Une ligne frontière

« Connaître véritablement, c’est connaître l’essentiel, s’y engager, y pénétrer, par le regard, non par l’analyse, ni par la parole. Cet animal, bavard, tapageur, tonitruant, qui exulte dans le vacarme (le bruit est la conséquence directe du pêché originel), Il faudrait qu’il fût réduit au mutisme, car jamais il n’approchera des sources inviolées de la vie s’il pactise encore avec les mots. Et tant qu’il ne sera pas affranchi d’un savoir métaphysique superficiel, il persévéra dans cette contrefaçon d’existence, où il manque d’assises, de consistance, et où tout chez lui porte à faux. »

Emil Cioran, « L’arbre de vie » » in « La chute dans le temps », p.25, Gallimard, 1964.

« Anatomical Man » from the Limbourgh brothers’ Très riches Heures du duc de Berry (1415). The Latin inscriptions describe the zodiac signs’ properties according to the four complexions (hot, cold, wet, dry).

Les langues de leurs guerres, ensorcelées par un manque de savoirs,
Le noir des yeux fardés, la fermeture de l’Esprit et le flou des visages,
la voix des spectres d’où s’est retirée toute présence,
les murmures étouffés par les murs des médias,
dans cette voix désincarnée, personne ne s’y éprouve,
c’est le spectre audio sculptée, la forme souffrante, empêchée ;
une sculpture machine, roulante, nickel, en cours d’interactivités …
Des programmes médiatiques forts, reliés, loin, par des immenses abandons, dans l’industrie du rien, s’agitent les armées des Automates …

Et les mots et les images par vagues incessantes, tombent un à un, inutiles, aux cœurs des orages, dans les rouages guerriers, mécaniques, sémantiques, par les vecteurs idiots, la langue de bois tape sur un faux sol, une fausse structure,
et plus rien n’advient comme vivant, expressif, sensible et organique … Je vois l’ailleurs rêvé de ces mondes « tautistes » ; la bascule froide et inerte, l’utopie monstre des décideurs experts, naviguant sûrs d’eux mêmes, en mises en ordres fermes, géo terreurs subtils et absurdes commandements, rien de réel ne perce les vitres transparentes de leurs langages, des zébrures en zigzag feront des rires parmi nous, bienvenus…

Dans les doublures des mots signes seront tissées des rencontres,
qui poussent sur les déchets des mondes ; par les mortels paradoxes,
à contre-temps, contre lieux, proviennent l’Art, l’expérience de l’ami.e et la consolation, quand je revêt les vêtements bariolés de ton monde, de vos alertes précisions, les formes symboliques surviennent sans attentes, seules, vives et sans prévisions, elles soutiennent et structurent des dynamiques de courages, des formes d’interactions, les foyers dont les lumières illuminent leurs visages, les sens des usages, ah reconnaître l’absence de séries, de généralités, de répétitions, ou de temps prototypes ; l’habitude sortie du rack et des décisions des machines …

Poursuivre le chemin ouvert sur les lignes de crêtes, s’apprivoiser ensemble, voir les symboles écrits sur les feuilles blanches, les autels des autres dieux, un être vivant, un jour, dans nos futurs, va les lire, un jour ou une nuit, et ressaisir la passion créative et la mise en forme de nos pensées ; il y a la catastrophe survenue dans le temps, la psyché dévastée, l’adhérence au digital des objets perçus, de tout contacts sensibles ; l’ordre communicant, la conversion vers le digit-fétiche et la survivance de la seconde nature ; au delà d’une guerre de la conformité et du désastre, la « Médiacratie » construit des territoires négatifs, en milles séries.

Entre l’anarchie capital et la violence des guerres ; la ligne des contrôles extrêmes, ces zones d’ombres multiples, n’apparaissent nulle part … Seules des voix sorties de l’enfer viennent nous dire, nous montrer, l’expérience de la douleur vivante et les savoirs précis, familiers et étranges, et dans l’entre-deux, rien n’est facile ou donné d’avance, car il faut bien du courage pour survivre et nous dire, par la voix, ce qui est et devient, vulnérables, derrière les vidéo-drames puissants, les médias prisons, les fausses corniches qui ne soutiennent rien, les volontés d’extermination et de perdition des formes d’existences vivantes.

MP – 15112025

Extension des limites

Dans les rencontres avec un.e autre que soi-même, par le scénario d’une primitivité caractéristique de l’expérience du contact sensible avec un autre que soi, il reste un fonds de gestes communs, un style de réactions instinctives qui doit nous permettre de compter sur ce fonds commun pour espérer, rendre possible, s’en sortir avec – une intercompréhension élaborée au travers d’un héritage culturel et biologique. Et cette issue de la résolution du contact par les sensibilités communes – par exemple la manière de réagir à la crainte ou à la douleur comme émotions primitives (joie et colère formant deux autres émotions de base) – est une sortie d’une certaine gêne initiale ou de froideur due à la distance de mondes mentaux différents, de manière de nommage des états de choses environnants, de manières d’être éloignées ; de manières de situer dans une forme de langage et de vie. Il est question ici d’un franchissement de seuils d’évidence dans la scène du contact primitif, en ethnologie ou en anthropologie sociale et économique, comme nous l’enseigne Malinowski, dans l’observation participante et l’enquête par prises de notes sur un carnet de suivi des interactions, des événements qui constituent le voyage ethnographique ou l’exploration d’une forme de vie différente. Chaque nouvelle observation va servir à dégager une forme d’intérêts – un style d’existence et d’expressions socialisées dans l’existence – dans l’expérience du contact sensible de sorte qu’une transduction – [traduction de signes/transfusion formelle] entre deux formes d’abord éloignées, va être rendue possible sous la condition d’une observation attentive et méthodique des faits et des langages.

Travailler sur le fait de franchir un seuil dans l’intercompréhension humaine – inhumaine, c’est à dire rendre possible la perception d’une évidence qui va bouleverser nos cadres sociaux de mémoires et nos formes d’interactions symboliques, cela serait par exemple, permettre que l’interaction ait lieu hors d’une vue intellectualiste de surplomb, qui annule l’objet d’étude et efface les complexités de la vie du sujet-test ; cela serait également par exemple, dans l’idée de franchir des seuils, des paliers, voir un aspect d’une situation de jeux de langage que le contact va éclairer, par la rencontre de deux mondes différents ; ici la nouveauté de la prise de conscience ou l’étonnement subitement donnés et élaborés – métabolisées – par les contacts sociaux et les nouvelles perspectives, impliquent des réactions sociales différentes, une progression dans la culture et l’arrière-plan par les contrastes rendus significatifs au moyen d’une certaine écologie de la perception de l’aspect nouveau. L’énoncé observationnel joint par le moyen de l’expérience du contact, va peu à peu constituer en s’ajoutant à d’autres énoncés et d’autres énonciations des sujets-test, une somme de réflexions sensiblement adaptées à un terrain d’enquête anthropologique pour servir de basiques de compréhension d’un phénomène social ou professionnel. L’enquête si elle est fondamentale comme méthode et finalité, est importante comme délibération pratique (Aristote), c’est à dire comme vertu du choix intérieur le plus pertinent, le plus concrètement situé et ajusté dans l’interaction sociale symbolique et la contingence des affaires humaines.

Qu’est ce que c’est franchir un seuil d’évidence sinon atteindre une limite qui ferme la possibilité de se comprendre momentanément, limite qui peut être d’ordre émotionnel ou réactionnel en tant qu’une réaction attendue en lien avec l’expérience d’un événement dans ma culture et mon histoire, n’est pas du tout celle que je constate dans la relation à l’autre ; ici, le travail de la sensibilité et le procès des justifications possibles d’un acte ou d’une pensée en actes, doivent devenir un travail fondateur parce que ce qui intéresse l’autre peut être ce qui ne m’intéresse pas. Sortir d’une logique de pure justification, pour réatteindre une démarche compréhensive va demander une description complexe, élaborée de la forme de vie que nous devons étudier. Si nous imaginons un scénario critique en tant qu’auxiliaire de méthode à nos descriptions philosophiques, nous pourrions par exemple, imaginer un être humain exilé dans une « chambre vide » pendant de longues années, sans accès à l’extérieur, disposant d’un petit nombre d’objets, et d’un ordinateur aux fonctions limitées, réduites à un seul traitement de texte, avec une possibilité d’expressions « fermée » ou coupée de l’extérieur social (peu de livres à lire, pas de musiques, pas de films, pas d’internet ; rien qui n’exprime une nouveauté ou un changement par rapport à la situation typique de l’être enfermé), dans cette situation d’asocialité temporaire, comment va se faire la reprise de contacts de ce sujet-test avec le monde extérieur ? Comment pourrions nous aborder cet homme reclus, exilé, enfermé sans annuler tout simplement son expérience vécue si particulière ? Les manières de s’exprimer de cet homme seraient toutes grevées d’une certaine méconnaissance de la vie sociale actuelle ; nous serions surpris d’entendre un discours presque délirant, fermé en lui-même, doté d’une grande cohérence logique et grammaticale mais ratant dans sa folie interne, une référence à un monde commun d’actions, de projets, d’histoires, de langages, de vécus psychiques autres que le sien.

Dans ce scénario de l’exilé de « la chambre vide », le sujet-test souffre d’un défaut de socialité ou de solidarité ; il est capturé dans un réduit de perceptions limitées – il voit, ressent et entend toujours la même chose dans un même lieu pendant de nombreuses années, sans rencontrer réellement personne -, qui constituent une crise de la référence au monde commun, une impossibilité de se comprendre soi-même dans nos perspectives sociales présentes. C’est dans une sorte de présent fixe, atemporel que l’étranger de la « chambre vide » survit pendant de longues années et si nous cherchons à comprendre les ressorts vitaux de son monde, les enjeux vivants qui construisent son expérience vécue ; nous ne le comprendrons qu’à la condition d’une réintroduction de cet homme dans une délibération commune dans et par l’action de faire référence au monde et de parler à propos de soi dans notre monde. Cette situation hypothétique de « la chambre vide » comme scénario testant nos capacités d’intercompréhension humaine, peut se rapprocher d’une situation de dépression nerveuse (au sens où plus rien n’a de sens pour le dépressif et que le vide du monde grandit démesurément en soi ; tous les objets sont vidés de leurs intentionnalités dans la dé-pression), elle peut également montrer à quels défis sont confrontés des enquêteurs ethnologues ou philosophes sociaux et anthropologues ; à quels défis doivent-ils faire face devant l’étrangeté de comportements humains totalement coupés -semble t-il – d’une référence à un monde commun.

Cette question de la référence aux choses par le nom – « Res-Per-Nomen » – est très importante, elle va engager une certaine attitude existentielle et grammaticale ; un sens de l’action par la sensibilité du contact avec la différence et par l’acte de discours dans et avec les autres mondes mentaux, moraux, politiques que les siens ; mais s’agissant de l’expérience en soi de la limite à ce que nous pouvons réellement sentir et comprendre, nous devons faire attention, – porter notre attention dans la situation de jeux de langage – à l’augmentation de nos capacités à nous comprendre du fait d’une certaine différence sociale culturelle importée par un processus de communication dans la rencontre face à face ou distante, et qui agit comme un extenseur de forces sensibles, subtiles ; une augmentation de nos capacités de perception de ce qui arrive comme richesses et formes supplémentaires dans le monde commun. La singularité d’une existence différente de la mienne est ce chemin jalonné d’épreuves de justification et d’impossibilités de se comprendre, qui dans une société humaine, est le chemin d’une construction difficile d’un soi humain ayant capacités et droits d’expression libérés d’un joug autoritaire ou d’une emprise manifeste d’une autorité extérieure – un pouvoir sur le langage. Franchir un seuil d’évidence, se montrer capable de compréhension, voir l’autre non pas comme soi-même, mais adopter ses rôles et ses perspectives dans sa propre existence, penser par delà soi-même depuis un site anthropologique et politique nouveau ou ancien – la rencontre face à face ou distante, la fiction prototype comme méthode d’enrichissement de la description philosophique, toutes ces méthodes en appui de la réflexion philosophique permettent l’extension des limites à nous comprendre mutuellement et ainsi à faire, produire ou raconter une histoire humaine et commune.

Fragments d’un monde détruit – 186

Rosae Silentio

« Tu as écrit avec mon sang une lugubre chanson,
Depuis la jubilation de mon âme s’est engourdie.
Tu m’as chassé du paradis des roses,
Je devais les laisser, Tous ceux qui m’aiment.
Comme un vagabond, le chagrin me pourchasse.

Et la nuit quand chantent les roses,
Alors la mort couve en silence – je ne sais quoi –
Je veux T’apporter mon cœur douloureux,
Le doute angoissant et ma pénible lutte,
Et tout ce qui est malade et la haine ! »

Else Lasker-Schüler, « Morituri » » in « Styx », p.51, [1902], Traduction de l’allemand Denis Toulouse, Édition La Barque, 2024.

Plates from Robert Thornton’s Temple of Flora (1807)

Frôler les tissus de veines, les robes lentes et agiles,
ces fleurs de peaux, aux couleurs étranges, aux vagues présences,
qui sur le chemin de côte, sont plantées dans les sables,
et ressentir l’instant brûlure, fixé dans les vitraux fantastiques,
autour des corps nombreux, penchés sur les précipices,
nos yeux fous, rentrés dans les vagues d’amertumes ..
Il fait chaud tout autour de leurs cercles de flammes ;
la mesure sienne, dieu des liaisons, est prise contre toutes attentes.

Tes yeux, mon bel amour, ont pris la couleur des océans.
Tes lèvres sont peintes en rouge vif et tu portes ce sourire espiègle,
cette mue de l’attention sensible, ce travail du lien et de l’absence.
Tes cheveux coupés en raz de franges, blonds et sucrés,
sont imprégnés d’ombres et de lumières vives ..
Et cette fleur qui pousse en ton sein, trace des rivières bleues,
voir, écouter l’instant suivant qui chute à l’intérieur de nous …
Toute cette pluie d’anges minutes, de fiels et de sangs.

Tout près des orages, des dévastations, des fleurs brûlées,
dans la demeure des liseurs de sangs, des grands bibliophiles,
se tiennent les ressources vives prises dans la nuit,
depuis cette fracture de ténèbres au milieu du Temps,
se jettent des frontières, des brisures, des drames de langages,
une explosion au milieu des guerres de signes ; des gestes empêchés,
et je pense au faux prêtre inutile, posté, en arrière des mondes ;
sa fonction débile qui reste la fonction du traceur, de la viabilité ..

Le langage mort déploie dans cette nuit toutes ses structures,
et le froid grandit dans les maisons ; le silence est devenu immense,
les noirs esprits se sont retournés, les corps défunts tressautent ..
Les structures du langage mort sont inertes, elles se mettent aux services, en garde à vous, en rangs serrés, en précieuses déclinaisons ;
aux services des petits maîtres commandeurs du néant ..
Et rien, aucun arrière-plan, aucun usages, aucune règles,
à vrai dire ne déterminent les sens et les utilisations futures des signes .. 

Il n’y a que l’aplat fixe de l’alphabet du Spectre Présent ;
le monstre glacial et inerte ; le faux monde, sans promesses ni espoirs, l’Automate exécute, appliqué sur une vitre froide, le prêche du grand Nihil ..
Le Spectre Nihil tourne au milieu des vecteurs, des absences de formes, dans un manège de signaux de détresses et de désespoirs,
et les fleurs de demain poussent ailleurs, avec la vie tout autour …
Dans des lieux protégés des folies, des absences d’histoires,
Ah voir les fleurs innombrables des cercles de l’étrange ;
sentir monter en soi, la profusion des forces.

MP – 07112025

Aux actes passionnés

Au cœur des combats sociaux, politiques et culturels qui sillonnent les champs sémantiques et pragmatiques de l’action collective se situent les effarantes machines à niveler, séparer et à briser les liens sociaux-naturels que les êtres vivants nouent dés leur plus jeune âge. Ce qui est toujours attaquée ou fragilisée est la socialité de base qui caractérise tout être vivant en tant que contacts réfléchis dans l’expérience de l’appropriation progressive des autres en soi-même et qui maintient la forme sociale symbolique fermement liée à la forme de vie même des langages et des interactions socialisantes.

L’expérience du contact comme « ur-phénomène » ou primitivité caractéristique de l’intercommunication vivant/milieu vital/société est ainsi peu à peu vulnérabilisée de l’intérieur par les machines communicantes organisées dans l’économie sémio-linguistique contemporaine et l’hyper-capitalisme de l’Ego. Dans les intérieurs sociaux maîtrisés par les machines à communiquer (Internet des objets, web commercial, étiquetages massifs des objets marchandises, fétichisés et marketisés …), l’atomisation des scènes d’interaction sociale traditionnelle en de multiples îlots d’indifférence numérique est une pierre de touche d’un management stratégique des âmes permettant une surveillance et une neutralisation des corps. L’unité marchande individu comme ses capacités cognitives et affectives vont faire l’objet d’une exploitation continue et systématique par les marchés d’échanges et les systèmes de production de la valeur pour l’économie de la connaissance et du contrôle des forces psychiques et des affects. Ici le management stratégique de l’engagement des individus sur les marchés correspond entièrement et symétriquement à la baisse de leurs capacités de socialisation car l’individu comme unité de marchés n’a besoin que d’outils de transaction (carte bancaire, smartphone, puces …) pour régler toutes ses conduites effectives et potentielles en obéissant servilement à un ordre de marchés qui est principalement au XXI siècle un « ordre communicant ».

L’espèce de machinalisation de tous les gestes de transaction réduit le corps à une fonction spéciale de régulation des échanges dont l’exercice ne demande que des gestes saccadés, immédiatement pris et contrôlés par la nasse de l’échange production/distribution/consommation de sorte qu’il est surtout anormal et risqué d’agir autrement que ce que l’échange et la transaction permettent réellement. Dans ce cadre réduit du psycho-pouvoir économique, le psychisme humain est un encombrant mystère dont le secret – trop dangereux – doit rester en dehors de la parfaite mécanisation des corps engagés dans l’économie behaviouriste de l’échange ; ainsi tous les rêves ne sont pas valides, toutes les expressions ne sont pas autorisées ou permises – intuitivement vous sentez bien quand vous dérangez un ordre communicant – les lignes rouges clignotent, le frémissement de l’interdit apparaît – tous les mouvements du corps orientés [l’activité de l’âme humaine] doivent se cantonner à un réduit misérable de gestes conditionnés ; une somme de presque réflexes utiles seulement pour vivre dans la société capitaliste. Alors il est courant ce malheur organique du capitalisme, ce désespoir des machines, cette mélancolie historique des générations X, Y et Z issue de la mise en ordre des organismes adaptés aux contraintes de l’échange économique ; car l’expression appauvrie rentrée en elle-même, jamais utilisée, fabrique la bile noire de la mélancolie et du ressentiment, et n’a plus cette capacité d’ouverture des corps et des âmes humaines.

C’est pourtant au cœur de l’expérience du contact dans la construction primitive de l’acte humain qui correspond pour le pragmatiste G.H. Mead au phasage de l’action à quatre niveaux corrélatifs ou étapes matricielles ; impulsion, perception, manipulation et consommation (1938 – « Philosophy of the Act ») que peuvent se déployer la compréhension pragmatique et compréhensive commune du sens que les individus donnent à leurs actions du point de vue de l’analyste psycho-sociologue et philosophe de l’interaction sociale symbolique. Dans ce cadre d’une délibération pratique en vue de la compréhension de l’action individuelle, il est important de rappeler l’évidente nécessité d’une construction dialogique du soi humain. Et cette nécessité naturelle, empêchée dans un ordre communicant artificiel, doit résister comme une forme de possibilités expressives en vue de la liberté humaine collective et intime à la fois forte, dangereuse et conditionnelle.

Ici la notion de complexion pronominale doit nous aider à comprendre l’enjeu de la constitution physique, morale et psychique du soi humain en tant que des rapports réflexifs, symboliques, vivants, se jouent dans la grammaire de l’action d’une subjectivité dans le langage. A chaque angle expressif est placé un pronom « personnel » particulier et un rapport conséquent ; le rapport premier est le « Je » avec le « Tu » comme relation première, découverte du visage de l’autre, écoute de la différence de sa voix propre, expression du noyau relationnel et de l’altérité radicale ; le « Nous » apparaît et sort grandit, il est le « Nous » d’une interaction expressive précédente et suivante ; il dit la logique interne de l’action humaine historique ; le « Je » se renforce – en se traduisant/se transposant – et se déploie dans le « Nous » comme sujet grammatical de l’activité sociale symbolique, tandis que le « Tu » constitutionnellement inscrit dans le « Je » éclaire ses réflexions et imaginations possibles. Comparé à ses trois pronoms véritablement inscrit dans l’imputation de l’action d’un sujet historique, le « Il » (le « on dit que ») apparaît comme le pronom du narratif complexe adopté par une société humaine pour se dire elle même vis à vis de ses membres.

La subjectivité révolutionnaire est celle qui se déplace entre les niveaux de la problématisation de l’action pour soi, en propre, dans la grammaire formelle de l’activité humaine et sociale – elle est capable de prises de rôles situées et d’un sens de l’histoire sociale et politique ouverte, importante et tolérante ; en ce sens, être porteur d’une voix singulière qui revendique suivant des règles – passionnément – et dans un certain cadre de référence historique, fait se croiser les différentes instances grammaticales dont la complexion c’est à dire la constitution physique, psychique et morale de la personne humaine – Je, Tu, Nous, Il, Elle, On, Vous – est la conséquence directe d’une liberté d’emploi et d’usages des expressions et des phrases dans certaines situations de jeux de langage. A l’inverse, dans la mise en ordre de la communication du management de la valeur d’échange, la voix humaine est réduite au silence le plus complexe ; comme dit précédemment, par la formidable puissance du capitalisme de l’Ego et de la cognition a située, pour isoler un faux sujet, un agent factice sans actions, fermer l’accès à l’esprit d’autrui, fabriquer les barreaux liquides, émotionnelles et monétaires de la prison égotique pour l’individu devenu « doppelgänger » ou une simple marchandise, un corps de transactions numériques, une somme de capacités-compétences à exploiter sur les marchés du travail. La voix emporte et comporte un sens, jusqu’à sa propre extinction vitale ; sa disparition organique possible, elle peut porter des mots écrits ou imprimés sur une feuille comme un souvenir d’un.e autre repris dans l’expérience vécue, temporellement et spatialement située, d’un « Je dit », « Tu écoutes » / « Tu dit », « J’écoute » ; elle est déjà une musique du silence et du corps tout entier qui comme un vague à l’âme accomplit cet exploit de la résurrection.

Ménager des lieux et de temps pour les voix, s’assurer que des inter-actes passionnés puissent avoir lieu au delà du temps des machines communicantes, c’est une affaire humaine, très humaine ; une affaire d’histoire des langages humains, d’anthropologie sociale et des techniques, et de philosophie de l’action et de l’esprit ; toutes ces disciplines dont les avancées scientifiques permettent un certain respect de l’humanité des forces emmenées dans la constitution des personnes humaines. Et dans ces forces physiques, spirituelles, il y a la voix, la tonalité d’une émotion singulière, et il y a la grammaire d’un pour soi humain incarnée par la complexion pronominale de l’action – ce qui est imputable en propre à un sujet historique collectif ou individuel, capable de transformer la société humaine.

Adopter le rôle d’autrui c’est à dire voir le monde dans les perspectives d’autrui par la lecture, la vision de films de cinéma, l’écoute attentive d’une musique, c’est en effet aussi jouer avec les pronoms de l’action, permettre au « Je » créateur de vivre dans un rapport d’instauration ; regarder, écouter, voir avec les yeux et les mots d’autrui, parler avec lui et son « Tu » surprenant, émouvant – briser la logique d’une narration imposante par un « Il » de masquage et d’enfermement dans un solipsisme que l’on peut dire collectif [George Orwell nous en a montré la quintessence dans « 1984 » – 1949], enfin faire du « Nous » une force culturelle et politique de transformation symbolique de la société et de l’esprit humain. C’est là tout l’art d’une politique de la voix – comme revendication d’un devenir subjectif et d’une existence humaine singulière – et de tout le mouvement collectif et humain en vue de l’éducation et la culture des capacités des subjectivités révolutionnaires de produire des connaissances de transformation et non pas uniquement d’adaptation ou de régulation.

Fragments d’un monde détruit – 185

Geste machinal

« C’est un bazar au bout des faubourgs rouges ;
Étalages toujours montants, toujours accrus,
Tumulte et cris jetés, geste vifs et bourrus,
Et lettres d’or, qui soudain bougent,
En torsades, sur la façade.
C’est un bazar, avec des murs géants
Et des balcons et des sous-sols béants
Et des tympans montés sur des corniches
Et des drapeaux et des affiches
Où deux clowns noirs plument un ange.
On y étale à certains jours,
En de vaines et frivoles boutiques,
Ce que l’humanité des temps antiques
Croyait divinement être l’amour ;
Aussi les Dieux et leur beauté
Et l’effrayant aspect de leur éternité
Et leurs yeux d’or et leurs mythes et leurs emblèmes
Et les livres qui les blasphèment.

Toutes ardeurs, tous souvenirs, toutes prières
Sont là sur des étaux et s’empoussièrent ;
[…]
Lettres jusques au ciel, lettres en or qui bouge,
C’est un bazar au bout des faubourgs rouges !
La foule et ses flots noirs
S’y bousculent près des comptoirs ;
La foule – oh ses désirs multipliés,
Par centaines et par milliers ! –
Y tourne, y monte au long des escaliers,
Et s’érige folle et sauvage,
En spirale vers les étages.
[…]. »

Émile Verhaeren, « Le Bazar » in « Les campagnes hallucinées. Les villes tentaculaires », p.127-129, Édition présentée, établie et annotée par Maurice Piron, Gallimard, 1982.

« Technik » in The Tanzmasken of Lavinia Schulz and Walter Holdt (ca. 1924).

Pour chaque lieu de la ville, le corps et la langue, projetés et enrégimentés, fermés dans vos cages abstraites, nos gestes faiblissent et disparaissent ; l’espèce de second aplat qui scrute un horizon fermé du Temps, nos plans d’action modelés par le système nerveux central ; la cause ultime qui siège en arrière des forces, l’origine de la démence capitale, la frénésie d’achats et de ventes ;
et les pauvres fous qui relisent attentivement tous vos procès,
les yeux sombres et hagards, l’esprit assailli de notices, d’étiquettes,
leurs lignes mentales ont prises sur les actes interrompus,
les gestes intégrés aux couloirs d’échanges et d’exils,
remplis d’absurdes et mornes transactions,

le quadrillage prison pour toutes nos impulsions nouvelles,
divisé en hiérarchie de présences, en autarcie de commandes,
tous les corps automates exécutent les scripts de paiement,
et la monnaie débile – un enfer sur Terre – vient clore ces âmes mortes, dans ces lieux projetés devant l’abîme ; il n’y a plus personne,
qu’un immense appel angoissé montant devant sa propre marque,
qu’électrifient les ondes magnétiques et cette voix sature tout le présent, elle est mécanique, aiguisée, imprégnée d’une emprise de douleur, venue de la psyché digitale et de l’absence d’improvisation, de liberté ; le fantôme de toutes actions, de toutes intentions …

Nous sommes conduits à obéir aux ordres des maîtres,
des machines et des boutiques, des langues inertes, des vitrines multicolores, nous sommes conduits par la peur, le besoin et la honte,
au milieu des déserts sentimentaux, des amours faibles et détruits,
nous autres, les grands difformes ; inaptes, horribles, sans attaches,
la peur de décevoir et de ne plus faire partie de leur monde,
la honte comme sentiment des puissants et des lâches,
« j’ai honte pour toi, ce que tu deviens et ne nous permet pas de vivre » ; ce cri qui entête et encage l’envie d’exister, le cri des monstres,
les matières de l’esprit devenues froides et mécaniques …

Tu dois dire seulement par la voix des maîtres, l’absolu règne du soleil, le soleil artificiel planté tout près au milieux des langages,
et qui bât la mesure d’un ancien monde de commerces, prospères …
Univoque, transparente ; cette voix fière, est sans attaches et sans rien autour, la voix des maîtres chiourmes, résonne par toutes obscurités, elle traverse la nuit, défile les métaphores, et enveloppe l’étrange affect … Ah que reste t-il de l’étrange réveil, les ventres pleins de grâce, après nos touchers multiples, habiles, nos caresses aventureuses, nous remercions les rêves des autres, pour ces tentatives de réveil, d’exil et de fuites devant les jeunes idoles ; Argent, l’Ego, le dressage …

La boutique illuminée dans tes yeux ; le bazar des survivances,
ce joyau des possédés, des armées de l’ombre et du silence,
au milieu de nulle part et qui grandit, sans mesures, sans regards aimants, cette géographie de l’étrange ; l’archipel qui contient tous les bords limites, l’extérieur flamme à l’heure de minuit et l’intérieur possédé par l’éternité …
Leurs liaisons affreuses maintiennent intact tout le cercle humain ;
le cercle d’emprises, de monologues autophages, de contrôles intimes … Je veux te voir venir ailleurs, mon bel ange, visages de l’Esprit ; prendre les chemins de traverse, tout contre cet invisible paroi,
cette démesure psychique, ce mur qui résiste hors de nous, en arrière des jours …

MP – 24102025

Du nouvel inquisiteur

Dans les formes communicantes hybrides contemporaines faites d’une technologie réticulaire type réseaux asociaux, de langages artificiels, de médias interpersonnels de contact (smartphone), et de « show runner » organisés par des groupes médias monopolistiques – le modèle télé-réalité et la compétition organisée d’Ego -, l’effet de focus de masse d’une « Ur camera » – l’œil cyclopéen ou le planétarium des enfers ; la forme de verre oblongue d’une omniprésence originelle de la dyade dominant/dominé – comprends l’excitation sensorielle et égotique de participer au cœur des événements potentiellement exploitables à l’audimat et à la force de production de l’argent de la puissance capitalistique. En faire partie, acquérir un peu de pouvoir vital, comme se voir jouer un faux destin dans le « décorum médiatique » du spectacle intégré dans chaque produit, langage, symbole, attitude, mise en scène et interview complexe ; c’est en même temps confier ses capacités d’expression propre, quand elles existent, à la Médiacratie et aux langages totalitaires. La puissance de détection du non conforme, le lissage des différences subjectives, la destruction de l’exception au programme, comme la promotion des individualités fortes, spectaculaires, originales, et surtout bien ajustées aux pseudos normes de fabrication du spectacle fascisant comme aux valeurs de la compétition capitaliste, sont des armes de guerre de la Médiacratie. Pendant que le langage de l’Automate nouvellement commercialisé et diffusé à l’échelle du monde |l’agent conversationnel Chat GPT est lancé dans sa version gratuite en novembre 2022] a pour conséquence, l’imposition d’une potentielle forme automatique d’expressions orientée vers la délégation aux machines de nos capacités de représentation et d’imagination.

L’espèce d’importance du petit Ego drame joué par l’émission télévisuelle est le levier d’adhésion de masse qui va permettre le maintien de l’audience et la spectacularisation des forces d’engagement de l’individu dans le spectacle asocial, pleinement intégré à la production des formes symboliques et culturelles. Ici l’ « a-socialisation » est un phénomène sociologique et philosophique important en tant que la forme égotique d’engagement dans le réseau numérique – c’est à dire la « forme égoïste de participation » – combinée à la délégation aux capacités de représentation et d’expression des machines de ce qui est un monde pour nous-mêmes produisent un système d’enfermement symbolique complexe de l’individu, en même temps qu’une transparence forcée ou une fouille des vestiges de l’intérieur de cet individu. Le lien social percuté par le spectacle intégré, se transforme en ruine de la représentation de soi-même, passé honni, refusé par le spectaculaire médiatique, devenu inutile ou encombrant pour les machines de tri capitalistes. Devenu globalement et massivement le vestige d’un ancien monde où la vie ordinaire et la réalité sociale avaient encore du sens, le lien social doit être éliminé le plus possible pour permettre l’attachement égotique et affectif pur de l’unité individu aux différents dispositifs psycho-technologiques du médium. L’implication psychologique dans le média aboutit à ce paradoxe qui consiste à voir en même temps l’exigence absolue de communiquer avec passion et grands affects négatifs, son intimité la plus profonde, pendant que sa propre expression de soi-même est investit d’une force de représentation aliénation nouvelle venue du média (le « Tautisme » est ici le mot concept ou le mot valise qui convient à cette confusion des deux registres, de la représentation du réel et de l’expression du réel ; Lucien Sfez, « Critique de la communication », 1988. Les hommes preuves répètent sans cesse dans une boucle qui se se veut infinie, le format du langage machine).

L’effet de surveillance et de mise au format, maximale de l’expression humaine à l’intérieur des espaces temps réticulaires par des bio stratégies de maintien de la capture économique de l’attention et de la sensibilité personnelle des citoyen.es (surveiller ses « followers », ses abonnées, manager et monétiser son influence sociale, fabriquer du contenu exploitable, suivre au plus près les courbes d’audience tous les jours, pratiquer le chantage, la violence interpersonnelle et l’extorsion d’intimité …) du citoyen connecté et de l’influenceur, réponde toujours à une exploitation de la force de travail et de l’activité exposées du citoyen téléspectateur, au travers d’une technique de mise en conformité de ses propres réponses remises au diapason des réponses du groupe filmées par un dispositif technique et symbolique du réseau. La machine de guerre médiatique est ainsi construite autour d’une violence primitive qui est l’œil cyclope et cruel de la caméra qui virtualise et traduit en d’immenses réseaux technologiques, la puissance du groupe Média et des pouvoirs économiques et politiques associés. L’installation de l’idéologie de la transparence de la Médiacratie correspond exactement à « ce voir au travers des corps et des esprits » qui écrase l’intériorité possible des citoyen.nes des États encore existants, au bénéfice d’une forme communicante asociale, toujours adaptée à l’exploitation capitalistique des traces, des relations et des preuves de l’allégeance globale à un système capitaliste de production de la richesse symbolique et matérielle, puisée dans l’individu fatigué par l’exploitation permanente de ses capacités (cognitives, affectives ou expressives).

Réseaux et atomisation font partie des conséquences politiques majeures d’une diffusion maximale et complexe des outils numériques d’intermédiation de l’individu et de la réalité du monde (ordinateurs personnels, smartphones comme outil d’enfermement premier car massivement utilisé pris dans des écosystèmes numériques adaptés à la jouissance égotique, lunettes connectées, enceintes, tablettes, et tout l’internet objet commercialisé, « dégradé » par le commerce et la monétisation ..). L’atrophie du sens social de participation et d’engagement dans la société humaine va de concert avec l’atomisation complexe de toutes les sociétés branchées, en îlots d’intercommunication artificielles, dans lesquelles les individus et leurs intérêts devenus des marchandises potentielles, des cibles de campagnes de publicités et de marketing viral, se transforment en petit délégué d’un psycho-pouvoir appliquant les politiques des géants de la technologie numérique (GAFAM, États totalitaires, groupes médias monopolistiques …). Le mouvement d’intégration forte vers l’autocratie médiumnique et l’écologie de l’esprit fasciste traditionnelle et réadaptable est ainsi devenu un mouvement idéologique important en ce premier tiers du XXI siècle ; mouvement qui peut rendre compte de ce nouvel âge de l’inquisition dont les principaux maîtres oligarques font de la surveillance maximale des citoyens et de cette transaction capitaliste par les techniques de transparence à soi, un modèle d’exploitation de la force de travail et de domination dans les psychés individuels et les corps humains, toujours au plus prés de l’Ego-drame ; du théâtre intérieur où se mélangent les affects, les idées, les impressions du monde extérieur.

Les langages de l’Automate (textes, sons, images, codes, vidéos) dans les grands LLM comme langages tautistes d’une fausse interaction (personne / machine / personne), participent pleinement à ce phénomène de l’a-socialisation de l’individu ou du défaire de la société humaine sous l’effet massif des réseaux numériques et de la virtualisation du réel ; ceci par déliaisons progressives, replis sur un chacun pour soi égoïste, détricotage des liens sociaux traditionnels, affaiblissement des institutions et des contre-pouvoirs comme ensembles de réponses organisées (Entreprises, Universités, Associations, Régions, Villes, ONG …), promotion de l’individu comme petit maître, possesseur ultime de la capacité financière virtuelle, unique marchandise et violence égotique exploitables sur des marchés. Dans la forme communicante contemporaine, l’Automate accomplit l’exploit de transformer les matériaux symboliques ; textuels, visuels, sonores, informatiques, en produits de communication cibles qui potentiellement peuvent « normaliser l’intégration forte, verticale » par les pouvoirs du monde GAFAM et États totalitaires, des différents mondes de la communication traditionnelle, dans un capitalisme sémiolinguistique.

Nouveau phénomène du masquage idéologique et de l’incarnation de la puissance économique qui exploite en la minorant tous les projets politiques d’associations des humain.es, le capitalisme linguistique est en même temps un potentiel capitalisme ego cognitif dont le but est de conformer, mettre au format exploitable l’individu et défaire toutes les forces politiques résistantes aux trajectoires mortifères du monde capitaliste. Ce nouvel inquisiteur contemporain – le langage de la puissance automatique – travaille à l’intérieur des mémoires historiques, des sentiments démocratiques et des passions humaines pour la liberté ou la justice, par une expérience typique de conformation qui est l’expérience d’enfermement brute qu’il est possible d’analyser en qualité de phénomène d’a-socialisation issu de l’expérience des contacts réseaux. Les trans-activités (personnes / machines / personnes) passées ici avec un LLM après de multiples requêtes prompts se résument sans réflexions sur les usages sociaux politiques de ces outils IAG à une auto conformité par la répétition en continue, une bulle de réponses alignées et adaptées, grammaticalement structurées et identiques parfaitement à son souhait ; une mise au compact esthétique et visant le remplacement potentiel de tâches cognitives automatisables. Le nouvel inquisiteur veut la domination capitalistique de toutes les forces de travail, de toutes les formes de raisonnement originales, de toutes expressions sociales et artistiques, de toutes réactions émotionnelles et affectives, capitalisables sur l’Internet : machines et humain.es doivent s’adapter et le corps et l’esprit « performer » une forme communicante adaptée tout au long de leurs vies biologiques et sociales symboliques, aux programmes du capitalisme fossile et cognitif.

Fragments d’un monde détruit – 184

Fugues assassines

« Things come wrapped up in time
Like the past in a present
Or the perfect line in a song

They take their time
And when they’re gone
They take their time with them

And you can’t have them back
Because the time for them has gone
And their time has gone with them

The time for them has gone

There’s an echo of them
An echo of the time they were wrapped in
Sweet or bitter in the memory
But an echo is all, all I can reach now

An echo of you
An echo of you
An echo of you in your time

Still echoing
Like a star in the sky
Like a star in the sky above me

And the story of its life
Told backwards down this rod of light
But at its beginning
Long extinct. »

Marillion, « Wrapped up un time » in « Less is more », Intact Records, 2009.

Scene from Macbeth, Henry Fuseli, 1785

Il faut aller contre soi, claudiquer par les rythmes affreux,
voir les bouches pleines de gelées de mots, sanglantes,
leurs cervelles qui tressautent dans leurs cages dorées,
voir au fond de leurs yeux vitreux, la morne suffisance,
et découvrir les gestes venus du fin fond des troubles,
l’espèce de niaiserie qui remonte de leurs nervosités,
les archétypes de la terreur, de la frustration et du rejet,
le regard vain du spectateur ultime, le connecté qui jouit de soi même,
et dans cette épreuve martiale, frôler l’envie de meurtre, d’assassinat,
la naissance des haines omniscientes, par leurs instincts de protection … Pardonne moi mon dieu, ce désir d’oubli, d’effacement,
la vision des jeunes pantins qui claquent leurs dents pourris,
et découpent l’espace digital et publique en tribunes de haines et de bêtises.

Et savoir que tu n’es plus là, que tu restes le reflet de l’étoile,
pour aider à voir, favoriser les mouvements et résister aux profonds abîmes ; ton temps disparu au fond des grands cimetières des idées.
La forêt des sons et des signes, l’espérance chevillée au corps,
cet espace-temps ravagé par les flammes et l’ordre noir,
la culture mise à sac, l’allégeance aux puissances axiales,
l’axe de l’ordre sexuel, de l’autorité capital et du travail …
Te faire renaître dans les signes et les sangs des poèmes,
faire ce voyage dans le temps, pratiquer les langues du pouvoir.
Qu’arrive t-il à l’histoire qui se répète, à l’oubli impossible,
à la dérisoire existence humaine, futile ou accessoire,
quand la solitude grandit à la faveur des spectres,
le spectateur mutique au loin regarde défiler les armées.

Je ne peux m’empêcher d’attraper l’air funèbre de ce temps,
au vol des nuées de merles moqueurs, sarcastiques et persifleurs,
l’arrogance affreuse de ces jeunes hommes sinistrés,
ceux dont les intérieurs traînent dans les poubelles du racisme,
des réseaux du fort masculin et d’une narcisse indifférence,
la fleur du poison, du média et de la sédition intérieure …
Ah ce temps des fascistes revient, mon amour, mon dieu,
les jeunots à peine nés, roulant des mécaniques froides et cruelles,
l’allure fière, ramassée dans des figures stéréotypes,
qui se moquent des pauvres faibles, nombreux et vicieux,
le sarcasme sur leurs lèvres est un fiel doucereux, une langue écœurante ; comme un vieil alcool distillé à nouveau dans leurs veillées festives. Ils prient des dieux qui n’existent pas, des saintes xénophobies.

Il y a des lieux ici, maintenant, séparés, des îlots de violence nationale, les cheveux courts et ras, le verbe empoisonné par le dressage, la troupe qui marche au pas, la cadence de l’esprit sans fenêtres, les langages matrices du maître et des esclaves innombrables, servir et obéir au chef commandant, se faire recommander à tout prix, faire des ratonnades, des maraudes, veiller à la sécurité publique et privée, garantir la liberté des loups ; la chasse aux pauvres et aux malades … Vivre entre-soi séparé du monde vivant et des futurs possibles ; que tout redevienne ainsi, comme dans l’âge d’or – Famille, Tradition, Patrie, Travail, Identité et Nation …
Les rêves des masses seront produits à la chaîne des langages inertes,
par les artificiers du néant, de la technique et de la conformité,
dans l’exploitation des pulsions et des rares densités …

L’affreuse inscription sur leur faux visage, l’alerte sensible,
ne viens pas nous dire ce qui est ou peut être, devenir, exister,
car plus rien n’existe pour eux que l’absolu programme,
les programmes des indifférences, des sélections des forts, des mâles uniques, et des femmes remises aux services des intérêts du pouvoir,
et le voyage organisé pour les enfers, la terreur biopolitique,
l’erreur d’exister, la négation d’espérer et de croire les possibles,
l’enfant est élevé seul dans le respect absolu de l’autorité,
il doit montrer l’exemple toujours d’une sainte éducation,
faire preuve tous les jours d’une même appétence pour l’ordre,
le commandement zélé, l’autorité centrale, la neutralité affreuse du regard, qui part du sexe-blessure, de l’Ego-drame, jusqu’aux ciels des enfers et des paradis, tout contre le temps des assassins, des traîtres, des désertions …

MP – 18102025

Les produits de l’esprit

Considérer les productions de l’esprit humain sous l’aune des langages de l’Automate, dans ces mesures d’exposition, d’accumulation, de stockage et de capitalisation de données exploitées par de grands propriétaires d’écosystèmes numériques et d’outil de recherche sur les réseaux, c’est à la fois, revenir à la source du gisement des données et des intelligences – l’esprit humain ou la pensée humaine désabsolutisée ou sortie du grand « E » de l’Esprit – et entrevoir la séparation nette entre l’objet produit ou le résultat final consommable et le producteur initial de la donnée. Ici le lexique issu de la cybernétique, des technologies de l’esprit et des sciences du contrôle et du management de l’information et de la décision, s’appuie sur la dichotomisation réalisée dans l’univers symbolique de l’informatique et dans les systèmes complexes de traitement de l’information, entre (1) information et connaissance, (2) subjectivité de l’agent et processus de réification de sa pensée et (3) entre production de l’Automate, surveillance et contrôle des forces de travail et savoir d’expériences, situé, historicisé. L’absence de considération pour l’expérience humaine qu’ont nécessité la création d’un texte, la fabrication d’une image, la composition d’une musique ou le tournage d’un film de cinéma et l’espèce de calibrage au compact esthétique consommable du produit diffusé sur de potentiels marchés de la communication qui font contacter demandeur du produit et offreur et diffuseur du produit, répondent à la norme générale du profit qui est la norme du capitalisme. L’exploitation de la force humaine au travers d’une captation de l’attention sensible, d’une maîtrise organisée des capacités cognitives, affectives et expressives aboutit à cet appauvrissement lent et progressif de l’expérience des contacts esprit/corps/monde/symbole.

Dans le processus organisationnel qui consiste à traiter les individus-marchandises en sommes de capacités-compétences adaptées à une activité économique et reliées à des portefeuilles de compétences, l’exploitation du raisonnement computationnel ou algorithmique pur intervient comme prothèse ou machine de psycho-pouvoir visant la délégation des tâches automatisables en fragilisant les dynamiques de progression collectives de l’apprentissage humain. Nos capacités expressives progressivement moins sollicitées dans l’expérience du contact humain devenue rare, finissent dans un jeu d’externalisation des pouvoirs classiques de l’esprit, par refléter par un jeu de miroirs conformant, le produit machine qui prétend automatiser un raisonnement humain ou une part de l’activité de la pensée humaine. L’administration de la performance, le pilotage de projets industriels et le management des traces, preuves et consignations symboliques versées dans les vieilles banques de données, devenues aujourd’hui des écosystèmes numériques et économiques faussement ouverts ou dépendants des puissants monopoles GAFAM, neutralisent la créativité humaine en mécanisant l’humanité de la pensée ; il faut ici lisser l’expression rare dans la notion de données, digits, bits, compacts esthétiques, produits complexes de l’esprit et formater ses potentiels d’exploitation économique en tant que marchandises cognitives et symboliques consommables et produits devenus rapidement périssables.

La capacité technologique de recherche des moteurs de recherche visant l’exactitude d’une information prise dans ses contextes d’exploration, d’expériences hétérogènes et d’usages à l’intérieur du système d’information, ne peut se faire sans tout l’apport de la pensée humaine, capable de reconstruire des situations de jeux de langage dans lesquelles les phrases ou la production symbolique humaine seront réinscrites de manière anthropologique dans une forme de pensée et de vie du langage. Ici la subjectivité au travail, le travail même du courage comme capacité de transformation sociale et politique, qui va élaborer du sens collectif – dans les enquêtes scientifiques – dans et pour l’activité économique permet la remédiation des capacités humaines, vers la satisfaction de besoins humains réels (se protéger du chaud et du froid, s’alimenter correctement, se vêtir, boire une eau non polluée, se soigner, créer et partager librement, et jouir de ses créations …) Passé l’espèce de techno béatitude un peu délirante, autour des Intelligences Artificielles Génératives (IAG) et leur potentiel désarmant de génération autonome de textes, sons, images, codes et vidéos par simple effet du calcul vectoriel et statistique, il est bon de ressaisir, par un contraste vertigineux et une anthropologie des besoins humains, comme des sciences de la communication infrahumaine, cette distance sidérante entre le potentiel technologique – et économiquement autonomisée – démesurée des IAG et la dégradation progressive des milieux de vie sous l’effet du changement climatique ; ce parallèle s’il est peut être facile, souligne que les technologies – si elles le peuvent – doivent être toujours mises aux services des vivants et de l’humanité.

Il y a ici un nœud potentiel de rupture entre deux visions du monde ; (1) celle des puissantes oligarchies techno financières du capitalisme ego-cognitif, qui en visant des politiques de contrôle des forces de travail et des masses par la construction des sociétés de contrôle du futur (sur le modèle du capitalisme autoritaire chinois, du totalitarisme communiste et de la xénophobie d’État sur le modèle techno fasciste) semble montrer la voie d’une surveillance de masse par les algorithmes et le calcul statistique, surveillance des corps et des esprits dont toutes aspérités, expressions rares ou frictions sensibles seront rabotées ou compactées au format exploitable de l’IAG, (2) celles des multitudes réinstallées et vivantes dans les biosphères coopératives qui en sortant des schémas économiques et politiques centralisés et étatiques, de type asociaux et monétisés, auront accomplies les rêves d’un fédéralisme démocratique associant des groupes humains dans le respect des milieux de vie, des cultures ancestrales, des langues terriblement vivantes et des modalités du vivre autrement, sorties de l’hyper-capitalisme de prédation (ressources, sexualités, créations, systèmes de solidarité …).

Rappelons nous que le savoir de l’Automate n’est que conformation, interface égotique et mimétisme stupide ; sa part créative en Économie politique – lorsque elle n’est pas grotesque, inusitée et criarde – demeure un impensé de la « machinalisation symbolique » de l’agent économique, comme cette sorte de traçabilité par la vectorisation de l’attitude grammaticale d’un pseudo sujet capitaliste dite ajustée ou désajustée à la situation de travail. Dans le régime de preuves et de traces de l’Automate et du système hyper-capitaliste, il faut faire la guerre aux incartades, à l’anti conforme, aux solidarités sensibles mêlées d’une créativité collective de l’agir humain ; tout doit demeurer sous contrôle des systèmes de fabrication et de rendu des décisions au sein de l’organisation capitaliste et dans ses réseaux numériques d’interactivités.

La forme démocratique du pouvoir gêne l’hyper-capital cognitif, symbolique, affectif, car elle tend à maintenir des liens sociaux au delà de l’effet d’atomisation des groupes humains sous la pression d’une capitalisation des pensées, des langages et des attitudes conformes ; effet dont l’intérêt majeur pour l’oligarque est de diviser pour régner, séparer les hommes et les femmes, faire s’objectiver la force de travail comme valeur d’échange sur un marché de duperies de soi-même, de réification et de trahisons ; l’individu devenu une simple marchandise employable ne croit plus en rien, ne peut plus croire sous cette pression maximale des discours de la performance entraînant fatigue, nihilisme et désespoir au travail. Les formes de son langage même captées par l’intelligence de la machine et de l’administration de la vie aboutissent à un esprit compacté, dérivé d’un calcul vectoriel de probabilités. Un ensemble de phrases, de sons, d’images, de vidéos ou de codes informatiques précisément ajusté comme un outil de travail numérique et symbolique, à une situation de travail, va permettre de gagner plus d’argent sous la forme d’un capital sémiotique cognitif investit, utilisé et diffusé dans la réification du travail de l’esprit.

Objets marketisés, vecteur de transaction organisation/milieux d’affaires, écosystèmes numériques et financiers clos sur eux-mêmes, novlangue managériale, fétichisation des produits de l’Esprit comme magie du capital intégré dans l’humain, atomisation du socio-symbolique en l’homme, privatisation des logiques de solidarité commune ; les moyens d’une fabrication des produits de l’esprit adaptés à l’Empire de l’hyper-capitalisme de prédation, finissent par rencontrer les limites ou les frontières humaines, anthropologiques, sociales et écologiques en 2025. Dans leurs terreurs de disparaître une bonne fois pour toutes, ces logiques d’exploitation capitaliste de ressources naturelles (pétroles, gaz, eaux, métaux rares) héritées d’un vieux monde industriel, impliquent dans leurs processus d’incarnation sur Terre, une autodestruction des milieux sociaux et vivants au bénéfice d’une soit disant élite technophile, issue de la pétromonarchie, du capitalisme fossile ; une élite de petits maîtres Ego et des masses in humanisés et aveuglés par des projets culturels et idéologiques, [extrême droite globale et totalité du soviétisme] totalement hors sol, coupés de l’histoire des sociétés humaines, des langages vivants et de l’esprit.

Fragments d’un monde détruit – 183

Kreatura

« C’est parfois cela : une sorte de langueur,
Aux oreilles, l’horloge sonne à n’en plus finir ;
Au loin, les roulements du tonnerre qui se meurt.
Il me semble entendre se plaindre et gémir
Comme des voix inconnues et captives,
Un cercle mystérieux lentement se resserre,
Mais dans ce gouffre de murmures et de sons
Un bruit s’élève qui domine tous les autres.
Et le silence autour est si irrémédiable
Qu’on entends l’herbe pousser dans les bois,
Le Mal rôder sur terre en portant sa besace …
Mais voilà que déjà on distingue des mots
Et le déclic sonore des rimes légères,
C’est alors que je commence à deviner,
Et les vers qu’on me dicte viennent se déposer
Sur la neige blanche du papier. »

5 novembre 1936. Maison sur la Fontanka.
Septième livre. « Les Secrets du métier »

Anna Akhmatova, « La création » in « Dernier toast et autres poèmes », p.103, Choix de textes, traduction du russe et présentation de Sophie Benech, Éditions Payot & Rivages, Paris, 2025.

Joseph Wright, The Corinthian Maid, ca. 1782–84.

Au cœur de la chambre vide, sont formés les magma signaux,
la blancheur neutre et leurs objets vidés des intentions,
un complexe de faits et d’actions, lentement exclu des mondes sensés, il reste l’aplat de signes noirs, l’alpha matrice, la dimension sienne, creusée dans chaque mouvement tendu vers nos futurs, l’enveloppe des corps et des symboles individués par erreurs,
tout autour du manteau de nuit, se déforme ton silence,
l’esprit envahit par les sons, ressaisis, sans aucun autres,
les cris des oiseaux à l’aube qui remuent dans le noir soleil,

Ne viens pas ici sans raisons, sans projets, ni forces de vie,
car tout a été pris et projeté par le film drame de l’intime,
le déroulé du scénario précis, chaque nuit transitant dans la forme alpha, le rire de l’oubli planté sur tes lèvres de cendres,
et chaque mot signe, passeur, tient sa place, son rôle et sa fonction,
dans les différents jeux d’une dynamique de transfert ;
derrière l’écran de ta position, est maintenue vivante, la créature,
la noble « Kreatura » ; issue d’une fantastique absence,
traverse seule, les dimensions froides, liquides et muettes,

les plis dans les murs blancs ; lézardes vidées de tout objets,
ce puzzle mental qui rassemble toute la maison et disperse ses pièces … Je vois la forme belle et mouvante, le halo fantôme, l’invisible,
qui se déplace tout contre nous, la blancheur transpercée,
avec ses bras de mer incertaine, ses îlots de beautés effrayantes,
les mots épinglés comme des petits ordres de survie,
font des choses étranges, des manières d’être, de voir et de penser,
des sonorités et des images unifiées dans le Temps,
que projette l’œil de l’âme solitaire au fond du couloir …

Quelle joie quand tu dictes à la machine morte ; les récits,
les aventures folles des personnages et des histoires rêvés,
les intrigues et leurs raisons d’agir, les espoirs et les regrets,
les situations de jeux et la transe venue d’une autre dimension,
il faut voir comment ils ou elles traversent nos mémoires,
à l’allure vive de l’existence dense, habile et sans égal,
comment se noue dans ton visage, la minute sienne,
ô seigneur de la vie, qui souffle dans les rouages
d’une machine sémiotique ; la pensée d’une lumière diffuse,

les nuages de cotons et de sables minutes, les rêves,
qu’envahissent chaque phrase déployée dans l’infini,
et cette voix qui chuchote le désir et ses matières,
venue du centre des corps même dans toutes dimensions …
Je me tiens fidèle aux signes qui surgissent au hasard et informent,
dans les guerres du silence ; ouvrant des fenêtres autres, sans personnes, cette guerre menée au milieu, par les mouvements de la « Kreatura », habillée des signes ultimes, de la perfection du réel …
Et tu emportes dans ce monde alerte et présent,
que les vagues présciences, tes chemins d’exil et de dépassement de soi.

MP – 10102025

Variation des désordres

« Plus les techniques d’ingénierie s’améliorent, plus elles sont aptes à satisfaire les objectifs humains et plus elles devront également se montrer capables de formuler des objectifs humains. Si par le passé, une vue partielle et inadéquate des finalités humaines, n’a pas posé de gros problèmes, c’est surtout grâce aux limites techniques qui rendaient trop complexes l’exécution de tâches comportant une évaluation détaillée des finalités humaines. C’est là un des nombreux cas où l’impuissance humaine nous a jusqu’ici protégés de l’effet dévastateur de la folie humaine. »

Norbert Wiener, « God & Golem Inc. : Sur quelques points de collision entre cybernétique et religion », p.85, Traduit de l’anglais par Christophe Romana & Patricia Farazzi, Éditions de l’Éclat, 2000.

Kazimir Malevitch, Peinture suprématiste, 1915-1916, huile sur toile, 49×44 cm, Wilhem Hacke Museum, Ludwigshafen, Allemagne.

Des cloisons mentales faites de signaux, de preuves et de conditions réflexes, la sinuosité des systèmes muets, qui adressent et préforment, toutes variables sont exclues par ailleurs, dans l’outre monde, et l’ordre qui se dresse finalement, dans la bouche des faux prêtres, s’habillent de lèvres métalliques, d’œil panoramique et de phrases prisons, il fait froid, ici, maintenant, tout autour du média central, la corporation mutique et ses hauts membres costumés, haïs et craints, représentent le système artificiel, mort, la structure inerte, ceux là qui font les tours de gardes à minuit, solitaires et froids,

à l’intérieur des forteresses de verres, d’électricité et de silicium,
les têtes penchées sur les petits sceptres de commandes,
les os à pinceaux fragiles ; des doigts de mains qui virevoltent à l’écran, et tout autour d’eux, plus rien n’existe, la nuit et son obscure présage, l’audio spectre et l’interface ; les jours noircis par les rumeurs, plus rien n’existe que le réseau ne peut voir, identifier, coder et décider, en puisant dans les réservoirs de symboles, la langue neurale technique, et l’âme refroidie par la pression des objets et de ses projections, ne perçoit plus rien de soi même, des autres et de la Nature ….

Alpha matrice calcule les décisions optimales, les parfaites directions,
et les rails des super règles tiennent les foules aveugles à l’infini,
en dressant les torts de chacun.e et les moralismes grégaires, les absurdes terminaisons, à minuit sur les grèves des océans ressortent les dissidences les mêmes oppositions heurtées, récalcitrantes, des masses de non pouvoirs, elles fomentent des révoltes et des disséminations de signes, creusées, par les multitudes, changeant les échelles humaines et l’orientation des cartes et des territoires, prenant la fin de l’humaine détermination comme un guide et une espérance, évaluer, croire, rêver, désirer les puissances d’agir communes …

Je crois en toi, figuration du vide et du contrordre, visage abstrait des révolutions, logé en avant des mondes affreux, des représentations officielles, de la prison technique, des pouvoirs centrés sur un monde d’élites, de mépris et de forces égotiques, qui exploitent chaque désir, chaque expression, toutes forces de travail ..
L’indétermination relative, les variations maîtres, l’assurance impossible, l’élan vital, sont des armes majeures, des jalons d’histoires et de créativités sociales …
Tu seras mienne, espérance libre et folle, capacité de destruction et de création, des machines de guerres silencieuses, des filets de captures,
par lesquels la mort future des sociétés, décide et exclue.

Ils ou elles par les réseaux de haines, survivent comme des monstres,
attablés aux banquets des tyrans, de la mauvaise conscience et des neurales machines, toute cette foultitude de nommages, d’insultes et de réactions fébriles, qui transitent d’un endroit à l’autre du monde à la vitesse de l’éclair ; j’insulte, je partage, je jouis de ma petite présence affamée de reconnaissances et la nuit emporte les logiques de délibération, d’assertions garanties. Rien n’arrive plus que la pulvérisation en minuscules égo drames,
des sociétés de mépris ; stupéfaites, haïes, redoutées et inhumaines …

Ne viens pas ici, toi, l’ennemi des vivants, monstre défait, perdu,
remuer les poubelles de l’Histoire, et les vagues ressenties des époques passées, ici les idéologies sont déjà refroidies, rances, dépassées et/ou mortes, par les filtres des convictions pratiques et des situations du réel, toutes les âmes ont franchies les seuils d’espérances et de révolution. Il reste à te voir – stupéfait, interdit – dans les miroirs des morts, absorber notre amour, voir ta face rendue invisible, ton discours devenu impuissant. Venez à nous, monstres et terreurs, folies, jalousies et haines … Nous rendrons la terre plus vivable, les conditions d’existence, encore humaines.

MP – 03102025