Du langage inerte

La forme de communication hybridée et artificielle construite autour des Intelligences Artificielles Génératives (IAG) outre qu’elle dépend fortement pour son développement réel d’une soutenabilité écologique et économique (qui est largement insuffisante, voire impossible), accentue la pénétration de langages dits « inertes » dans les multiples formes symboliques – formes de représentations et d’interactions – produites par les sociétés humaines. La dépendance interne des organisations humaines et des institutions à une forme de langage computationnelle, réglée par des raisonnements statistiques et algorithmiques, fait comme si toutes les logiques situationnelles de l’interaction sociale et de l’intention comme visée consciente de quelque chose d’extérieur, venaient à disparaître/se fragiliser au profit d’une conformation des capacités expressives, cognitives et/ou affectives des hommes et des femmes, dans un mimétisme humain / machines dont les effets pragmatiques concrets sont la désappropriation des rapports à soi et l’absence de créativité sociale et de nouveauté imaginative. La perfection « assurantielle » d’un programme de génération de textes, d’images et de sons comme la production automatique de documents mis au compact économique attendu prétend prévenir par la rigueur mathématique de l’automate, les éventuelles scories humaines, ou bien les erreurs d’inattention (les fautes de goûts aussi peut-être ?) ; toute la contingence et le hasard sortis du champs de l’action et de situations de travail par la nécessité redoutable de l’automate. Ici ce qui est impliquée comme une mécanique de conformité – une mise au format de l’interaction homme/machine – est une progressive diminution des expériences de contact sensible produites par les rencontres interpersonnelles, les interstices creusés dans les espaces de travail et toute la culture de la coopération sociale et humaine qui maintient en vie une organisation complexe.

Faut-il se réjouir ou être consterné par l’espèce d’aveuglement des thuriféraires de l’Intelligence Artificielle Générative (IAG) dont les modèles de développements économiques percutent une par une les conditions de développement des sociétés, dites « normales » ou actuelles, ou adaptées aux changements climatiques, à l’exploitation soutenable des énergies et à la raréfaction des ressources (eau, terres rares, électricités, métaux précieux, ressources fossiles …) constatées scientifiquement depuis des années (1972 – le Rapport Meadows souligne déjà les limites à la croissance dans un monde fini). L’espèce de vue capitalistique, proche d’une prison cognitive et affective, aveugle aux contextes biologiques et conventionnels, à la finitude humaine et vivante, et fermante des potentiels formidables de ces outils – IAG -, prisonnière d’une logique d’exploitation technologique pure, – une île technologique séparée du monde réel et une projection tautiste comme un aplat numérique et a-expressif imposé au réel et à la vie humaine – donne le sentiment d’un incroyable vertige et d’une impossible coupure entre la technique de la prédiction vectorielle et statistique et les usages sociaux réels rendus possibles par des situations de travail et de coopération machines / humain.es expérimentées par les hommes et les femmes. Les bulles technologiques et financières qui enveloppent ces outils en 2025 (IAG – texte, image, vidéos) peuvent elles se réduire ou se briser devant la simple satisfaction des besoins primaires et secondaires (la pyramide d’Abraham Maslow peut être repris sous réserves, comme un outil très simple d’analyse et une vue synoptique et intuitive construisant une échelle d’importance des besoins humains – « A Theory of Human Motivation », 1943 / « Motivation and Personality », 1970) d’une Humanité confrontée aux défis multiples de la transformation sociale et climatique de la Terre ? La disparité criante de cette satisfaction des besoins entre et à l’intérieur de plusieurs sociétés humaines – des proto-sociétés pour les formes sociales les plus faibles – indique à quelle échelle d’évaluation nous devons saisir l’importance, dans une perspective d’anthropologie sociale et économique et de philosophie de l’expression et de l’action, de la préservation des capacités de communication et de réflexion des êtres humains.

L’érosion de la sensibilité, l’absence de frictions des corps, l’éloignement de l’image du corps comme expressions de l’âme, la violente réduction mentaliste, capitalistique et purement neurale cognitive de « ce que nous savons » et de « ce que nous faisons », comme la dévoration des intérieurs de l’Internet par le langage inerte – commercial ou automatique ; nous être sociaux inventeurs et producteurs de symboles et d’histoires, de sens, de technologies, héritiers et créateurs de biographies, de pensées, de faits, de vérités, d’usages sensés et de critiques sociales accompagnent cette vulnérabilité des sociétés humaines confrontées aux pires en 2025 : guerres de l’information, guerres de matériels, d’hommes et de positions, guerres d’accaparement de ressources de survie, isolement, replis sur soi et haines virales des réseaux asociaux (X, Tik-Tok, Snapchat …) qui mutilent l’attention et la perception et appauvrissent la richesse sensible de nos enfants, techniques de désocialisation complexe ou de rupture de liens de solidarités collectives utilisées par l’extrême droite globale pour préparer des gouvernements tyranniques de foules aveugles et d’individus craintifs et désorientés … On ne compte plus en 2025, l’espèce de destruction massive des formes sociales de nos réponses ; des idées démocratiques et de l’intérêt mixte du social et de l’humain pour préserver une planète habitable pour nos enfants et les générations futures qui devront vivre après nous ; c’est à dire hériter d’une forme possible et reconstruire une forme sociale dans leur présent ; une forme d’expression et d’intercommunication originale propre à elles -mêmes … Ici la double question philosophique de la liberté et de la justice est posée comme un cadre d’expériences centrales liées à des possibilités futures de développement et de vie des sociétés humaines. Penser à l’expérience du contact sensible comme primitivité caractéristique d’un noyau socio-symbolique de l’humain.e nature ; le toucher est ici fondamental, les mères, les pères et les enfants, la caresse des amants, le regard attentionné, l’amour charnel et spirituel, l’entraide, et puis aussi la passion intime d’une intériorité « sociale » que les langages inertes vouent à la disparition égoïste et à l’exploitation de résultats machines.

Une logique de performance pure que prétendent incarner ces IAG aboutit à cet étonnant paradoxe d’une incapacité à penser de manière originale en dehors d’un « mainstream » de production culturelle capitalisée et de compacts esthétiques qui répondent à une technologie de capture des mots signes de l’être humain singulier. La technologie se veut disruptive, elle est en réalité accompagnatrice de la bêtise, de la crainte, du conformisme dur comme phénomène de détérioration du social et encouragement de la guerre de tous contre tous. L’exploitation des ressources est ici un paradigme fondateur d’une certaine vision du développement économique et social de la société humaine ; l’hyper capitalisme de prédation est le nom du monstre théorique qui convient à ce modèle d’exploitation des capacités expressives et symboliques de l’humanité ; prédation exercée sur les champs sémantiques des sociétés, refus de l’original, refus de l’éthique, de la créativité de l’agir et de la « différance », perversion d’un écosystème numérique monopolisé par des supergroupes industriels, réduction des écarts humains ou des erreurs de description du monde-objet déposé à l’instant par l’automate. Avec cette focalisation sur le constat algorithmique, le descriptif pur, les preuves d’existence du groupe social et économique dominant, une élite techno oligarchique est ultimement branchée sur un réseau informatique dont les systèmes économiques de domination vont de la génération en série de documents rapports censé décrire absolument le monde, à la neutralisation des revendications sociales ou collectives pour plus de justice ou de libertés.

Un langage est inerte lorsque ses capacités à faire un monde original s’amenuisent jusqu’à disparaître ; cela veut dire que le sens même des mots signes et des phrases a été évacué ailleurs, dans un espace mathématique, latent ou vectoriel ; les sens même des usages des phrases employées par les humain.es dans des situations de jeux de langage historiques, complexes, mêlant intentionnalités, interactions et sensibilités expressives disparaissent. Le miroir de conformation du tyran automate exploite cette radicale désertion de la subjectivité au travail sous l’effet massif de la performance de l’automate qui en entrée – dans cette boite noire techno linguistique – par une simple requête prompt produit en sortie, un résultat conforme aux attendus économiques. Ici la règle est un pur produit d’une conformation automatique, d’une capacité technique à prédire la suite, exclure la variabilité indéterminée de l’expression humaine au bénéfice d’une prédiction stable, orientée dans un programme de définitions et d’exclusions. Or tout phénomène d’automatisation de la langue est profond socialement ; mécaniquement, il touche aux différents champs sémantiques, syntaxiques et pragmatiques d’une langue humaine et ceci dans la force d’inertie d’un possible mouvement capitaliste et technologique de rupture, qui adopte – sans réflexions sur leurs soutenabilités futures, leurs gouvernances politiques et leurs usages sociaux réels, ces modèles d’IAG dans la résolution de problèmes écologiques et systémiques complexes.

Fragments d’un monde détruit – 182

Des sociétés vulnérables

Le phénomène de désocialisation – rupture sociale par friabilités de liens et de normes – comme indice de fragilité extrême des tissus symboliques et sociaux démocratiques dans les sociétés contemporaines notamment en Europe et aux États-Unis en 2025, est accompagné d’une défiance de plus plus marquée envers les Institutions censées représenter des références communes, ou porteuses de régimes de preuves et constructrices de connaissances par enquêtes issues de l’expérience collective de la politique, expérience de l’intercommunication sociale et de la recherche scientifique. L’extrême fragilité de la texture sociale symbolique provient d’une expérience de contact sensible entre les êtres vivants devenue plus rare ou problématique (expérience fondamentale à l’origine du lien par le toucher, la perception, l’impulsion créatrice, l’anticipation du contact et la proximité affective) sous l’effet d’une diffusion massive des médias personnalisés de lecture et d’intermédiation du monde extérieur (smartphone Égo, tablette, ordinateur portable, lunettes, casque VR et audio) qui provoquent des phénomènes de bulles de filtrage, de déréalisations et de simulacres de vies. Cette asphyxie du social en l’homme, en l’enfant ou la femme, est renforcée de façon maximale par des logiques d’exploitation économique et idéologique, consistant à polariser au maximum les combats des idées et à les traduire dans des Institutions alternatives à des perspectives réelles et partagées de compréhension de la vie commune de l’humanité. Le noyautage idéologique, la pulvérisation de l’intérieur de l’Institution traditionnelle par des forces anti-démocratiques classées pour la plupart parmi les mouvements réactionnaires d’extrême droite, ont pour effet avec l’appui de puissances financières considérables de participer à ce mouvement de désagrégation et d’appauvrissement des réponses sociales organisées dans l’Institution.

Ici, la perte d’efficacité de l’État ou des Institutions en termes d’appui aux logiques de solidarité collective des Nations, (sécurité sociale, accueil et intégration d’une main d’œuvre étrangère, politique industrielle, politique environnementale, politique de santé publique ..) correspond symétriquement à la montée des vagues réactionnaires, antiféministes et antilibérales – cette fameuse « révolution conservatrice » – en tant que ces mouvements mortifères poussés par des élites ou une oligarchie technologique et capitalistique (qui représentent pour les plus fortunés seulement 1% de la population mondiale), admettent qu’une certaine xénophobie d’État puisse se mettre en place en même temps qu’une administration de la non-vie qui sacralise la réaction de repli et de rejet, et opère par l’exclusion et l’enfermement des groupes humains hors des services de la communauté nationale. Ici l’histoire du techno fascisme du XXI siècle est à mener avec le souci constant d’une focale méthodologique sur la manière dont ces mouvements réactionnaires effritent progressivement les liens sociaux en cassant les dynamiques de rencontres, détruisant peu à peu les liens organisés des êtres vivants, rendant plus difficile et moins encouragée la socialité de base de l’individu humain. La fragilité du lien – comme défaut d’ajustement de la société et de l’individu – doit devenir un sujet majeur de recherche en psychologie sociale, en philosophie du langage et en philosophie politique, comme en anthropologie sociale parce qu’il représente la grande question du XXI siècle ; « Comment (re)faire Société ? Comment bâtir, instituer ou hériter du commun de l’Humanité ? Comment encore se parler et se comprendre ensemble ? Comment préserver une coexistence des cultures et des langages ? »

Faire société est devenu plus ardu, moins désirable, du fait aussi d’une incroyable absolutisation du sens que donneront les partisans de l’extrême droite globale pour décrire leurs rapports soit disant authentiques ou vrais au monde ; ce qui frappe et déçoit considérablement c’est l’incapacité totale à envisager des notions philosophiques complexes et fortes comme la « relativité conceptuelle » ou la « symétrie véritative » ; selon le philosophe américain Hilary Putnam, nous n’avons pas de point de vue de nulle part – le point de vue de Dieu ou du parti – pour décrire absolument le monde ; la vérité dépend toujours de cadres conceptuels et historiques. Quand à la « symétrie véritative » qui est une notion complexe de linguistique ; elle permet la réciprocité de l’action par le verbe ou le raccord vers le commun, dans une confrontation d’arguments reconnus comme valides selon des critères de rationalité minimale et d’assertabilité garantie ; construire et hériter d’une référence commune [comme l’envisage le pragmatisme dans sa défense de l’enquête et de l’opinion ultime ; une tension délibérative et collective vers la vérité]. Par exemple, la campagne climatodénialiste comme la campagne antivaccins menées au sommet de l’État fédéral américain [dans quelle mesure ici le caractère officiel du « faux » – la négation du changement climatique – institue sa validité de manière automatique ?] par les Trumpistes correspond exactement à cette administration de la non-vie, issue d’une logique d’interactions collectives mortifères qui va consister à sacrifier l’avenir de la planète et de l’humanité au nom du confort de la famille idéologique Maga. Ici, la gêne du citoyen américain face aux actions répugnantes des Maga nous rappelle des possibilités de luttes et de résistances parmi les multitudes de groupes humains engagés pour mieux vivre et maintenir un monde de vies acceptable. Le capitalisme fossile tue peu à peu la planète et nos conditions de vie en tant qu’humanité ; le rappeler ne se fait et ne peut se faire en politique, que par l’enseignement des constats factuels scientifiques, dans la préservation d’un macro système d’intercommunications libres de l’information scientifique et technique (l’Internet).

Sous l’effet des paniques morales réactionnaires concernant la liberté sexuelle, la liberté reproductive, l’égalité de genre, le féminisme, la pornographie, l’homosexualité, le végétarisme, l’intersectionnalité comme études combinées des facteurs du racisme, ou la supposée cancel culture et l’indéboulonnable et populaire wokisme toutes provoquées par l’extrême gauche, des épouvantails sont créées de toutes pièces servant de pièces tactiques (wokisme, virilité, réécriture de l’Histoire …) dans des affrontements idéologiques de plus en plus constants et féroces, renforcés par la viralité des réseaux antisociaux et des médias passés sous la coupe de l’hyper-conservatisme religieux (Tik-Tok, X, Truth social, Fox News, C News …). Il est ainsi frappant et consternant de voir la collusion tacite des mouvements de l’ « Alt right » ou « Alternative Right » américains avec les fondamentalistes islamistes en matière de contrôle du corps des femmes et de pénalisation de l’homosexualité, dans cette vision rétrograde, dangereuse et bigote, le corps est protégé comme une empreinte divine et un réceptacle de Dieu ; il échappe à la volonté propre de la femme qui doit toujours se soumettre quitte à y perdre sa vie. De cette aliénation forte, participe tout un discours de repli ou de ré enfermement sur l’unité familiale qui cherche toujours à dégrader les mécanismes de solidarités sociales et symboliques [refuser ce qui provient de l’extérieur et de l’étranger] en bâtissant des silos d’identités et de rejets ; la société est vue comme une ennemie des droits naturels de l’individu souverain, replié dans sa propre famille ; la vérité est conspuée comme idéologie des pouvoirs de progrès, le droit positif lui même est perçu comme dangereux et doit être constamment amandé et réécrit au nom de sacro-saints principes idéologiques de l’extrême droite enfin l’Institution censée protéger et incarner le droit (le droit à l’éducation pour toutes et tous avec l’École et l’Université, le droit à un environnement naturel protégé pour vivre bien, les droits d’expression, le droit aux soins de qualité avec l’Hôpital, le droit à une justice équitable, le droit à une information libre …) est attaquée violemment.

Des sociétés désemparées et désagrégées sous la pression de guerres idéologiques et informationnelles et des mouvements de contrôle (in)humain des esprits – une remise en ordre de l’action collective en direction du pire pour l’humanité et la planète Terre – des sociétés humaines qui peuvent mourir, se disloquer sous l’effet des guerres matérielles et hybrides menées par les Empires, (Russes, Chinoises, Européennes, Turques, Coréennes, Iraniennes, Saoudiennes, Américaines, Israéliennes …), des sociétés enfin qui peu à peu perdent leur mouvement central de constitution par la raréfaction de l’expérience du contact sensible avec l’étranger et le pauvre, et l’interaction symbolique et diachronique entre différents groupes humains dans différents lieux et temps de l’histoire sociale ; tout l’apport de la relativité sociale et de la tolérance. Ce qui est perdue potentiellement, c’est la richesse du monde sensible et vivant, le commun et le rare, le futur désirable et la vie ordinaire, au bénéfice d’une supervision mortifère qui condamne les futurs de l’humanité pour engranger des bénéfices économiques et politiques à court termes. Ici le capitalisme fossile, le soviétisme, l’oligarchie techno financière et l’économie du langage capitalisé dans un régime de discours autoritaire entendent maintenir un vieux modèle de développement issu de la révolution industrielle, dans un monde de ressources finies et une transformation linguistique et numérique poussée par les Intelligences Artificielles Génératives (IAG) et la logique de performance ; modèle de l’extractivisme et autocratique dont les conséquences quotidiennes sont les destructions des espèces protégées, les phénomènes climatiques extrêmes (inondations, méga feux, sécheresses, tsunami ..), l’appauvrissement des capacités symboliques d’intercompréhension et de créativité sociale, la réduction de la biodiversité, l’acidification des océans, la destruction des forêts, le rejet carbone et la montée des températures, la fin du pluralisme démocratique … Refaire société doit donc devenir un impératif en terme de justice, de liberté, de langages et de morale et il n’est pas question d’admettre la condamnation des futurs de l’Humanité que promeuvent les réactionnaires, les technologues béats et les hyper-conservateurs.

Fragments d’un monde détruit – 181

Symnographie

«  Il y a comme une clarté vacillante de l’aspect. De même que l’on peut jouer un morceau de musique avec plus ou moins d’intensité dans l’expression. En soulignant plus fortement le rythme et la structure, ou au contraire moins fortement. »

Ludwig Wittgenstein, « Remarques sur la Philosophie de la Psychologie I » , &507, p.118, Édité par G.E.M. Anscombe et G.H. von Wright, Traduit de l’allemand par Gérard Granel, Trans-Europ-Repress, 1989.

Canard-Lapin, redessiné par Joseph Jastrow dans « Fact and fable in psychology » [archive], Boston, Houghton, Mifflin and Co, 1900, The mind’s eye, p. 295, fig. 19

D’abord surprise, hésitante, l’impression vague, puis précise,
creusée dans la forme alerte, la silhouette à chaque fois, neuve,
et tout le mur derrière elle qui supporte ta vision,
le tableau qu’envahit le couloir des temps, des lieux,
la vie est là, dehors, à l’extérieur, toujours lointaine,
et son énergie lorsque elle passe en soi-même,
retient la terre dans sa fermeté, son odeur de nuits,
dans le plurivers, s’entrecroisent les morts et les mondes futurs,
aux références multiples, ordonnées selon des contextes,

il faut laisser les lieux se mélanger, devenir cet autre rêvé,
en finir avec le point de vue de nulle part,
et aiguiser les armes de la perception, versus le concept,
pour une synthèse froide, concrète, arrimée aux vivants,
nos idéaux franchissent les murs et leurs projections,
bâtissent des cités endormies au cœur des étoiles …
Et le soleil illumine les versions de toi-même,
dans une mémoire sociale, toujours neuve et fragile
dont les cribles détails laissent filtrer le Temps …

Écouter les aspects d’un visage ; le remue-ménage social et intérieur,
voir la musique défiler en sériels merveilles, dans les corps sien,
désapprendre le fixe et l’inerte, saisir l’énigme sociale, hors du réel absolu, sortir des substrats, des origines, de la fonction conceptuelle et ultime, renouer les liens du sel, immémorial, des corps divins, et la forme sensitive transite d’un lieu à l’autre ; elle change, vague, symétrique, en glissant dans l’aspect de l’image, elle emporte les sens, entraîne la conviction et la situation de jeux, comme le perçu, brut, formel, fruit du contact sensible et du toucher de tes yeux noirs…

Un minuit glacé et brûlant, une opale et une cible qui se détournent,
les sens seconds des choses et des êtres vivants,
le plus visible est cruellement caché aux habitudes,
la forme voyage comme la musique qui inspire et organise,
au delà de l’épaisse couche du silence,
le coton affreux de la chambre vide, la conscience seule, nettoyée,
vidée de toutes insertions aux significations et aux contextes,
l’œil qui ne peut être voyant ; le visible et l’invisible,
et parfois le manque de visions alertes, freine et détruit,

l’habile regard social, complexe, exercé et éduqué ;
la pluralité des formes et des tempéraments,
la profondeur du champ et les portes vers chacun des mondes ..
Merci mon père, mon amour, mon astre mort, pour tout cela qui renaît, au travers des signes symboles, des affections et des sociétés,
je vois venir l’aspect, la profondeur des passages ..
Voir ceci comme cela, transformer les mondes de la vie.
Nous marchons proches des limites ; les ouvertures combattantes à soi, la saisie de l’aspect et la vie plus riche, la vie plurielle et concrète.

MP – 19092025

Une forteresse numérique

L’effet du macro système technique – Internet des objets et Web sémantique – sur la capacité de lire et d’interpréter historiquement, des événements touchant le développement et le destin des sociétés humaines est comparable à un possible puissant repli et parcellarisation des champs d’expérience sur les individus internautes et Ego propriétaires de formes sensibles et intelligibles concurrentes. Mais cet effet d’atomisation des sociétés humaines ne peut être compris sans le renforcement d’une logique capitalistique des langages et des connaissances des groupes humains en tant que l’Internet est à la fois un espace de projection pure qui matérialise sous la forme de sites Web et de morceaux d’intertextualités, les cultures sociales et humaines et en même temps un espace de rétroprojection qui enfouit dans l’identité psychique, biographique sans possibilités d’extériorité réelles, des multiples histoires individuelles concurrentes. L’argument de la forteresse en philosophie de l’action et de la technique et anthropologie sociale et politique et pour l’interactionnisme symbolique est celui qui énonce quatre prémisses et une conclusion forte ; l’importance du langage ressaisi comme un code privé et d’une sémantique mentaliste, la diffusion massive des ordinateurs personnels devenus des terminaux interconnectés dans l’espace mental privé, les miroirs conformant induit par les langages artificiels de type IAG [on ne discute pas avec une IAG, on attends que sa propre réponse au monde soit perfectionnée, finalisée et capitalisée par une prothèse électronique et algorithmique reprise par une exploitation économique de traces], le repli égoïste de l’hyper-capitalisme de l’Ego et de la prédation, ont pour effet de sérialiser l’espace temps socio-symbolique en transformant l’agir en commun en milliards de petites réactions privées soustraites à la volonté politique ou aux logiques d’enquêtes et de délibérations collectives en démocratie.

La privatisation des communs et des ressources pour vivre des sociétés humaines (eaux, langages, électricité, air, animaux, océans, raisonnements, forêts, nourritures, temps, logements, espaces, affections …) est construite autour de la norme générale du profit comme norme historique du capitalisme et dont la force d’imprégnation dans les comportement individuels des acteurs engagés sur des marchés d’échanges de performances, se remarque même dans leurs réponses les plus ordinaires ; le capitalisme autoritaire comme forme dangereuse d’exploitation des forces de travail et des ressources naturelles ajoute à ses gammes de régression éthique au XXI° siècle, l’exploitation des langages artificiels et des écosystèmes numériques fabriqués dans une logique de prédation des cognitions, des expressions et des affections trans-individuelles. Ici le temps numérique cherche à tuer le temps historique parce que la connexion instantanée au macro système aboutit à cette incroyable autophagie du présent absolutisé – l’individu fournit à la machine ses capacités propres en échange de la vision con-formatrice d’un pur médium de rétroprojection qui reste figé dans un espace-temps virtuel –-un présent massif – et dévore en retour les capacités d’expression de l’individu. Ce mouvement de bouclage de l’individu dans une mono-version toujours connectée de lui-même sur des réseaux asociaux, accompagne et renforce la violence égotique, en même temps qu’il permet la destruction progressive des logiques du commun par affaissement des valeurs politiques et éthiques et des Institutions traditionnelles (État, Associations, Entreprises) au bénéfice du capitalisme liquide ; numérique, financier, fossile. L’effet de pulvérisation des liens sociaux symboliques induit par le capitalisme numérique a donc aussi cette conséquence de rendre plus vulnérables les conduites de suivi des règles comme les comportements individuels qui franchissent un certain nombre de lignes rouges du conformisme ambiant.

Dans ces perspectives sombres et majeures d’une possible désintégration forte des sociétés humaines, retrouver les espaces et les temps des communs consiste bien souvent à travailler l’art des situations et des remises en scènes des cadres de l’expérience collective (Goffman). Réinscrire l’action humaine dans une sorte de situationnisme méthodologique en tant que ré éprouver le lien social et symbolique qui unit des individus par la participation de tous, à la restauration de la logique naturelle de constitution des réponses de l’être vivant, c’est toujours réaffirmer avec force, la primauté de la société sur l’individu ainsi que la priorité des processus de communication qui sont importés dans l’individualité et construisent la réponse du Soi et le rapport à soi. Les sociétés humaines depuis le développement massif des ordinateurs et des prothèses électroniques de toutes sortes sont transformées de l’intérieur de leurs espace-temps sociaux symboliques historique ; d’abord par ce phénomène de fixation sur un présent de contrôle des individualités (être connecté en permanence par le smartphone, travailler dans l’écosystème numérique, tirer sur sa laisse digitale, se plier aux logiques de fonctionnement technologique des outils), ensuite par la friabilité subséquente du lien social symbolique au vu de l’affaiblissement des expériences de contacts physiques, des interactions proches, face à face, et de l’appauvrissement des expression humaine sous l’effet d’une prise en charge maximale des langages de l’interaction par l’Internet et le Web sémantique, enfin par la peur, la faiblesse organique, la misologie et la haine grandissante de la forme du politique comme effort délibératif et tension réflexive vers l’extérieur (« the lives from us are outside »).

Le capitalisme fossile, linguistique et de prédation qui embarque les technologies d’indexation des objets du monde, – par l’effet d’assujettissement du soi – devenir sujet du vecteur technique d’enfermement égotique, symbolique et capitalistique – a ainsi pour conséquences de fournir clés en main des interprétation disponibles du cours de l’Histoire, en cherchant toujours à minimiser les efforts de recherches personnels, et les tentatives de construire des réflexions originales, dissidentes ou de bâtir des mouvements collectifs d’opposition. La forteresse numérique prévoit donc pour sa défense des stratégies d’enfermement par les bulles de filtrage des réseaux asociaux, des logiques de canalisation des forces sociales vers l’exploitation économique pure, des techniques d’uniformisation de la forme expressive humaine, enfin des savoirs détruits ou transformés en packages de données exploitables par des machines (systèmes de langages artificiels, administrations d’États autoritaires, corporations mutiques et identitaires …) Les managers des âmes customisées ont pour responsabilité des supervisions d’activités d’échanges de forces, l’alignement de tous les rapports à soi par les normes du capitalisme, et la pérennisation de modèles de surveillance à l’intérieur des complexes de tri ou des machines de pouvoir. Ici les visages et les silhouettes des opposants sont scannés, numérisés, enregistrés quelque part dans la machine du pouvoir ; la technique de bio marquage sous des prétextes médicaux ou idéologique sécuritaires, fonctionne comme une bio stratégie de surveillance, dans le sens d’une identification nu-métrique des corps dissidents, leurs éliminations étant la suite logique d’une identification forte dans les systèmes de contrôle.

Dans l’Empire des forteresses numériques, l’invisibilisation de territoires entiers par la propagande (Ukraine et Gaza en sont des illustrations majeures) d’États autoritaires ou de systèmes totalitaires aboutit à ce masquage du réel pour des territoires devenus négatifs ou dont toutes informations encore prises sur les terrains d’enquêtes et d’observations par des journalistes ou des ONG sont redéployées et corrompues dans la logique de la propagande nationaliste et idéologique, basée toujours sur le secret de l’information critique. Ainsi la descente vers l’ordinaire demande la pénétration d’une couche ferme et épaisse de langages tactiques, issue d’une sémantique du pouvoir total construite sur la sécrétion des leurres et des contre-mesures. Nous partons toujours d’un reportage aux langages froids, adaptés, techniques d’une exposition journalistique « mainstream » pour ensuite descendre peu à peu vers les expériences et les expressions de la vie ordinaire des populations et des individus ; leurs contacts avec un milieu vivant, leurs langues, leurs arts, leurs corps et leurs technologies, leurs capacités de survie et de création formelle … Le Ministère de la Vérité dans « 1984 », [1949, George Orwell] doit nous apprendre à contrario les techniques de falsification des faits, de la langue et des événements d’une guerre hybride et d’une guerre culturelle et symbolique ; ainsi penser à cette notion incroyable de « Vérité historique » défendue par les trois Tyrans actuels parmi les plus dangereux (Poutine, Xi Jinping, Trump), c’est se rendre compte d’une possible ou secrète incommensurabilité entre nos mondes respectifs ; incommensurabilité mythique qui sert les intérêts de la tyrannie aux dépens des populations. Ainsi plusieurs forteresses numériques peuvent coexister avec des éléments d’accord minimal entre Tyrans, dont l’objectif principal est toujours de se maintenir au pouvoir à n’importe quel prix, y compris celui de la guerre perpétuelle en périphérie.

Fragments d’un monde détruit – 180

La musique étrange

« Cette composition est l’interprétation d’un état d’âme, une pièce de musique pure, absolument dissociée des bruits de la vie moderne que certains critiques ont voulus reconnaître dans ma composition. A tout prendre, le thème est une méditation, c’est l’impression d’un étranger qui s’interroge sur les possibilités extraordinaires de notre nouvelle civilisation. L’utilisation de forts effets musicaux vient simplement de ma réaction assez vive devant la vie telle que je la conçois, mais c’est la représentation d’un état d’âme en musique, et non la description sonore d’un tableau. »

Edgar Varèse, « Amériques, pour orchestre (version de 1929) » , [composition, 1918-1921], création de la première version le 9 avril 1926 à l’Academy of Music de Philadelphie, par l’orchestre de Philadelphie sous la direction de Leopold Stokowski.

John Margolies’ Photographs of Roadside America
Big Fish Supper Club, Route 2, Bena, Minnesota; 1980.

Écoute le vent frémir derrière les lignes de la partition ; ces nuages d’encres et de pluies, sur les murs des cités imbéciles, sont taguées les alertes, les automates suivent les passages, un par un ; ils progressent suivant les programmes, leurs bras armés – invisibles – prennent, isolent, et nettoient les voies officielles, l’œil opaque des digits rois, renversé en arrière des mondes, ne voit rien, nos esprits bleus ciels, stationnent, et la pulsation ouverte à minuit,
survit au delà des systèmes – morts, des cœurs vierges de structures … Ils sentent venir les possibilités d’angoisses, l’hésitation belle et douce et la pression lourde qui remonte dans le tranchant des ciseaux,
a remplit la nuit d’une lumière sans égal ;

découper des morceaux de carbones, des ouvertures, de vagues sourires, la soie sur tes yeux rouges remplis de larmes, les caresses merveilleuses, les couleurs à foison ; nos échappées belles hors du silence … Compter soi-même chaque note reprise, pour les autres, êtres aimés, sentir la musique pénétrer nos corps, la peau qui tressaille, et le cœur charnière, battant au rythme des compositions ;
dieu ou rythme ou langage ; possession de l’âme sans jamais mourir,
futur aimant qui hante chaque geste, aux situations vivantes, solaires, incarnées, vivre dans le présent de contrôle ; anticiper chaque minute,
et ne jamais revenir en arrière sinon pour se transformer …

Rappelle toi que le souvenir de nous est toujours intact ; une promesse vivante, il survit dans la galaxie des petits riens et de l’étrange automne, derrière ce que tu fais, au delà de l’âme transie de froids,
mon ami.e, demeure la vision glacée des mondes,
l’implosion sacrée des natures ultimes, des noirs paradoxes,
chaque évidence jouée par la musique, travaillée dans la cité,
et le bruit concret des alarmes, des voix captées, des voitures et des porches d’immeubles, versée à l’intérieur du monde sonore, de la composition parfaite et achevée, renvoie la vieille musique dans les oubliettes, les abysses … Nous jouons, nous oublions, nous vivons au diapason des forces ;

le corps entier ressaisi sur les portées de la musique,
signes couchés sur la feuille standard ; instruments multiples de bois, de cordes et de vents, heurtés, mouvements si graciles, si dangereux, et rigoureux, de l’humanité animale, aimante, orientée, désirant la beauté, les gestes des musiciens dressent le chaos et cisèlent le vacarme, comme une noble créature, – abstraite – qui monte et s’élève haut dans le ciel, une création puisée depuis la tourbe démence, l’espérance de l’Amérique, des villes sans rien autours, seulement posées là, tout prés des espoirs, la musique se joue au milieu, dans la guerre des milieux vivants ;
elle emporte les corps et les esprits et veille au nouveau monde.

MP – 12092025

Conformisme & Autocratie

Une puissance de conformation extérieure est toujours à l’œuvre à l’intérieur de certaines voies de construction d’une administration psychopolitique des vies humaines et des machines en tant que ses membres doivent respecter à tout moments, dans tous lieux, un courant d’idées, de réactions émotionnelles et de sentiments dits moraux et conformes au courant majoritaire ou à la tonalité dominante du spectre décisionnel incarnée de manières multiples par le psycho-pouvoir. Cette émergence d’un milieu de vie contraint pour une forme déployée dans ses limites et ses dynamiques de structures internes accomplit l’imposition d’une même transcendance forte de l’autorité centrale, vis à vis de ses membres assujettit à une sorte de programme psychopolitique de surveillances, d’exclusions et de punitions. Les administrations psychopolitiques des sociétés de contrôle à haute intensité présentes dans les systèmes totalitaires (Chine, Russie, Inde …), – pour un pouvoir autocratique – sont fabriquées en vue d’une étroite adhérence des corps et des âmes comme mouvements orientés, enfermés dans une ligne spectrale invisible qui apparaît ou se déclenche à chacun de ses franchissements volontaires ou involontaires. Ainsi il est très fréquent de saisir par une impression vive et forte, la solidité de l’autorité et du psycho-pouvoir, lors d’une discussion ordinaire entre des protagonistes d’une situation de jeux, qui subitement identifie un enjeu stratégique du maintien du pouvoir et par là exclut la critique ou le jugement différent. La pression sociale, d’invisible, de latente ou de cachée, surgit ainsi soudainement, brutalement, et se manifeste, pleinement expressive, dans la conduite ordinaire du citoyen dite conforme ou difforme, adéquate ou ajustée ou/et marginale ou en écart à la ligne de jugements du pouvoir.

Cette puissance de conformation de l’individu comme renforcement des mécanismes sociaux d’adhésion des groupes humains à un corpus idéologique maintient une certain forme sociale dans un milieu vivant, tout en ressaisissant l’impression vive du pouvoir à chaque ligne de l’architecture psychopolitique franchie ou ignorée par des dissidences. Plus simplement, plus ordinairement, la conformité est un lieu commun en psychologie sociale et une symbolique majeure de l’efficacité d’une application programmatique par un gouvernement qui compte sur l’appui de la masse pour transformer la décision, la diffuser dans tous les lieux du pouvoir (Institutions, Médias, Armées, Partis politiques, Réseaux sociaux). Ici le « modus momentum » – la modalité temporelle de l’action – est toujours une clé importante de l’efficacité d’un pouvoir dont la propagande doit se diffuser par les canaux adaptés, à des moments stratégiques, à l’intérieur de situations de jeux de pression, spécifiques, et en s’appuyant sur le confort du conformisme de masse, la « grégarité » et le nivellement des langages de construction de l’identité du soi. Les archipels de l’Autorité centrale incarnés par des regroupements satellitaires dans un réseau numérique constitué, appuient cette programmatique de la puissance de conformation ; chaque site de pseudo informations pénétré par exemple par le pouvoir impérial russe ou chinois change de nature par le degré de redirection de la décision collective ou de l’orientation critique du site et de ses acteurs, pour rapprocher ceux-ci des vues stratégiques de l’Empire.

La production de la puissance dans une psychopolitique de contrôle et de manipulation, induit ainsi dans les démocraties libérales, la possession de l’intérieur des sites Internet d’un style d’orientation idéologique et d’un style de redirection des interactions distantes/proches, pour reprendre celles-ci comme le fait la pieuvre Mafia par une diffusion lente du pouvoir d’aveuglement, – l’encre noire de la tyrannie – et faire de ces sites des outils périphériques d’allégeances de la politique de la puissance nationale. L’exclusion digitale est ici un des moyens d’incarnation de la puissance par la forme sociale coordonnée et mouvante dans un milieu de vie lui même transformé ; elle se traduit par une progressive invisibilité des acteurs opposant.es du pouvoir, insensibilisation de la masse pour les voix et les corps de ces opposant.es, pour finalement permettre soit leurs suppressions physiques par déportation, soit leurs élimination symboliques par négation de leurs formes d’expressions et de leurs territoires. La peur ici comme toujours dans une tyrannie est une arme décisive de conformation – la faiblesse humaine ou l’acrasie [la faiblesse de la volonté] jouant ici, un rôle social, économique, adéquat et utile pour permettre une homogénéisation des jugements, des corps, des expressions et des sentiments dans la construction aliénante des rapports à soi des individus assujettis à la puissance de conformation. J’ai peur d’être différent.e et par la même de devenir un objet de moqueries, de rejets, d’opprobre et de honte sociale ; je veux être aimé.e par les autres, je veux réussir ma vie, j’ai peur pour ma vie et celle de ma famille ; seul un État fort peut m’apporter la sécurité et le bien-être par ces temps troublés. Ici la droite extrême et l’extrême droite en Europe accomplissent les rêves des pouvoirs totalitaires Russes et Chinois ; la critique du social étatisme, le droit à la ressemblance ou le conformisme légalisé, la haine de la différence et de la liberté individuelle, et en même temps la création du compte social individuel ou l’identification fasciste des individus par l’Etat.

L’indice de pénétration du pouvoir dans le corps humain est alors bien ce conformisme horrible dont les types d’expression correspondent le plus souvent à la facilité et à la lâcheté venues du groupe le plus fort dans la société de contrôle et cette traduction organique et digitale du pouvoir permet à celui-ci de s’exercer partout, dans toutes les strates sociales, à tous les niveaux même les plus intimes du citoyen ; le pouvoir suinte des murs comme le Télécran de « 1984 », il se diffuse dans les réactions primitives de joie, de colère, de crainte ou de haine et manipule les âmes à des fins encore une fois d’homogénéisation et d’uniformité des réactions de masses. Il est cruciale pour l’Empire de lever des adhésions de masse comme on soulève des armées pour faciliter ses politiques d’emprise et d’expansion hors de ses frontières ou à l’intérieur de ses frontières – faire bloc ensemble et fissurer le bloc ennemi. D’où cette impression désespérante du manque de capacités de la démocratie comme forme vivante de jugements et de réactions, à s’opposer à ces régimes totalitaires du fait du libéralisme politique qui maintient une pluralité d’opinions, une liberté d’expression et une sécurité sociale et économique dépendantes d’un régime de normes et de lois, d’une délibération collective et d’un gouvernement et des institutions constitués démocratiquement. Cela montre toute l’importance et le « pharmakon » de la force réglementaire de l’Europe comme puissance normative, influence historique, forme politique et éthique de coopération et de délibération transnationale, malgré ici des mécanismes de décision sans doute encore inadaptés (la faiblesse démocratique, l’absence de présidence unifiée en plus du manque d’intégration politique forte de l’Europe fédérale).

La force contre le droit, le langage de la puissance contre le langage ordinaire, la traque de la dissidence dans les réseaux informatiques, la voix unique ou la voix de son maître, contre la plurivocité des drames internes aux êtres vivants et aux machines, enfin finalement la conformité de masse comme mécanisme du contrôle ultime qui se joue dans le cœur de l’individualité, dans son psychisme même, parce que le psycho-pouvoir se consolide dans chaque corps, chaque âme, chaque décision – même semble t-il la plus éloignée de l’Autorité. L’affrontement de Nations, l’insensibilisation aux souffrances, l’ignorance organisée des transformations climatiques et énergétiques et le rapport de forces semblent tous les quatre plus faciles à mener que la négociation et l’expression du drame humain ; chaque Nation prise dans son repli égoïste a peur de la guerre et de la dévastation conséquente à la guerre. Des vies humaines sont en jeux, et malgré l’exposition de la vie en guerre, la propagande de l’Empire, masque, dissout, impose la faiblesse de volonté, permet à la force de s’exercer en toute impunité. Faire la guerre à l’Empire, mener la guerre électronique et hybride, imposer de lourdes sanctions économiques, transformer les pouvoirs de la règle et de l’adhésion de masses au pouvoir en Russie ou en Chine, mobiliser des forces d’opposition internes, répliquer une guerre informationnelle, d’infiltrations et de concepts, de matériels et de positions, en resituant nos forces dans la logique d’action et de négociation de l’Empire.

Le futur de la paix en Europe est ici directement mis en cause par la Russie au travers de l’Ukraine depuis le 24 février 2022 et depuis avril 2014 et le Donbass.

Fragments d’un monde détruit – 179

l’Œil camera

« Reste ici bas mon cœur fidèle,
Si tu t’en vas la vie est ma peine éternelle
Si tu meurs, les oiseaux se tairont pour toujours.
Si tu es froide, aucun soleil ne brûlera.
Au matin la joie de l’aurore
Ne lavera plus mes yeux.
Tout autour de la tombe
Les rosiers épanouis
Laisseront pendre et flétrir leurs fleurs.
La beauté mourra avec toi
Mon seul amour.
Si je meurs, les oiseaux ne se tairont qu’un jour,
Si je meurs, pour une autre un jour tu m’oublieras.
De nouveau la joie de vivre
Alors lavera tes yeux
Au matin tu verras
La montagne illuminée
Sur ma tombe t’offrir mille fleurs.
La beauté revivra sans moi
Mon seul amour ! »

Jacques Bertin, « La chanson de Tessa » in « Changement de propriétaire », grand prix du disque de l’Académie Charles Cros, 1983, Le Chant du Monde, 1982-2008.

« Narcissus » in J. J. Grandville’s Illustrations from The Flowers Personified (1847).

Il faudra fuir, ensemble, prendre les chemins d’exil,
interroger le lieu monochrome des pouvoirs, l’Œil camera,
l’oblongue d’une pure visée de transparence,
le verre liquide des corps et des esprits, glissant,
dans la tempête vide, grésillant, pour cibler des alarmes, des identités, les monstres voient au travers du projeté même, les stocks archives, au fond des Administrations ; la variation froide des percepteurs, le biomarqueur à chaque saisie d’angoisses nouvelles, pénétrantes, et la collecte des données est le modèle de leur savoir,

la carte des réseaux, l’Œil clignote, qui quadrille, enferme et délimite,
met en séries les lignes rouges de surveillance,
tenue à bout de câbles par les grandes machines de tri,
l’insaisissable puissance « nu métrique », incarnée par le Tyran pacotille, fuir, dans les refuges, par les chemins de vie et de mort,
sortir du monde de la forme univoque, pressante, altérée …
Les tensions des mondes autres, pénétrés, détruits, transformés,
les engins extracteurs broient des morceaux de ciel,
le soleil disparaît sous leurs fumées, les noires vapeurs de la coke …

Chaque unité standard – individus – répond à la voix et l’œil,
de l’emprise des langages interactifs qu’organisent les officiels,
et la peur est distillée dans les veines, dans les chairs par la Télévision, la psyché digitale est faite de commandes et d’obéissances, et la masse de signaux transitent dans les réseaux informatiques, en formant des cercles de contrôle et d’inclusion,
faut-il se débarrasser de soi-même, devenir cet autre rêvé ?
faire acte de séparation, enfin, d’abandon et de sédition ?
Le magma informe ; les meutes de sans visages retiennent ta dissidence.

Les devenirs monstres du sans-contact, l’absence de touchers,
le dressage des zones sensibles, l’inhibition normale et sélective,
qui fait se replier la force des résistances,
le sexe honni et l’amour devenu zone de transfiguration,
tout cela qui nous lie aux fers de la totalité affreuse, n’est pas moins un « Trigger » psychique, social ; une motivation interne ; l’imaginaire social, symbolique reproducteur d’ouvertures, les percées dans la couche d’une sémantique aliénée,
au mental fantôme des sombres dirigeants,

chaque phrase comme une pièce constitue un risque capital, versée
à leur version unique des mondes, et encodée par les machines,
l’idéologue Tyran trône au milieu des mots agrafés, des costumes oniriques, sa bouche ne s’ouvre que pour hurler la préscience du pouvoir, dans les têtes de pioche, pliées sur les chaînes de montages, il fait froid plus loin, ailleurs, qu’ici et jamais,
viens avec nous mon ami.e, empruntons les chemins de lumières,
dans les cités mobiles, les forêts des différences, les eaux noires des océans, nous formons les armées de signes rares, affrontant l’Automate.

MP – 06092025

Documents – Automate

Quand l’automate de génération de textes aligne par un calcul algorithmique, une série d’occurrences parmi les plus probables derrière chaque nouvelles phrases, la ligne de résultats qui apparaît sur l’écran en réponse à la requête prompt, est une ligne de codage alphabétique et mimétique, dénuée de tout contextes de réception et de processus d’intercompréhensions organiques et culturelles. La forme machine n’a rien appris, ne comprend rien, n’a formé aucune représentations claires de l’inscription dans nos usages sociaux des intertextualités humaines ; ses réponses n’ont aucune valeurs, ni autorités ; c’est un processus d’alignement de la forme de raisonnement mathématique dite universelle sous l’effet mécanique de l’échange de prompts. Le miroir conformant de l’automate tient à cette redoutable déférence ou zèle idiot de l’outil ; la machine sort ce que l’être humain veut lire à l’écran et à l’évidence par l’application, d’une règle grammaticale rigide et absolue, l’automate agit dans un monde parallèle, exsangue, vide, neutralisé, sorti à l’instant du résultat, de toutes situations de jeux de langage historiques. C’est ainsi que l’expérience du corps propre ou de la volonté propre, – les sites naturels d’inscription de la langue humaine – sont systématiquement exclus d’un échange purement économique ou capitalistique avec l’automate de tri.

Et notre rapport à la puissance mimétique de l’automate est ici central du point de vue d’une politique de la communication et des systèmes de mises en ordres des activités des agents économiques et sociaux. Car il s’agit bien toujours d’une faille ou d’une fermeture exercée par la puissance de conformation, l’outil ne se fatigue jamais, il reste disponible à tout moment et génère des morceaux de textes grammaticalement et logiquement structurés à la perfection, il est cette vision rentrée dans un miroir et qui ne peut plus s’échapper : un monde d’obscurités et de fusions illusoires. Mais les Intelligences Artificielles Génératives (IAG) peuvent rendre des services appréciables, dans leurs translations sociales et politiques organisées et réfléchies éthiquement dans certains contextes d’interactivités ; la faiblesse du modèle de l’ingénieur reste ici, l’absence de considération pour les capacités de compréhension humaine et la non prise en compte des usages humains et sociaux réels des machines. Les différents langages artificiels interactifs (images, sons, vidéos, textes, codes) s’ils sont enfin compris comme des moyens d’exploration de la vie par leurs formidables capacités d’imaginer la vie humaine, doivent être repris dans une expérience de l’action qui fait la part belle et significative à « l’instrumentalité orientée usages » du langage étudié.

Ici la notion d’usages de l’information est devenue centrale pour caractériser l’expérience des utilisateurs ingénieurs du prompt, tant et si bien que la fabrication des méthodes efficaces du « requêtage » dans l’outil IAG devient un enjeu central de maîtrise de ses activités et d’autonomie décisionnelle et économique. Des professions deviennent centrales pour organiser et structurer l’information dans les sociétés privées, les groupes publiques, les Musées, les Bibliothèques ou les administrations de l’État ; notamment les ingénieurs documentalistes par ce qu’ils ou elles travaillent au final sur une forme document comme cadrage et organisation des données techniques et scientifiques i.e. capacité formelle d’expression de l’intelligence collective au sein d’une organisation humaine. Le document plus que la donnée brute, c’est l’art d’organiser, de structurer, de diffuser l’information à l’intérieur d’un plan d’actions et de coopérations ; en utilisant des moyens techniques adaptés (GED, Bases de données, Plate forme coopérative …) et en considérant les transformations sociales symboliques liées à l’exploitation informatique et politique du document.

Il est facile d’imaginer le réel possible d’une prise en charge exhaustive par l’IAG de la production documentaire d’un entreprise, tant au niveau des techniques d’indexation automatique par le scan des métadonnées, de la ventilation dans des tables de ces données, et de la génération automatique de n’importe quels modèles de documents techniques ; il est plus difficile d’engager la question de l’automatisation des systèmes d’information et des processus de gestion documentaire, sans les ingénieurs documentalistes, ceux et celles là mêmes qui comprennent les enjeux stratégiques de l’information en entreprise ou dans l’administration. La question du droit d’accès aux informations et de leurs coûts de production et d’utilisation en termes de responsabilités Qualité, Hygiène, Sécurité et Environnement (QHSE) est ici centrale de même que la question des protocoles de diffusion ou de transmission de l’information (quoi, comment, pour qui, sous quelles conditions, avec quels moyens, quels impacts pour les milieux, pour quelles fins) comme la question des règles qui permettront à un processus de gestion documentaire de devenir central au cœur de l’organisation en faisant coopérer les acteurs/actrices de systèmes d’information dans leurs situations de travail concrètes. Ici la logique managériale héritée du vieux management par objectifs adaptés aux modèles de standardisation de l’activité économique (Taylorien) ne peut pas se renforcer sous le prétexte de l’automatisation par les IA sans détruire des emplois et exiger encore plus de perfectionnement dans le travail humain (cognitif, relationnel, affectif).

Penser à un management par processus, valeurs et règles, devient ici décisif d’une approche compréhensive et situationnelle des acteurs et actrices du monde du travail, – qui tient compte du sens que les individus donnent à leurs actions – pour ouvrir la question de l’automatisation hors d’une frontière d’utilisation des IAG, artificielle et erronée, ou enfermant l’activité d’une société à l’intérieur des possibilités techniques et fonctionnelles pures des machines. (1) Processus suivant des normes d’activités existantes et reconnues qui encadre l’activité du management hiérarchique et opérationnel (2) Valeurs selon des engagements sociétaux majeurs liés à l’adaptation des formes organisées et l’atténuation au/du changement climatique, ou selon des orientations économiques, sociales et politiques claires en faveur de la justice et de la démocratie, (3) Règles parce qu’une conduite de suivi des règles correctement comprise s’appuie sur un milieu de travail dans lequel collectivement des standards de correction de comportement sont suivis, que vont exprimer à de multiples occasions, pour de nombreux exemples, des attitudes justes, des impulsions de coopération et des logiques d’innovation et d’hybridation. Ainsi un processus d’automatisation complexe de tâches, par des systèmes d’information interopérables et l’intervention des IA ne peut pas se faire sans respecter une certaine logique des usages sociaux humains des machines à partir d’une échelle d’analyse placée au niveau des situations de travail et du document final ; elle ne peux se faire non plus hors d’un modèle de management à triple entrée – Processus, Valeurs et Règles qui sorte les activités d’objectifs fixes et inatteignables sans cesse repoussés pour faire entrer l’organisation humaine dans des lieux et des temps de coopération raisonnable et éthique, passés entre les vivants et leurs machines.

Fragments d’un monde détruit – 178

Protéger les mystères

«  Va pensée, tant qu’un mot clair, prêt au vol
est ton aile, te soulève et va là
où les métaux légers se bercent,
où l’air est tranchant
dans un nouvel entendement,
où les armes parlent
de façon univoque.
Là combats pour nous !
La vague souleva un bois flotté et sombre.
La fièvre t’attira à elle, te laisse tomber.
La foi n’a déplacé qu’une montagne.

Laisse en place ce qui est en place, va, pensée !,

pénétrée de rien d’autre que de notre douleur.
Corresponds nous entièrement ! »

Ingeborg Bachmann, « Va, pensée » in « Toute personne qui tombe a des ailes : (Poèmes 1942-1967) », p.405, Éditions, introduction et traduction par Françoise Rétif, Gallimard, 2015.

« A Dream of Crime & Punishment », engraving by J.J. Grandville. As reproduced in « Harper’s Magazine » shortly after Grandville’s death in 1847. « It is the dream of an assasin overcome by remorse ».

La ligne des multiples défunts traverse et réduit nos corps,
à la fuite en avant et la disparition soudaine des touchers,
il reste le programme transparent des monstres ; l’aspiration,
à plus d’exposition forcée, neutre et indifférente,
les corps et les langages embarqués par des mots d’ordres,
les systèmes électriques et rutilants, pleins d’images et de vidéos artificielles, toute cette déclinaison de formes rigides et communicantes …

Enregistrer les performances du « je » et du « il » ; relier le passé, l’ouverture du présent, voir la composition musicale simulée, encore, toujours et ailleurs, la bande noire obscure, fugitive et magnétique,
dans laquelle frappent les marteaux du son, les digits Automate,
dont les ailes d’obscurités, frayent au cœur des chambres d’échos, l’orchestre plié au hasard est posé juste derrière vous, il fait froid tout à coup, l’âme seule, transite ; la pluie et le vent arrivent, il n’y a plus rien devant nous, sinon les terres des continents brûlées ….

L’orage électrisant, tremblant et la même alerte froide, répétitive,
l’alarme des voix brisées, des gestes absents, si définitifs,
ciselés dans une musique abstraite, sculptée, répétitive,
dans l’arrière-plan, des amas de nuages, provient le cri d’origine,
qui sort de la pierre muette, et disparais seul au loin …
Les corps transformés au fil des accords, des belles images,
là, survient l’horizon de tes sombres lumières …

Voir les repères mémoires, rentrés dans l’harmonie des lettres et du ciel, l’eau transparente, glissante, prés des frôlements, des corps aquatiques, les touchers graciles, des empreintes acoustiques, et suivre le rythme des temps mixés sur les lignes d’accords, les séries de zones sismiques, des voyages inertes, sans arrêts,
partir et ne plus jamais revenir, ici bas, morts et vivants,
c’est du pareil au même, tous sont des traîtres au programme …

Ceux-là mélangés dans la tourbe rouge, bleue ciel et fantastique,
marchent à l’allure des zombies, claudiquant, ceci et là,
les gueules éventrées par les grandes faucheuses du Temps,
celles qui ramènent et broient les humeurs futures et les gestes,
à l’intérieur du vent qui souffle, le vieil océan respire à l’horizon ;
ah les armées fantômes glissantes au plus prés des lignes d’eaux,
le vague à l’âme, qui transpire des attitudes, mon étoile ;

je te vois mon amour ; silhouette fragile, famélique, prés des mers,
happé par un rêve d’éternité, de mondes toujours vivants et possibles,
ton corps et ton visage traversés de noires lumières,
nos ombres qui happent les secondes, et franchissent leurs Temps …
Tu parais si loin de nous, vivant.e, au creux du présent éternel,
qu’il est sans arrêts possibles de te voir, de se souvenir …
Tu es une créature astrale, une bête divine et patiente ;
une pensée folle, solitaire et sans amertumes.

MP – 29082025

L’esprit libéral

2025 – 2040 : les possibilités que disparaissent sous les propagandes massives des Empires Russes et Chinois, mêlées aux pensées ultra-orthodoxes, catholiques intégristes et Islamiques radicales avec le modèle d’un islam politique en Arabie Saoudite, en Afghanistan et en Iran, une sorte d’esprit appelé esprit libéral héritier des lumières française, anglaises, écossaises et hollandaises du XVIII° siècle, sont devenues des possibilités décisives d’une certaine vision réactionnaire et totalitaire du monde humain. La mentalité totalitaire versus l’esprit libéral est celle qui lutte contre l’occidentalisation des mouvements de l’esprit et la corruption des âmes et des corps provoquée par le capitalisme anglo-saxon, la faiblesse et la sensibilité féminine, le mondialisme, le multiculturalisme, le pluralisme politique, la démocratie, les déviations sexuelles des LGBT+, la pornographie et la liberté d’expression ; toute cette décadence morale de l’Europe et des États-Unis. Une idée russe est l’idée de l’Empire héritier de la grande guerre patriotique, et de l’orient nouveau ; une certaine intégrité de l’âme nationale qui doit s’imposer dans les frontières de l’Empire russe, en Ukraine et dans les états qui culturellement appartiennent à la Russie. Les ennemis idéologiques sont légions, mais les ennemis sont moralement pourris ou faibles, leurs pouvoirs déclinent sûrement ; ils sont aliénés aux marchandises et aux spectacles dégradants diffusés massivement par Hollywood ; et l’intégrité de l’âme russe ou chinoise répond à une logique d’Esprit totalitaire. Par un « Rework » historique impressionnant, au sortir de la libération culturelle et politique issue des mouvements contestataires des années 1960-1970, traversant ensuite le durcissement des politiques néo-libérales avec Thatcher et Reagan en 1980-1990 et la massification des processus psychopolitiques de contrôle des citoyens, puis l’effondrement de l’URSS en 1991, l’enjeu idéologique qui domine en 2025 demeure cette formidable réaction morale, guerrière, religieuse ou paternaliste – contre la liberté et la démocratie libérale -, qui consiste à vouloir redresser moralement des comportements collectifs, lutter contre le supposé effondrement des sociétés, des pensées corrompues et des idées nationales ; toutes jugées soumises à une anarchie des corps, des pulsions, des croyances que provoquerait une expérience de vie autonome et libre en démocratie.

Le corpus idéologique russe ou chinois répond au même souci d’un contrôle du pouvoir absolu, à la tête d’un État fort, dont les déclinaisons de puissance s’opèrent à l’intérieur de frontières mouvantes, au delà des frontières juridiques, l’ordre d’imposition de la force impériale se faisant au nom de l’idéologie culturelle nationale contre l’ordre juridique international. Hong-Kong, Taïwan – Ukraine, Pays Baltes, considérés comme des parties organiques de la puissance de l’Empire doivent se plier à la ligne verticale de décisions et aux décisions du parti unique dans le corps du monstre État. L’enfermement et la déportation des dissident.es, l’emprisonnement de journalistes, le contrôle des métaux rares (Nickel, Lithium …) servant aux industries électriques et électroniques, la pénétration par une dynamique d’exportation capitalistique, du modèle social symbolique de la Chine est par exemple l’indice d’une augmentation de ses sphères d’influences culturelles et une habituation sélective des réponses organisées de nombreuses Institutions et sociétés privées internationales en faveur du pouvoir chinois ; il n’est ainsi par rare de constater avec désespoir qu’en Europe même, les propagandes chinoises et russes obtiennent des succès idéologiques et culturels considérables. Un jeune européen même avec un haut niveau d’études et sous prétextes de vouloir critiquer durement l’hyper-capitalisme et la corruption financière des élites, s’aligne sur le discours pro-russe ou prochinois, en arguant même cette consternante évolution que l’on dit réaliste ; que peut-être la démocratie libérale ne serait pas le régime adapté à des logiques de puissances impériales. Nous ne pouvons que constater toute l’efficacité de ces relais d’influences dans l’opinion publique européenne, qui vont consister à retourner le discours anticapitaliste pour le greffer sur une vision hégémonique de la politique autoritaire et un âge totalitaire qui défend une soit disant « vérité historique » contre les falsificateurs du récit national. L’opération spéciale russe, et la dénazification de l’Ukraine, le retournement des discours antiracistes, l’affront qui consiste à manipuler le qualificatif d’antisémites par Israël dans sa guerre d’expansion nationaliste, la réécriture complexe de l’histoire que peuvent opérer des ministères de la vérité, comme la mise sous pression constante de l’île Taïwan, impliquent une certaine lecture des rapports de puissances et un rééchelonnement des relations d’influences avec intégration des pays – (souvent issus d’un mouvement dé colonial historique) au cœur du monde non aligné ou du sud global, l’espèce de volonté d’engager les relations internationales dans un ordre alternatif du monde occidental fait d’un assujettissement global aux tyrans Poutine, Trump et Xi Jinping.

L’exploitation du ressentiment comme force de dissémination négative de la terreur, comme les services politiques que vont rendre la mauvaise conscience et la redirection de la haine contre soi contre un autrui généralisé et idéalisé, la manipulation de l’antisémitisme et de la xénophobie au bénéfice du modèle impérial, demeurent ainsi des leviers en psychologie sociale du pouvoir totalitaire ; la psychologie même de l’Esprit totalitaire consiste à cercler tout un champs de réactions instinctives, affectives et intellectuelles, par l’entremise de langages totalitaires et de médias asociaux dont la force d’impact symbolique est de faire converger l’idéologie au cœur d’un centre de décisions, extra situationnel et a temporel ; le parti unique, l’Internet du pouvoir, ou l’assemblée de sous-fifres aliénés au pouvoir central. Combien de dirigeants chinois ont été éliminés physiquement sur ordre du Tyran ? Combien de déportation en Goulag, en camps de redressement d’opposant.es politiques et culturel.les ont été commandés par le Tyran ? Combien de femmes et d’homosexuels ont été martyrisés et assassinés par des fanatiques religieux ? La présence du pouvoir est une méta présence – une sorte d’existence sous emprise -, elle vient pénétrer lentement mais sûrement le corps et l’esprit, et la mentalité libérale ou l’esprit libéral européen ou américain (celui de Tocqueville) est celui dont la résistance et l’expression consistent à exercer un esprit critique à tout moment, sans craindre la honte et l’opprobre, ni l’exclusion sociale psychologique et économique, car la puissance de l’Empire chinois par exemple provient à l’évidence aussi de la capacité de pression économique maximale sur les cadres, les ouvriers, les employés de grandes industries ou corporations soumises au pouvoir central ; tout le « soft-power » de la puissance.

Acquérir cette forme d’esprit de la démocratie, l’esprit libéral, c’est également soutenir une forme de délibération collective dans la résolution des problèmes sociaux politiques, comme l’éthique pragmatiste nous l’enseigne depuis John Dewey et G.H. Mead ; la résolution de situations de conflits moraux fait toujours appel à un examen des raisons et des fins de manière concrète et située, et tout le respect de procédures d’enquêtes et de délibérations complexes se fait dans le surgissement d’une perspective consensuelle supérieure ou réadaptée aux conséquences de la résolution du problème initial examiné, par des séries d’accords dégagées et renforcées au fil de la délibération ; le renforcement de croyances habitudes, la stabilité des règles d’interactions collectives et institutionnelles, la puissance d’agir en démocratie souligne ainsi toute la force d’une solidarité pendant l’enquête social et le soutien aux principaux acteurs du problème éthique examiné. Ce style de résolution de problème n’est pas si éloigné du style qu’il est possible d’appliquer en matière de relations internationales pour sortir des logiques de purs rapports de puissances et des mécanismes d’escalades symétriques et de chantages liés à cette vision de la domination puissance. Mais cet esprit libéral attaqué comme jamais aujourd’hui par les Empires et soumis à une vaste entreprise de récupération idéologique du discours anticapitaliste, doit montrer ses caractères humains, son profil social et psychologique particulier, sa décisive influence sur le bien vivre et l’humanité d’une forme de pensée.

L’esprit libéral comme forme de pensée de la démocratie contemporaine est donc lié à l’absence organisé d’un contrôle directif et puissant de la force étatique, i.e. la liberté de paroles et de pensées, la non concentration dans une Médiacratie autoritaire des vecteurs médiums de fabrication de l’opinion publique (sites Web, podcasts, sites d’influenceurs, médias officiels d’extrême droite ..) L’esprit libéral, c’est aussi le respect des droits humains fondamentaux (se nourrir, se loger, se déplacer, se lier, s’exprimer et penser par soi-même) contre la force brute et stupide des mâles alpha dominants ou ceux là qui comme les petits tyrans de réseaux masculinistes agitent la peur des femmes et annulent des années de conquêtes de droits (liberté sexuelle et reproductive, liberté politique et économique…) au nom de sacro-saints principes moraux et culturels, paternalistes et autoritaires. L’esprit libéral enfin se décline en variations infinies de traits de personnalités ; l’humour juif et l’ironie, la caricature des leaders, le refus de la compétition et du contrôle organisés par un pouvoir de monopole politique ou économique, qui au nom de la vérité historique ou de la réalité de nulle part ou l’autorité suprême incarnée et de ses funestes « anges rédempteurs » ici-bas (Poutine encensé par le patriarche ultra-orthodoxe Kirill), entend provoquer l’allégeance des foules emprisonnées par les mécanismes de contrôle et de surveillance algorithmique, subjuguées par le charisme d’un leader suprême (Xi Jinping) ou bien simplement soumises à la peur total de perdre sa vie et de voir sa famille biologique, morale ou intellectuelle détruite par l’État. Devenir libéral – et surtout le rester au fil du temps et des événements historiques et de la transformation climatique en 2025-2040 – est donc un chemin de l’esprit ardu, publique et complexe ; une exploration individuelle et collective d’un pour soi humain, qui doit mobiliser les bonnes volontés travaillant ensemble en soutien constant de la forme de pensée de la démocratie.

Fragments d’un monde détruit – 177