Les produits de l’esprit

Considérer les productions de l’esprit humain sous l’aune des langages de l’Automate, dans ces mesures d’exposition, d’accumulation, de stockage et de capitalisation de données exploitées par de grands propriétaires d’écosystèmes numériques et d’outil de recherche sur les réseaux, c’est à la fois, revenir à la source du gisement des données et des intelligences – l’esprit humain ou la pensée humaine désabsolutisée ou sortie du grand « E » de l’Esprit – et entrevoir la séparation nette entre l’objet produit ou le résultat final consommable et le producteur initial de la donnée. Ici le lexique issu de la cybernétique, des technologies de l’esprit et des sciences du contrôle et du management de l’information et de la décision, s’appuie sur la dichotomisation réalisée dans l’univers symbolique de l’informatique et dans les systèmes complexes de traitement de l’information, entre (1) information et connaissance, (2) subjectivité de l’agent et processus de réification de sa pensée et (3) entre production de l’Automate, surveillance et contrôle des forces de travail et savoir d’expériences, situé, historicisé. L’absence de considération pour l’expérience humaine qu’ont nécessité la création d’un texte, la fabrication d’une image, la composition d’une musique ou le tournage d’un film de cinéma et l’espèce de calibrage au compact esthétique consommable du produit diffusé sur de potentiels marchés de la communication qui font contacter demandeur du produit et offreur et diffuseur du produit, répondent à la norme générale du profit qui est la norme du capitalisme. L’exploitation de la force humaine au travers d’une captation de l’attention sensible, d’une maîtrise organisée des capacités cognitives, affectives et expressives aboutit à cet appauvrissement lent et progressif de l’expérience des contacts esprit/corps/monde/symbole.

Dans le processus organisationnel qui consiste à traiter les individus-marchandises en sommes de capacités-compétences adaptées à une activité économique et reliées à des portefeuilles de compétences, l’exploitation du raisonnement computationnel ou algorithmique pur intervient comme prothèse ou machine de psycho-pouvoir visant la délégation des tâches automatisables en fragilisant les dynamiques de progression collectives de l’apprentissage humain. Nos capacités expressives progressivement moins sollicitées dans l’expérience du contact humain devenue rare, finissent dans un jeu d’externalisation des pouvoirs classiques de l’esprit, par refléter par un jeu de miroirs conformant, le produit machine qui prétend automatiser un raisonnement humain ou une part de l’activité de la pensée humaine. L’administration de la performance, le pilotage de projets industriels et le management des traces, preuves et consignations symboliques versées dans les vieilles banques de données, devenues aujourd’hui des écosystèmes numériques et économiques faussement ouverts ou dépendants des puissants monopoles GAFAM, neutralisent la créativité humaine en mécanisant l’humanité de la pensée ; il faut ici lisser l’expression rare dans la notion de données, digits, bits, compacts esthétiques, produits complexes de l’esprit et formater ses potentiels d’exploitation économique en tant que marchandises cognitives et symboliques consommables et produits devenus rapidement périssables.

La capacité technologique de recherche des moteurs de recherche visant l’exactitude d’une information prise dans ses contextes d’exploration, d’expériences hétérogènes et d’usages à l’intérieur du système d’information, ne peut se faire sans tout l’apport de la pensée humaine, capable de reconstruire des situations de jeux de langage dans lesquelles les phrases ou la production symbolique humaine seront réinscrites de manière anthropologique dans une forme de pensée et de vie du langage. Ici la subjectivité au travail, le travail même du courage comme capacité de transformation sociale et politique, qui va élaborer du sens collectif – dans les enquêtes scientifiques – dans et pour l’activité économique permet la remédiation des capacités humaines, vers la satisfaction de besoins humains réels (se protéger du chaud et du froid, s’alimenter correctement, se vêtir, boire une eau non polluée, se soigner, créer et partager librement, et jouir de ses créations …) Passé l’espèce de techno béatitude un peu délirante, autour des Intelligences Artificielles Génératives (IAG) et leur potentiel désarmant de génération autonome de textes, sons, images, codes et vidéos par simple effet du calcul vectoriel et statistique, il est bon de ressaisir, par un contraste vertigineux et une anthropologie des besoins humains, comme des sciences de la communication infrahumaine, cette distance sidérante entre le potentiel technologique – et économiquement autonomisée – démesurée des IAG et la dégradation progressive des milieux de vie sous l’effet du changement climatique ; ce parallèle s’il est peut être facile, souligne que les technologies – si elles le peuvent – doivent être toujours mises aux services des vivants et de l’humanité.

Il y a ici un nœud potentiel de rupture entre deux visions du monde ; (1) celle des puissantes oligarchies techno financières du capitalisme ego-cognitif, qui en visant des politiques de contrôle des forces de travail et des masses par la construction des sociétés de contrôle du futur (sur le modèle du capitalisme autoritaire chinois, du totalitarisme communiste et de la xénophobie d’État sur le modèle techno fasciste) semble montrer la voie d’une surveillance de masse par les algorithmes et le calcul statistique, surveillance des corps et des esprits dont toutes aspérités, expressions rares ou frictions sensibles seront rabotées ou compactées au format exploitable de l’IAG, (2) celles des multitudes réinstallées et vivantes dans les biosphères coopératives qui en sortant des schémas économiques et politiques centralisés et étatiques, de type asociaux et monétisés, auront accomplies les rêves d’un fédéralisme démocratique associant des groupes humains dans le respect des milieux de vie, des cultures ancestrales, des langues terriblement vivantes et des modalités du vivre autrement, sorties de l’hyper-capitalisme de prédation (ressources, sexualités, créations, systèmes de solidarité …).

Rappelons nous que le savoir de l’Automate n’est que conformation, interface égotique et mimétisme stupide ; sa part créative en Économie politique – lorsque elle n’est pas grotesque, inusitée et criarde – demeure un impensé de la « machinalisation symbolique » de l’agent économique, comme cette sorte de traçabilité par la vectorisation de l’attitude grammaticale d’un pseudo sujet capitaliste dite ajustée ou désajustée à la situation de travail. Dans le régime de preuves et de traces de l’Automate et du système hyper-capitaliste, il faut faire la guerre aux incartades, à l’anti conforme, aux solidarités sensibles mêlées d’une créativité collective de l’agir humain ; tout doit demeurer sous contrôle des systèmes de fabrication et de rendu des décisions au sein de l’organisation capitaliste et dans ses réseaux numériques d’interactivités.

La forme démocratique du pouvoir gêne l’hyper-capital cognitif, symbolique, affectif, car elle tend à maintenir des liens sociaux au delà de l’effet d’atomisation des groupes humains sous la pression d’une capitalisation des pensées, des langages et des attitudes conformes ; effet dont l’intérêt majeur pour l’oligarque est de diviser pour régner, séparer les hommes et les femmes, faire s’objectiver la force de travail comme valeur d’échange sur un marché de duperies de soi-même, de réification et de trahisons ; l’individu devenu une simple marchandise employable ne croit plus en rien, ne peut plus croire sous cette pression maximale des discours de la performance entraînant fatigue, nihilisme et désespoir au travail. Les formes de son langage même captées par l’intelligence de la machine et de l’administration de la vie aboutissent à un esprit compacté, dérivé d’un calcul vectoriel de probabilités. Un ensemble de phrases, de sons, d’images, de vidéos ou de codes informatiques précisément ajusté comme un outil de travail numérique et symbolique, à une situation de travail, va permettre de gagner plus d’argent sous la forme d’un capital sémiotique cognitif investit, utilisé et diffusé dans la réification du travail de l’esprit.

Objets marketisés, vecteur de transaction organisation/milieux d’affaires, écosystèmes numériques et financiers clos sur eux-mêmes, novlangue managériale, fétichisation des produits de l’Esprit comme magie du capital intégré dans l’humain, atomisation du socio-symbolique en l’homme, privatisation des logiques de solidarité commune ; les moyens d’une fabrication des produits de l’esprit adaptés à l’Empire de l’hyper-capitalisme de prédation, finissent par rencontrer les limites ou les frontières humaines, anthropologiques, sociales et écologiques en 2025. Dans leurs terreurs de disparaître une bonne fois pour toutes, ces logiques d’exploitation capitaliste de ressources naturelles (pétroles, gaz, eaux, métaux rares) héritées d’un vieux monde industriel, impliquent dans leurs processus d’incarnation sur Terre, une autodestruction des milieux sociaux et vivants au bénéfice d’une soit disant élite technophile, issue de la pétromonarchie, du capitalisme fossile ; une élite de petits maîtres Ego et des masses in humanisés et aveuglés par des projets culturels et idéologiques, [extrême droite globale et totalité du soviétisme] totalement hors sol, coupés de l’histoire des sociétés humaines, des langages vivants et de l’esprit.

Fragments d’un monde détruit – 183

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *