Cérémonie secrète

« De la profonde nuit, j’ai été libéré.
Mon âme s’étonne en immortalité,
Mon âme par-delà temps et espace
Épie la mélodie de l’éternité !
Ni jour ni plaisir, ni nuit ni souffrance
Est la mélodie de l’éternité,
Depuis que j’ai surpris l’éternité,
je ne ressens plus plaisir ni souffrance. »

Georg Trakl, « Le chant profond » in Poèmes I , Traduction et présentation par Jacques Legrand, Flammarion, 2001.

La profondeur du noir, cette nuit grande et ses habits de lune et d’étoiles,
habille mon vieux fantôme agissant aux bords du monde.
La terreur ; ce mannequin aux formes figées, par les coupures et la perte,
Celles qui respirent, se battent et supplient dans sa démarche,
Dans le fracas des vitres embarquées, percutées encore au loin,

Il est une minute folle, de visitation, près des ruisseaux de ce verre,
là je m’abstiens de tenir pour fermes ; les paroles, le sang et les lieux,
Dans l’abîme où se dérobent les pas, les langages et le temps,
Il ne reste que l’écart du sans âme, sans attaches, sans restes,
Rien n’appelle plus celui qui dort allongé, en arrière,

Par devers nous se tiennent les créatures, froides, fixes,
les visites folles des passagers du geste, et la dure réalité des objets,
Toux ceux qui m’entourent, décident et te projettent,
Dans la lumière vive de la scène là ou le monde est présent,
Se tiennent debout, les inutiles en pagaille, leurs dérisoires mouvements,

Quand je déplace cette lumière, grande, dans l’obscurité,
par les rues froides dévalées par le sprint et l’angoisse,
qui se tiennent haut dans le ciel prés des planètes,
tu te tiens en arrière, toujours, pour redoubler mes gestes.
Ne vient plus battre dans les intervalles, ce temps ; sépulcre absent ;

musique du vide, liquide de l’image, sons inexacts.
Dans ma bouche se tiennent des mots qui n’activent rien ;
dans mon corps survit l’étrange et longue défaite.
Ni sens, ni feux, ni désirs ; le même lent silence,
de la totale terreur oblique dont le sel perfusé,
A tenu en échec et mat, les décideurs policés,

Que veux-tu encore de nous ? Qui sommes les fuyards, les pertes.
Nous, renégats de l’agir, qui avons dit « non » à ce cirque,
de la mobilité sur la ligne adverse, la mascarade des projets,
des détresses survivent au présent dans le tremblement des mains.
Tout le corps rigide prés du souffle ; l’exhibition du spectre.

Dans ce rythme de la syncope, de l’élan et du délire,
je me souviens des mines défaites du psycho-pompe,
cette grande créature agile qui nous intercale,
entre le monde des objets, nous-mêmes et l’action,
toute cette foultitude de choses soudain vidées,
du sens même, et du sang mêlés, immobiles.

Il reste à déchoir de nos vivantes manies,
habitudes frêles et désirs d’être là,
avec toi qui a couru longtemps le chemin vers ici.
Maintenant, je me souviens de l’obstacle,
ce visage absolument vidé, les paroles nettoyées, et les yeux noircis,
D’un charbon gris fumant, plus loin dans le désert.

Dans ma course folle, je n’ai rien atteint,
ni concret, ni abstrait, ni forces ou faiblesses.
L’habit du fantôme est bien l’obscurité sans peur,
La douce visitation du spectre, qui engourdit les membres, et laisse choir,
tout le fond d’angoisse et le sens collé aux choses.

Pour quels domaines d’erreurs es-tu fait ?
Vers quelles encres de perdition, quelles masses de voyages ?
Toi qui redoubles les forces du corps, l’ancre des limbes.
Nous restons par derrière, revêtus du seul silence et la nuit mauve pénètre,
Tout ce vide du voyant, toute cette hésitation, ce large souvenir.

Mon double, aimant, spectre de fausses habitudes,
viens plus tard encore me serrer,
dans tes bras d’équerre, et tes visages si mouvants.
Surgi du fond de nulle part,
tu as changé ma vie et mon rapport aux choses,
Jamais je ne pourrai assez te dire : joie, amour et libertés sont mes attaches.

MP – 08042022

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *