Le langage du silence

Deux choses m’ont toujours rempli d’une hystérie métaphysique : une montre qui ne fonctionne pas et une montre qui marche.
E. Cioran, Le crépuscule des pensées , Éditions de l’Herne, 1991.

L’infini cercle d’opale brûlant
où vibrent mes langues noires,
butées, sûres d’elles et mélancoliques.
Celles qui regardent, dévisagent et restent figées,
avant d’extraire des leurres partout,
la vibration de la langue humaine,
comme une destruction des procédures.
L’écriture qui fixe à n’en plus finir, encadre
et réagit par les cendres, la mer et l’obscurité,

L’écriture qui pénètre si longtemps
et fait jaillir le bleu froid au milieu du ventre.
Affamée, épuisée et sans conscience,
luisante au travers d’un vitrail d’eaux froides.
Des longs ensembles réels découpés
au milieu de la terre, du vent et de la pluie,
Transpercés par le fil glacial du silence,
l’astre machine est dressé, sûr et mélancolique.

Elle demeure posée là sans rien dire jamais,
à peine plus de couleurs, de rires et de sens.
Avalé comme une douleur d’instincts
en possession du vaste corps.
Un scribe-animal pris dans les comas artificiels
des mondes muets, seuls, et heurtés
comme un prisme étranglé du réel.

La mise en scène du froid tout autour
et la douceur de ton visage qui rompt,
l’absolu commande des fins
la ligne de directions violentes et sans vie.
Ne viens pas me voir légère et souriante
sinon pour t’enfuir avec moi dans l’obscurité.
Rien ne transperce la solidité de l’arme
la même libération pour tous et toutes,

Regarde l’absence des procès terribles,
les dresseurs de tort et leur ennui,
soudain devenus partout là présent,
sans même un spectre figurant pour répondre.
C’est cette direction figée, égoïste et brutale
qui s’égare dans une face de neige.
Au proche et lointain s’annoncent les terreurs,
les terreurs noires du vivre, du sentir et du mourir.

MP – 08012020

L’éternité

Les grillages de chair enferment la voix muette,
Nombreux et fins à la façon des lentes robes noires,
Enveloppés dans les ombres laiteuses du soir,
Avec des barreaux faits de cheveux gris,
Et des bouches closes comme des portes,

Le sourire de la lune zèbre le ciel,
Ne descend qu’à demi pas sur la terre,
Et s’écrase en silence, près des arbres,
Tenir les jambes rigides des cadavres,
Ne rien dire sinon le souffle du temps.

Le souffle murmure dans l’azur bleu
Des chuchotis liquides caressant la voûte,
Piquetés de tâches brunes et de langues inertes,
Aspirant les costumes de chairs et de sang,
Qui s’évaporent dans l’interstice des blancs nuages.

Devenir poussières et cendres après les flammes,
Libres et sans fin coulent les rivières de granit
En ciment chaud près des cloaques pestilentiels,
Les marques du temps à la faveur des innombrables hier,
Ont creusées la griffe sur le front brûlant.

MP – 21/07/2019

Possession

Avec la première vision, le premier contact, le premier plaisir, il y a initiation, c’est à dire, non pas position d’un contenu, mais ouverture d’une dimension qui ne pourra plus être refermée, établissement d’un niveau par rapport auquel désormais toute autre expérience sera repérée.

Maurice Merleau-Ponty, « L’entrelacs – le chiasme », p.198, in « Le visible et l’invisible », Gallimard, 1964.

La pierre figée, reste posée sur le sol,
Au creux des chairs vibrantes,
Les cheveux de mousse durs,
Rendus noirs, brûlants et aveugles,
Sur l’opale au crâne fendu,

Gerbe lisse à la caresse aventureuse,
Qu’une flaque de nuit obscure a jetée,
Dans un puits plus noir que l’oubli,
L’œil zébré avance à travers les herbes,
Et la forêt derrière étend tout son empire,

Le froid mauve descend sur les épaules
De l’animal aux seins fermes et durs,
Ses griffes serrées tout autour
Ont pris des brumes d’eau et de miel,
Pour s’en faire des vêtements royaux,
La pierre figée, reste posée sur le sol,

Le front ouvert nappé de végétaux
Absorbe tout le sang nocturne,
Ses feux ont dérobé la lumière,
Au fond de l’œil vitreux et frais.
Aussi vite qu’un jet d’arme seul,

La couleur coupée sur la feuille de mer,
Coule à flot des bruns maquillages,
Et suit les ombres fraîches du soir
Dont les enveloppes liquéfient la chair.

MP – 16/10/2019

Morphéum

[…] la sensation voit dans les corps la forme qui assure une liaison et qui domine la nature contraire, qui est sans figure, et quand elle voit une figure qui prend le pas souverainement sur d’autres figures, alors rassemblant cette multiplicité dispersée, elle l’élève et la rapporte à l’intérieur de notre âme qui est toujours sans partie, et elle lui offre cette intériorité concordante et harmonisée qui lui est chère.

Plotin, « Sur le Beau », Traité 1, GF, Flammarion, Paris, 2002.

Des sons de cloches marines, au bruit fondu de pierres,
Tombent à travers le vent froid ; vitesse de la nuit,
Et le corps angulaire allume le seul rayon optique.
La chaleur brûle en certain endroit du spectre,
Des traces invisibles y déposent de la poussière fébrile,
Encore dans le jardin, vivent des occupations lisses.

Les spectres noirs, flottent, dans les nuages,
Et le cuir d’eau salé luit des reflets gris, fondants,
La femme divine à la tête de pierre blanche,
Recouvert d’algues brunes, et de lumières,
Sent vibrer le souffle long des stèles ;

L’ancre au thorax brûlé, inspire le flot de signes noir,
Là, dessous, le froid du crépuscule prend des quartiers sans fin,
Des éclats rompus au soleil mûrissent des bosquets en feu.
Sous le rocher d’herbe douce, que l’encre a pris en défaut,
Vivent des bêtes de cendre, muettes et sans vies,

Des murs d’écoutilles vides où fleurissent les verres opaques.
Le lent cyclone mu au dessus des forêts de lierres tendres,
Brûle des rivages engloutis jusqu’aux cendres.
Dans le carré de pierres grises, reliées par des veines hermétiques,
Se déplace le poisson-statue lisse, beau et froid.

Les nageoires pliées dans une danse forte, mécanique,
Effectuent des longues traversées au fil de l’année.
Il est une feuille d’huile douce-amère, un visage si ferme,
Trempé dans un fiel liquide sans retour
D’où s’élancent les femmes et les hommes, l’œil écarquillé,

Troublé d’aiguilles blanches et pendu à la barre d’écume,
Le nageur fend les eaux à la pointe dorsale,
Dans sa ravine mutique hurlent des tourbillons bleus,
Au désert des voyageurs, se remplit l’étroit conduit,
Où gravitent des paroles douces et brûlantes.

Un sable léger, fuyant des perles de beautés,
Remis derrière le corps penché en l’air,
Jeté par dessus l’épaule ouverte, la vision,
Regarde, l’œil inquisiteur,
Toute l’étendue de la couronne d’or, humide.

Gonflée de musiques folles et de soleil,
Lui, voyait des astres sans nuit, luire longtemps dans chaque larme de pluie,
Attendu que la messe fut dite tant de fois sans raison,
Il portait le tissu râpeux du vêtement contre la roche,
L’attente douce apportait des soupirs qui devenaient légers ;

Elle est gonflée de vase grise, la pierre à tête humaine,
Couchée sur le costume rectangulaire, d’où sort la forme froide,
Le spectre adjacent court des distances sans durée,
Au flanc de mer écartelé, les cheveux d’écume blanche,
Franchissent la barre d’eau rigide.

De la liqueur a surgi au centre des lèvres posées,
Ses yeux s’enfoncent dans le bois de hêtres lourds,
Et regardent à l’envers par le trou de minuit.
Il est un crépuscule au chant inerte,
Fixé au creux d’une gorge en cristal,

Par lequel des sons vibrent et se brisent,
Des champs de soifs éteintes où murmurent de brûlants visages.
Il est une sirène de mer à l’épaule divine,
Avançant sur les vagues, tournant le dos, fière et sans âges ;
et rompant le bleu liquide d’une belle silhouette.

MP 15052020

L’invisible

Au fond du basalte, visages et roses dormaient,
Un mur de pierre aux yeux gris regarde,
D’un sommeil sans coupure depuis le jour ;
Des tapisseries d’or rongées de traits mobiles,
Fuyaient par le trou des épaules.

Les morts remuent au bout du fil un silence aigu
Qu’ils font parfois à l’orée des forêts noires.
Les piliers de verre plantés à l’entrée du chemin,
Nous faisaient signe quand nous passions, légers,
Devant leurs vastes terreurs à qui rien n’est donné.

Le soleil brûle les pontons de bois sur la rivière,
Que des bateaux protègent en mimant au crépuscule
Le chant des falaises d’ombres à la chute liquide,
La rampe d’un seul coup brisée sous la ligne d’eau
Accompagne la descente des rabougris vieillards.

Se voyaient les monstres figés d’attitudes,
Dont les âmes inertes tâchaient le sol à nos pieds,
Les fleurs bleues et vertes au sentir très doux,
Cueillies dans les couloirs d’une chambre de fort,
En haut du trépas qui guette les prieurs fous.

Dans la mansarde, sont logés des costumes
Que la lumière n’aborde pas sans frémir.
Le bruit montant dans la bouche n’est personne,
Que le trou vide qui figure au milieu du visage ;
Au souffle tenu, gisant, l’invisible pénètre.

MP – 14/08/2014

Publié une première fois dans le n°66 de « Poésie / première » – Décembre 2016.