet politique majeur ; un projet noble et si urgent que devraient partager les démocrates de toutes les institutions qui préservent, rendent vivantes et construisent des complexes de droits et de jugements moraux (instances de représentations élues, organismes transnationaux, journaux, sites Internet et associations collectives, actions de charité, et groupes artistiques). Construire la solidarité collective, faire fonctionner la démocratie, la rendre vitale et humaine à la hauteur du regard ordinaire, dans tous les interstices du pouvoir, pour montrer par contraste, l’aberration sociale, technique, économique, culturelle et politique de leurs idéologies mortifères doit faire partie de l’éducation des masses au XXI°siècle.

Fragments d’un monde détruit – 31

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