« « Les hommes pensent de temps à autre. » Comment ai-je appris ce que « penser » veut dire ? – Il semble que je n’ai pu l’apprendre qu’en vivant parmi les hommes. – On pourrait, il est vrai, imaginer quelqu’un qui n’aurait vu vivre les hommes qu’au cinéma ou bien qui aurait seulement le droit d’observer leur vie, non de la partager. Il comprendrait alors quelque chose de leur vie, comme nous comprenons la vie des poissons voire des plantes. Des joies et des souffrances des poissons, nous ne pouvons parler. »
Ludwig Wittgenstein, « Remarques sur la Philosophie de la Psychologie », II, trad. de l’allemand par Gérard Granel, §29, TER, 1994.
Monument funéraire caractérisant le genre de l’architecture des ombres : [élévation géométrale] : [projet n° 25] : [planche n° 30] : [dessin] / Boullée [sig.]. Boullée, Etienne-Louis (1728-1799). Dessinateur.
Le bord noir élimé des murs qui entourent partout,
le même chemin de lumières courbes, sinueuses,
les liens fondus dans chaque geste, chaque parole.
Quand se détourne vague, le visage vers l’infini,
il y a ce sens jamais défait, toujours ici, et présent,
Immobilité des voyages dans les mots-signes,
Flux qui clignote, séries interactives et automates,
Peux-tu voir de l’ailleurs, plus loin, là où tu vas ?
Dans ce monde bien à nous, les yeux sont mobiles,
conventions et sens sont élaborés dans l’attente.
Nous partageons l’immanence des liens,
ces lectures courbes, droites ; diagonales de la terre,
des vivants pressés en partance pour les étoiles,
les vagues rougies et l’eau de feu qui dévore,
les cœurs des machines inertes et noirs.
La vie bât sous le sol des Empires,
ce réseau solide, cette familiarité décisive,
large, fondante, comme revenue de nous-mêmes.
Nos corps alignés sur un presque accord, et le doute,
coupant les astres lointains des dieux.
Nul besoin d’éclairs, déchirant, transcendant,
les différences naissent et meurent avec nous,
au sein du monde aimé, comme un habillage de mer,
qui enveloppe fragile, les restes des vivants,
les signes de guerre et la folle ambition.
Être là, présent, tranchant le fil glacé du silence,
devant l’autre et la vie qui me convoque,
pour voir la même permanence, jamais las,
Lui tenir la main, assuré, jamais fébrile,
et redécouvrir cette maison commune.
Les spectateurs muets sont enfermés dans la foire,
des invisibles bouches qui crient, plus proche.
Ils ne voient rien du monde que nous partageons,
nagent dans les eaux glacées du calcul,
des dresseurs de torts et d’ennui.
Traverser la dimension du présent, être là,
pénétrer le mur d’indifférence, la haine des difformes.
Prendre la parole dans un temps liquéfié.
La vie n’est pas ce silence douloureux,
elle n’est pas cet intérieur aux fenêtres fermées.
L’infini est tout proche de nous, là, lumière quasi-blessante,
par la suspension des rigides, des masques de la peur,
cette vague bleue qui remonte dans les signes et les gestes,
désagrège toutes choses anciennes, et respire,
dans chaque détail, chaque nuit, chaque couleur glissent nos présents.
MP – 17062022
