Aux actes passionnés

Au cœur des combats sociaux, politiques et culturels qui sillonnent les champs sémantiques et pragmatiques de l’action collective se situent les effarantes machines à niveler, séparer et à briser les liens sociaux-naturels que les êtres vivants nouent dés leur plus jeune âge. Ce qui est toujours attaquée ou fragilisée est la socialité de base qui caractérise tout être vivant en tant que contacts réfléchis dans l’expérience de l’appropriation progressive des autres en soi-même et qui maintient la forme sociale symbolique fermement liée à la forme de vie même des langages et des interactions socialisantes.

L’expérience du contact comme « ur-phénomène » ou primitivité caractéristique de l’intercommunication vivant/milieu vital/société est ainsi peu à peu vulnérabilisée de l’intérieur par les machines communicantes organisées dans l’économie sémio-linguistique contemporaine et l’hyper-capitalisme de l’Ego. Dans les intérieurs sociaux maîtrisés par les machines à communiquer (Internet des objets, web commercial, étiquetages massifs des objets marchandises, fétichisés et marketisés …), l’atomisation des scènes d’interaction sociale traditionnelle en de multiples îlots d’indifférence numérique est une pierre de touche d’un management stratégique des âmes permettant une surveillance et une neutralisation des corps. L’unité marchande individu comme ses capacités cognitives et affectives vont faire l’objet d’une exploitation continue et systématique par les marchés d’échanges et les systèmes de production de la valeur pour l’économie de la connaissance et du contrôle des forces psychiques et des affects. Ici le management stratégique de l’engagement des individus sur les marchés correspond entièrement et symétriquement à la baisse de leurs capacités de socialisation car l’individu comme unité de marchés n’a besoin que d’outils de transaction (carte bancaire, smartphone, puces …) pour régler toutes ses conduites effectives et potentielles en obéissant servilement à un ordre de marchés qui est principalement au XXI siècle un « ordre communicant ».

L’espèce de machinalisation de tous les gestes de transaction réduit le corps à une fonction spéciale de régulation des échanges dont l’exercice ne demande que des gestes saccadés, immédiatement pris et contrôlés par la nasse de l’échange production/distribution/consommation de sorte qu’il est surtout anormal et risqué d’agir autrement que ce que l’échange et la transaction permettent réellement. Dans ce cadre réduit du psycho-pouvoir économique, le psychisme humain est un encombrant mystère dont le secret – trop dangereux – doit rester en dehors de la parfaite mécanisation des corps engagés dans l’économie behaviouriste de l’échange ; ainsi tous les rêves ne sont pas valides, toutes les expressions ne sont pas autorisées ou permises – intuitivement vous sentez bien quand vous dérangez un ordre communicant – les lignes rouges clignotent, le frémissement de l’interdit apparaît – tous les mouvements du corps orientés [l’activité de l’âme humaine] doivent se cantonner à un réduit misérable de gestes conditionnés ; une somme de presque réflexes utiles seulement pour vivre dans la société capitaliste. Alors il est courant ce malheur organique du capitalisme, ce désespoir des machines, cette mélancolie historique des générations X, Y et Z issue de la mise en ordre des organismes adaptés aux contraintes de l’échange économique ; car l’expression appauvrie rentrée en elle-même, jamais utilisée, fabrique la bile noire de la mélancolie et du ressentiment, et n’a plus cette capacité d’ouverture des corps et des âmes humaines.

C’est pourtant au cœur de l’expérience du contact dans la construction primitive de l’acte humain qui correspond pour le pragmatiste G.H. Mead au phasage de l’action à quatre niveaux corrélatifs ou étapes matricielles ; impulsion, perception, manipulation et consommation (1938 – « Philosophy of the Act ») que peuvent se déployer la compréhension pragmatique et compréhensive commune du sens que les individus donnent à leurs actions du point de vue de l’analyste psycho-sociologue et philosophe de l’interaction sociale symbolique. Dans ce cadre d’une délibération pratique en vue de la compréhension de l’action individuelle, il est important de rappeler l’évidente nécessité d’une construction dialogique du soi humain. Et cette nécessité naturelle, empêchée dans un ordre communicant artificiel, doit résister comme une forme de possibilités expressives en vue de la liberté humaine collective et intime à la fois forte, dangereuse et conditionnelle.

Ici la notion de complexion pronominale doit nous aider à comprendre l’enjeu de la constitution physique, morale et psychique du soi humain en tant que des rapports réflexifs, symboliques, vivants, se jouent dans la grammaire de l’action d’une subjectivité dans le langage. A chaque angle expressif est placé un pronom « personnel » particulier et un rapport conséquent ; le rapport premier est le « Je » avec le « Tu » comme relation première, découverte du visage de l’autre, écoute de la différence de sa voix propre, expression du noyau relationnel et de l’altérité radicale ; le « Nous » apparaît et sort grandit, il est le « Nous » d’une interaction expressive précédente et suivante ; il dit la logique interne de l’action humaine historique ; le « Je » se renforce – en se traduisant/se transposant – et se déploie dans le « Nous » comme sujet grammatical de l’activité sociale symbolique, tandis que le « Tu » constitutionnellement inscrit dans le « Je » éclaire ses réflexions et imaginations possibles. Comparé à ses trois pronoms véritablement inscrit dans l’imputation de l’action d’un sujet historique, le « Il » (le « on dit que ») apparaît comme le pronom du narratif complexe adopté par une société humaine pour se dire elle même vis à vis de ses membres.

La subjectivité révolutionnaire est celle qui se déplace entre les niveaux de la problématisation de l’action pour soi, en propre, dans la grammaire formelle de l’activité humaine et sociale – elle est capable de prises de rôles situées et d’un sens de l’histoire sociale et politique ouverte, importante et tolérante ; en ce sens, être porteur d’une voix singulière qui revendique suivant des règles – passionnément – et dans un certain cadre de référence historique, fait se croiser les différentes instances grammaticales dont la complexion c’est à dire la constitution physique, psychique et morale de la personne humaine – Je, Tu, Nous, Il, Elle, On, Vous – est la conséquence directe d’une liberté d’emploi et d’usages des expressions et des phrases dans certaines situations de jeux de langage. A l’inverse, dans la mise en ordre de la communication du management de la valeur d’échange, la voix humaine est réduite au silence le plus complexe ; comme dit précédemment, par la formidable puissance du capitalisme de l’Ego et de la cognition a située, pour isoler un faux sujet, un agent factice sans actions, fermer l’accès à l’esprit d’autrui, fabriquer les barreaux liquides, émotionnelles et monétaires de la prison égotique pour l’individu devenu « doppelgänger » ou une simple marchandise, un corps de transactions numériques, une somme de capacités-compétences à exploiter sur les marchés du travail. La voix emporte et comporte un sens, jusqu’à sa propre extinction vitale ; sa disparition organique possible, elle peut porter des mots écrits ou imprimés sur une feuille comme un souvenir d’un.e autre repris dans l’expérience vécue, temporellement et spatialement située, d’un « Je dit », « Tu écoutes » / « Tu dit », « J’écoute » ; elle est déjà une musique du silence et du corps tout entier qui comme un vague à l’âme accomplit cet exploit de la résurrection.

Ménager des lieux et de temps pour les voix, s’assurer que des inter-actes passionnés puissent avoir lieu au delà du temps des machines communicantes, c’est une affaire humaine, très humaine ; une affaire d’histoire des langages humains, d’anthropologie sociale et des techniques, et de philosophie de l’action et de l’esprit ; toutes ces disciplines dont les avancées scientifiques permettent un certain respect de l’humanité des forces emmenées dans la constitution des personnes humaines. Et dans ces forces physiques, spirituelles, il y a la voix, la tonalité d’une émotion singulière, et il y a la grammaire d’un pour soi humain incarnée par la complexion pronominale de l’action – ce qui est imputable en propre à un sujet historique collectif ou individuel, capable de transformer la société humaine.

Adopter le rôle d’autrui c’est à dire voir le monde dans les perspectives d’autrui par la lecture, la vision de films de cinéma, l’écoute attentive d’une musique, c’est en effet aussi jouer avec les pronoms de l’action, permettre au « Je » créateur de vivre dans un rapport d’instauration ; regarder, écouter, voir avec les yeux et les mots d’autrui, parler avec lui et son « Tu » surprenant, émouvant – briser la logique d’une narration imposante par un « Il » de masquage et d’enfermement dans un solipsisme que l’on peut dire collectif [George Orwell nous en a montré la quintessence dans « 1984 » – 1949], enfin faire du « Nous » une force culturelle et politique de transformation symbolique de la société et de l’esprit humain. C’est là tout l’art d’une politique de la voix – comme revendication d’un devenir subjectif et d’une existence humaine singulière – et de tout le mouvement collectif et humain en vue de l’éducation et la culture des capacités des subjectivités révolutionnaires de produire des connaissances de transformation et non pas uniquement d’adaptation ou de régulation.

Fragments d’un monde détruit – 185

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