Dans les rencontres avec un.e autre que soi-même, par le scénario d’une primitivité caractéristique de l’expérience du contact sensible avec un autre que soi, il reste un fonds de gestes communs, un style de réactions instinctives qui doit nous permettre de compter sur ce fonds commun pour espérer, rendre possible, s’en sortir avec – une intercompréhension élaborée au travers d’un héritage culturel et biologique. Et cette issue de la résolution du contact par les sensibilités communes – par exemple la manière de réagir à la crainte ou à la douleur comme émotions primitives (joie et colère formant deux autres émotions de base) – est une sortie d’une certaine gêne initiale ou de froideur due à la distance de mondes mentaux différents, de manière de nommage des états de choses environnants, de manières d’être éloignées ; de manières de situer dans une forme de langage et de vie. Il est question ici d’un franchissement de seuils d’évidence dans la scène du contact primitif, en ethnologie ou en anthropologie sociale et économique, comme nous l’enseigne Malinowski, dans l’observation participante et l’enquête par prises de notes sur un carnet de suivi des interactions, des événements qui constituent le voyage ethnographique ou l’exploration d’une forme de vie différente. Chaque nouvelle observation va servir à dégager une forme d’intérêts – un style d’existence et d’expressions socialisées dans l’existence – dans l’expérience du contact sensible de sorte qu’une transduction – [traduction de signes/transfusion formelle] entre deux formes d’abord éloignées, va être rendue possible sous la condition d’une observation attentive et méthodique des faits et des langages.
Travailler sur le fait de franchir un seuil dans l’intercompréhension humaine – inhumaine, c’est à dire rendre possible la perception d’une évidence qui va bouleverser nos cadres sociaux de mémoires et nos formes d’interactions symboliques, cela serait par exemple, permettre que l’interaction ait lieu hors d’une vue intellectualiste de surplomb, qui annule l’objet d’étude et efface les complexités de la vie du sujet-test ; cela serait également par exemple, dans l’idée de franchir des seuils, des paliers, voir un aspect d’une situation de jeux de langage que le contact va éclairer, par la rencontre de deux mondes différents ; ici la nouveauté de la prise de conscience ou l’étonnement subitement donnés et élaborés – métabolisées – par les contacts sociaux et les nouvelles perspectives, impliquent des réactions sociales différentes, une progression dans la culture et l’arrière-plan par les contrastes rendus significatifs au moyen d’une certaine écologie de la perception de l’aspect nouveau. L’énoncé observationnel joint par le moyen de l’expérience du contact, va peu à peu constituer en s’ajoutant à d’autres énoncés et d’autres énonciations des sujets-test, une somme de réflexions sensiblement adaptées à un terrain d’enquête anthropologique pour servir de basiques de compréhension d’un phénomène social ou professionnel. L’enquête si elle est fondamentale comme méthode et finalité, est importante comme délibération pratique (Aristote), c’est à dire comme vertu du choix intérieur le plus pertinent, le plus concrètement situé et ajusté dans l’interaction sociale symbolique et la contingence des affaires humaines.
Qu’est ce que c’est franchir un seuil d’évidence sinon atteindre une limite qui ferme la possibilité de se comprendre momentanément, limite qui peut être d’ordre émotionnel ou réactionnel en tant qu’une réaction attendue en lien avec l’expérience d’un événement dans ma culture et mon histoire, n’est pas du tout celle que je constate dans la relation à l’autre ; ici, le travail de la sensibilité et le procès des justifications possibles d’un acte ou d’une pensée en actes, doivent devenir un travail fondateur parce que ce qui intéresse l’autre peut être ce qui ne m’intéresse pas. Sortir d’une logique de pure justification, pour réatteindre une démarche compréhensive va demander une description complexe, élaborée de la forme de vie que nous devons étudier. Si nous imaginons un scénario critique en tant qu’auxiliaire de méthode à nos descriptions philosophiques, nous pourrions par exemple, imaginer un être humain exilé dans une « chambre vide » pendant de longues années, sans accès à l’extérieur, disposant d’un petit nombre d’objets, et d’un ordinateur aux fonctions limitées, réduites à un seul traitement de texte, avec une possibilité d’expressions « fermée » ou coupée de l’extérieur social (peu de livres à lire, pas de musiques, pas de films, pas d’internet ; rien qui n’exprime une nouveauté ou un changement par rapport à la situation typique de l’être enfermé), dans cette situation d’asocialité temporaire, comment va se faire la reprise de contacts de ce sujet-test avec le monde extérieur ? Comment pourrions nous aborder cet homme reclus, exilé, enfermé sans annuler tout simplement son expérience vécue si particulière ? Les manières de s’exprimer de cet homme seraient toutes grevées d’une certaine méconnaissance de la vie sociale actuelle ; nous serions surpris d’entendre un discours presque délirant, fermé en lui-même, doté d’une grande cohérence logique et grammaticale mais ratant dans sa folie interne, une référence à un monde commun d’actions, de projets, d’histoires, de langages, de vécus psychiques autres que le sien.
Dans ce scénario de l’exilé de « la chambre vide », le sujet-test souffre d’un défaut de socialité ou de solidarité ; il est capturé dans un réduit de perceptions limitées – il voit, ressent et entend toujours la même chose dans un même lieu pendant de nombreuses années, sans rencontrer réellement personne -, qui constituent une crise de la référence au monde commun, une impossibilité de se comprendre soi-même dans nos perspectives sociales présentes. C’est dans une sorte de présent fixe, atemporel que l’étranger de la « chambre vide » survit pendant de longues années et si nous cherchons à comprendre les ressorts vitaux de son monde, les enjeux vivants qui construisent son expérience vécue ; nous ne le comprendrons qu’à la condition d’une réintroduction de cet homme dans une délibération commune dans et par l’action de faire référence au monde et de parler à propos de soi dans notre monde. Cette situation hypothétique de « la chambre vide » comme scénario testant nos capacités d’intercompréhension humaine, peut se rapprocher d’une situation de dépression nerveuse (au sens où plus rien n’a de sens pour le dépressif et que le vide du monde grandit démesurément en soi ; tous les objets sont vidés de leurs intentionnalités dans la dé-pression), elle peut également montrer à quels défis sont confrontés des enquêteurs ethnologues ou philosophes sociaux et anthropologues ; à quels défis doivent-ils faire face devant l’étrangeté de comportements humains totalement coupés -semble t-il – d’une référence à un monde commun.
Cette question de la référence aux choses par le nom – « Res-Per-Nomen » – est très importante, elle va engager une certaine attitude existentielle et grammaticale ; un sens de l’action par la sensibilité du contact avec la différence et par l’acte de discours dans et avec les autres mondes mentaux, moraux, politiques que les siens ; mais s’agissant de l’expérience en soi de la limite à ce que nous pouvons réellement sentir et comprendre, nous devons faire attention, – porter notre attention dans la situation de jeux de langage – à l’augmentation de nos capacités à nous comprendre du fait d’une certaine différence sociale culturelle importée par un processus de communication dans la rencontre face à face ou distante, et qui agit comme un extenseur de forces sensibles, subtiles ; une augmentation de nos capacités de perception de ce qui arrive comme richesses et formes supplémentaires dans le monde commun. La singularité d’une existence différente de la mienne est ce chemin jalonné d’épreuves de justification et d’impossibilités de se comprendre, qui dans une société humaine, est le chemin d’une construction difficile d’un soi humain ayant capacités et droits d’expression libérés d’un joug autoritaire ou d’une emprise manifeste d’une autorité extérieure – un pouvoir sur le langage. Franchir un seuil d’évidence, se montrer capable de compréhension, voir l’autre non pas comme soi-même, mais adopter ses rôles et ses perspectives dans sa propre existence, penser par delà soi-même depuis un site anthropologique et politique nouveau ou ancien – la rencontre face à face ou distante, la fiction prototype comme méthode d’enrichissement de la description philosophique, toutes ces méthodes en appui de la réflexion philosophique permettent l’extension des limites à nous comprendre mutuellement et ainsi à faire, produire ou raconter une histoire humaine et commune.
Fragments d’un monde détruit – 186
