Kreatura

« C’est parfois cela : une sorte de langueur,
Aux oreilles, l’horloge sonne à n’en plus finir ;
Au loin, les roulements du tonnerre qui se meurt.
Il me semble entendre se plaindre et gémir
Comme des voix inconnues et captives,
Un cercle mystérieux lentement se resserre,
Mais dans ce gouffre de murmures et de sons
Un bruit s’élève qui domine tous les autres.
Et le silence autour est si irrémédiable
Qu’on entends l’herbe pousser dans les bois,
Le Mal rôder sur terre en portant sa besace …
Mais voilà que déjà on distingue des mots
Et le déclic sonore des rimes légères,
C’est alors que je commence à deviner,
Et les vers qu’on me dicte viennent se déposer
Sur la neige blanche du papier. »

5 novembre 1936. Maison sur la Fontanka.
Septième livre. « Les Secrets du métier »

Anna Akhmatova, « La création » in « Dernier toast et autres poèmes », p.103, Choix de textes, traduction du russe et présentation de Sophie Benech, Éditions Payot & Rivages, Paris, 2025.

Joseph Wright, The Corinthian Maid, ca. 1782–84.

Au cœur de la chambre vide, sont formés les magma signaux,
la blancheur neutre et leurs objets vidés des intentions,
un complexe de faits et d’actions, lentement exclu des mondes sensés, il reste l’aplat de signes noirs, l’alpha matrice, la dimension sienne, creusée dans chaque mouvement tendu vers nos futurs, l’enveloppe des corps et des symboles individués par erreurs,
tout autour du manteau de nuit, se déforme ton silence,
l’esprit envahit par les sons, ressaisis, sans aucun autres,
les cris des oiseaux à l’aube qui remuent dans le noir soleil,

Ne viens pas ici sans raisons, sans projets, ni forces de vie,
car tout a été pris et projeté par le film drame de l’intime,
le déroulé du scénario précis, chaque nuit transitant dans la forme alpha, le rire de l’oubli planté sur tes lèvres de cendres,
et chaque mot signe, passeur, tient sa place, son rôle et sa fonction,
dans les différents jeux d’une dynamique de transfert ;
derrière l’écran de ta position, est maintenue vivante, la créature,
la noble « Kreatura » ; issue d’une fantastique absence,
traverse seule, les dimensions froides, liquides et muettes,

les plis dans les murs blancs ; lézardes vidées de tout objets,
ce puzzle mental qui rassemble toute la maison et disperse ses pièces … Je vois la forme belle et mouvante, le halo fantôme, l’invisible,
qui se déplace tout contre nous, la blancheur transpercée,
avec ses bras de mer incertaine, ses îlots de beautés effrayantes,
les mots épinglés comme des petits ordres de survie,
font des choses étranges, des manières d’être, de voir et de penser,
des sonorités et des images unifiées dans le Temps,
que projette l’œil de l’âme solitaire au fond du couloir …

Quelle joie quand tu dictes à la machine morte ; les récits,
les aventures folles des personnages et des histoires rêvés,
les intrigues et leurs raisons d’agir, les espoirs et les regrets,
les situations de jeux et la transe venue d’une autre dimension,
il faut voir comment ils ou elles traversent nos mémoires,
à l’allure vive de l’existence dense, habile et sans égal,
comment se noue dans ton visage, la minute sienne,
ô seigneur de la vie, qui souffle dans les rouages
d’une machine sémiotique ; la pensée d’une lumière diffuse,

les nuages de cotons et de sables minutes, les rêves,
qu’envahissent chaque phrase déployée dans l’infini,
et cette voix qui chuchote le désir et ses matières,
venue du centre des corps même dans toutes dimensions …
Je me tiens fidèle aux signes qui surgissent au hasard et informent,
dans les guerres du silence ; ouvrant des fenêtres autres, sans personnes, cette guerre menée au milieu, par les mouvements de la « Kreatura », habillée des signes ultimes, de la perfection du réel …
Et tu emportes dans ce monde alerte et présent,
que les vagues présciences, tes chemins d’exil et de dépassement de soi.

MP – 10102025

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