« 24.10.14
Afin de pouvoir ne serait ce qu’énoncer une proposition, il nous faut, en un sens, savoir ce qui a lieu quand l’énoncé est vrai (et c’est justement cela que nous représentons). (Cf.4.024.)
La proposition exprime ce que je ne sais pas, mais ce qu’en revanche je dois savoir afin de pouvoir seulement l’énoncer, cela je le montre en elle.
La définition est une tautologie et montre des relations internes entre ses deux membres.
14.05.15
Le langage est une partie de notre organisme, et n’est pas moins compliqué que lui. (Cf. 4.002.)
Le vieux problème du complexe et du fait.»
Ludwig Wittgenstein, « Carnets : 1914-1916 », p.51, p.100, Traduction, introduction et notes de G.G. Granger, Gallimard, 1971.
Défaire l’expérience de l’envahissement progressif du vide comme angoisse existentielle – espace de clôture égotique et de décorrélation des références possibles aux manipulations d’objets sociaux-symboliques standards ou supposément réglées par les grammaires des mots-signes ; c’est bien remonter par ce chemin thérapeutique ardu, éprouvant, vers l’expérience première de la désintégration du sens dans les amas d’objets passés et futurs, la disparition des mouvements des êtres vivants environnants et la perte des capacités intentionnelles comprises comme visées d’un futur de contacts sensibles possibles.
Il faut rappeler l’existence de ce vide, de cette brèche possible dans l’humanité de l’animal – l’instant cruel de l’angoisse partagé par tous les êtres vivants, humains ou non humains – par de multiples qualificatifs divers, variés, métaphoriques, analogiques, comme une mesure de variation intime de l’expérience vécue ; l’ur-doxa, l’opinion brute et primitive ou le percept brut psychique en deçà du langage, la fuite des références au monde commun dans un espace troué de la mémoire de l’indivis ; une grammaire morte et une trans-activité non reliée, nulle et non avenue, inefficiente ou bien encore l’enfermement d’un sujet-fantôme dans le discours délirant et solipsiste ou l’inquiétude de l’animal. Ici la cohérence grammaticale demeure quand les références aux usages pourvus de sens disparaissent.
Ici le locuteur humain comme locuteur fantôme, figure métaphysique négative, contrastive et importante de la philosophie sociale comme repère et expérience du contact sensible et coopération des présents des inter-actes multi-localisés, a à voir avec la question d’une mise en défaut de nos critères d’appartenance à un monde commun ; plus profondément encore, il s’agit ici d’un écartèlement à l’intérieur de l’âme du ou de la possédé.e (par une vision, par un texte central, par une série d’images, par un film, par une musique étrangement régulière, par un dressage ou par une expérience traumatique ….) Distance critique redoutablement figée, entre l’extérieur expressif encore raisonnablement imprévisible, capable de promesses, de surprises désirables et d’attentes et le désordre anarchique et pulsionnel du dit « possédé » dont les expressions ne rapportent plus rien du monde de ses autres passés – l’étrangeté fait mal et semble détruire les liens sociaux.
Le vide qui possède l’âme et le corps a une teneur primitive pour la raison suivante ; il est radicalement l’ouverture vers une autre vie humaine ou inhumaine – une vie parallèle qui guette toujours en dessous du seuil de solidarités sociales, pragmatiques et sémantiques, en dessous du sens dans un non-sens difficilement accueilli ; la terreur d’exister comme être humain capable de langages et de représentations exprimés par des signes-mots-notes ou des gestes proviendra de la possibilité du ratage ou de l’échec à maintenir le fil d’une conversation ordinaire ou à établir des liens sociaux entre des événements ou des choses, des intentions et des accomplissements effectifs.
Le ratage comme événement ou doublure de l’ordinaire, ici, est l’acmé du vide qui remonte à la surface, les pointes d’une crise de la personnalité in-humanisée, le rabaissement à un non usage primitivement détruit du sens ; là les corps humains sont frappés d’une fixité nouvelle, étrange et tout est éclairé dans une lumière crue, fixant les gestes fondamentaux des liens parcourus entre les vivants qui sont comme arrêtés par le pouvoir d’un Ego-drame qui semble désaligné, défigé et provoque la perte d’adhérences et du contact avec une réalité sociale-symbolique.
Pensons aux films du réalisateur finlandais Aki Kaurismäki (1957, …) et à son esthétique pauvre, austère, unique et terriblement humaine, qui rend visible les enjeux de l’ordinaire de nos vies ; il y a dans tous ses films un appel du décalage vers l’ordinaire qui a fait le vide quelque part dans les sociétés marchandes ou spectaculaires ; une sorte de distance critique redoutable qui remet au centre de l’attention du spectateur et de la spectatrice, nos capacités à faire sens et à nous exprimer au milieu du fatras matériel et imaginaire du capitalisme et de ses innombrables drames sociaux économiques et symboliques.
Plus qu’une pathologie de la régression psychique ou relationnelle, l’appréhension du vide existentiel – la terreur de l’absence à soi par l’absence de ses autres – qui fait partie de la condition humaine et que l’on éprouve toutes et tous plus ou moins intensément lors de dépressions mêmes passagères, ou de délires schizoïdes ou de confusions verbales ou de malentendus tragiques est un moment critique clés du passage d’une forme symbolique dans une autre ; un KAIROS, encore une fois comme occasion d’agir tout contre – ou en parallèle – d/les circuits écho-fonctionnels adaptés des gestes et des voix, pour des corps et des âmes marchandisés à l’extrême par les mises en ordres brutales de l’exploitation économique, communicante et asociale.
Pensons aussi au film de John Cassavetes (1929-1989) – « Opening night » [1978], comme expérience filmée du choc, du passage et de la transfiguration d’une actrice et d’une femme (Gena Rowlands, 1930-2024) qui sur la scène d’un théâtre ou dans la vie réelle de star adulée par une jeune fan tuée dans des circonstances de son activité de fan ; incarne un rôle à différentes mesures de l’adhérence à la signification (perdue, retrouvée, échangée ou impossible ..) de ses gestes pris dans s/ces rôles. L’angoisse qui monte depuis la perte d’adhérence de ses gestes a avoir avec l’expérience de la solitude solipsiste, contrainte ou non théorisée ou affirmée ; une réalité lui correspond qui est immense, étendue, pure – désincarnée par l’agent lui même éprouvé et figé dans l’expérience du vide, personne ne répond à l’étranger/étrangère de la chambre vide – ou de la scène vide du théâtre dramatique et social – comme métaphore de l’impossibilité du lien de solidarité infra-humain.
Une des leçons philosophiques importantes de cette expérience de la perte des références au monde commun (lors de différents types de crises de la personnalité humaine sous l’effet de guerres, de catastrophes, de désastres ou sous l’effet de dépression, d’emprise psychique, de ressentis absurdes ou de deuil …) est pour tout autres projets d’éclaircissements des rapports à soi manipulés ou « gaslightés » d’un agent humain ; l’incroyable incertitude sur le monde qui s’en suit, la goulée d’air froid et bonne et délicieuse pour un asthmatique sévère ; l’expérience de soi même renouvelée ; après la crise de la perte des références provient la saisissante impression que tout est dorénavant possible dans nos expériences du monde, car tout a été dé-fixé une seule et bonne fois pour toutes ; la liberté de créer est rentrée à l’intérieur de l’expérience vécue de l’indivis, comme une sortie critique, symétrique et enfin définitive des systèmes de représentations autophages issus de l’utopie monstre ou du réel absolutisé et idéalisé des Tyrans.
Et il est très pertinent de revenir toujours à cette expérience de la sidération et de la perte du contrôle et du contact avec la réalité comme incroyable possibilité que le langage de soi même, exprimé ou sorti par la bouche de l’agent sujet d’une certaine expérience du monde (familiale, sociale, symbolique ou professionnelle …) soit le langage du vide ou l’écart du non signifiant, niché entre l’expression (gestuelle, symbolique …) du sujet et l’ordre de la communication de tous ses autres et de toute la société humaine dans son ensemble. Contrairement aux apparences qui voudraient que suite à ce type d’expériences, nous perdrions l’attachement au seul réel imposable ; il faut rappeler toute l’importance de la conduite de la vie humaine et animale, par l’expérience de la coopération sociale et symbolique et l’introduction de la foi dans la connaissance scientifique. Ici le vrai, le juste et le bien restent trois des valeurs fondamentales à défendre – aux prix de tous nos efforts et de notre bonne volonté – en démocratie contre les Tyrans qui dictent le seul récit oppressif et officiel.
Ainsi, il est possible d’utiliser des phrases et des signes-mots en dehors de relations de cohérence grammaticales et logiques rigides prises à l’intérieur d’un supposé monde unique, univoque, uniforme, transparent ; un absolu réel contre lequel se figeraient les langages des sociétés humaines actuelles et cette possibilité là – du dé figement et de l’improvisation libre – gagnée de hautes luttes ou par des souffrances psychiques ou physiques assumées, permet d’augmenter les impressions de la vie ordinaire des êtres vivants, en avançant toujours plus loin dans l’intercompréhension de nos expériences vécues, par la surréalité sociale complexe qui exploite les matériaux symboliques comme des expériences d’engagement et de coopération des sens des signes-mots et des gestes vivants pris dans des situations de jeux de langage.
Cela veut dire être capable de se représenter le langage d’un.e autre que soi, de voir et d’écouter le monde – avec lui/avec elle – dans et par ses yeux, par sa voix, de croiser les perspectives dans les mondes vivants ou morts, dans les situations de travail ou sur la planète Terre. C’est à dire aussi faire l’expérience de la souffrance dans le corps d’un.e autre, ou bien faire en sorte de ménager des espaces-temps où vont s’exercer toutes ses capacités créatives et expressives – (au travail, en famille, ou bien dehors dans une expressivité sociale enrichie …)
Le soin donné à cette distance critique à soi et l’expérience des capacités à prendre le ou les rôle(s) d’un.e autre sont très importants pour la solidité et l’ancrage temporel d’une philosophie sociale et pragmatiste ; ils permettent la réflexivité sociale symbolique et le maintien d’une attention globale, publique, sociale à l’interaction humaine reprise comme un dialogue continu, dynamique et organisé entre le « Je » créateur, dis-rupteur, innovant, le « Moi » repris comme identifiant social biographique – cadre de l’action imputée – et le « Soi » comme dialogue intérieur et coopération d’instances grammaticales, symboliques, spirituelles et sociales.
Le vide impressif est ainsi pris comme espace psychique, pragmatique et sémantique troué, absorbé – vers un ailleurs qu’ici, maintenant et la brutalité de la commande et de la supervision maximales et capitalistes, oligarques et réactionnaires – mais où dans quelles formes des interactions [normatives, symboliques, matérielles ou organiques], un élément stratégique – par une auto-poièsis – permet une dynamique cumulative et créative – par néguentropie sociale – d’organisation et de transformation de soi au travers des cadres sociaux symboliques transformés ; le vide créateur devient une possibilité philosophique d’une capacité empathique, sociale et démocratique par un contraste situationnel, pertinent, explicité et bien compris ; contraste progressif – réel imposable/vide angoissant/- [passage] – vie ordinaire – qui favorise l’émergence de l’esprit, respecte les capacités expressives des êtres vivants et permet le maintien dans le temps et dans l’espace des sociétés d’une forme démocratique de l’agir humain.
Fragments d’un monde détruit – 209
