La forme de communication hybridée et artificielle construite autour des Intelligences Artificielles Génératives (IAG) outre qu’elle dépend fortement pour son développement réel d’une soutenabilité écologique et économique (qui est largement insuffisante, voire impossible), accentue la pénétration de langages dits « inertes » dans les multiples formes symboliques – formes de représentations et d’interactions – produites par les sociétés humaines. La dépendance interne des organisations humaines et des institutions à une forme de langage computationnelle, réglée par des raisonnements statistiques et algorithmiques, fait comme si toutes les logiques situationnelles de l’interaction sociale et de l’intention comme visée consciente de quelque chose d’extérieur, venaient à disparaître/se fragiliser au profit d’une conformation des capacités expressives, cognitives et/ou affectives des hommes et des femmes, dans un mimétisme humain / machines dont les effets pragmatiques concrets sont la désappropriation des rapports à soi et l’absence de créativité sociale et de nouveauté imaginative. La perfection « assurantielle » d’un programme de génération de textes, d’images et de sons comme la production automatique de documents mis au compact économique attendu prétend prévenir par la rigueur mathématique de l’automate, les éventuelles scories humaines, ou bien les erreurs d’inattention (les fautes de goûts aussi peut-être ?) ; toute la contingence et le hasard sortis du champs de l’action et de situations de travail par la nécessité redoutable de l’automate. Ici ce qui est impliquée comme une mécanique de conformité – une mise au format de l’interaction homme/machine – est une progressive diminution des expériences de contact sensible produites par les rencontres interpersonnelles, les interstices creusés dans les espaces de travail et toute la culture de la coopération sociale et humaine qui maintient en vie une organisation complexe.
Faut-il se réjouir ou être consterné par l’espèce d’aveuglement des thuriféraires de l’Intelligence Artificielle Générative (IAG) dont les modèles de développements économiques percutent une par une les conditions de développement des sociétés, dites « normales » ou actuelles, ou adaptées aux changements climatiques, à l’exploitation soutenable des énergies et à la raréfaction des ressources (eau, terres rares, électricités, métaux précieux, ressources fossiles …) constatées scientifiquement depuis des années (1972 – le Rapport Meadows souligne déjà les limites à la croissance dans un monde fini). L’espèce de vue capitalistique, proche d’une prison cognitive et affective, aveugle aux contextes biologiques et conventionnels, à la finitude humaine et vivante, et fermante des potentiels formidables de ces outils – IAG -, prisonnière d’une logique d’exploitation technologique pure, – une île technologique séparée du monde réel et une projection tautiste comme un aplat numérique et a-expressif imposé au réel et à la vie humaine – donne le sentiment d’un incroyable vertige et d’une impossible coupure entre la technique de la prédiction vectorielle et statistique et les usages sociaux réels rendus possibles par des situations de travail et de coopération machines / humain.es expérimentées par les hommes et les femmes. Les bulles technologiques et financières qui enveloppent ces outils en 2025 (IAG – texte, image, vidéos) peuvent elles se réduire ou se briser devant la simple satisfaction des besoins primaires et secondaires (la pyramide d’Abraham Maslow peut être repris sous réserves, comme un outil très simple d’analyse et une vue synoptique et intuitive construisant une échelle d’importance des besoins humains – « A Theory of Human Motivation », 1943 / « Motivation and Personality », 1970) d’une Humanité confrontée aux défis multiples de la transformation sociale et climatique de la Terre ? La disparité criante de cette satisfaction des besoins entre et à l’intérieur de plusieurs sociétés humaines – des proto-sociétés pour les formes sociales les plus faibles – indique à quelle échelle d’évaluation nous devons saisir l’importance, dans une perspective d’anthropologie sociale et économique et de philosophie de l’expression et de l’action, de la préservation des capacités de communication et de réflexion des êtres humains.
L’érosion de la sensibilité, l’absence de frictions des corps, l’éloignement de l’image du corps comme expressions de l’âme, la violente réduction mentaliste, capitalistique et purement neurale cognitive de « ce que nous savons » et de « ce que nous faisons », comme la dévoration des intérieurs de l’Internet par le langage inerte – commercial ou automatique ; nous être sociaux inventeurs et producteurs de symboles et d’histoires, de sens, de technologies, héritiers et créateurs de biographies, de pensées, de faits, de vérités, d’usages sensés et de critiques sociales accompagnent cette vulnérabilité des sociétés humaines confrontées aux pires en 2025 : guerres de l’information, guerres de matériels, d’hommes et de positions, guerres d’accaparement de ressources de survie, isolement, replis sur soi et haines virales des réseaux asociaux (X, Tik-Tok, Snapchat …) qui mutilent l’attention et la perception et appauvrissent la richesse sensible de nos enfants, techniques de désocialisation complexe ou de rupture de liens de solidarités collectives utilisées par l’extrême droite globale pour préparer des gouvernements tyranniques de foules aveugles et d’individus craintifs et désorientés … On ne compte plus en 2025, l’espèce de destruction massive des formes sociales de nos réponses ; des idées démocratiques et de l’intérêt mixte du social et de l’humain pour préserver une planète habitable pour nos enfants et les générations futures qui devront vivre après nous ; c’est à dire hériter d’une forme possible et reconstruire une forme sociale dans leur présent ; une forme d’expression et d’intercommunication originale propre à elles -mêmes … Ici la double question philosophique de la liberté et de la justice est posée comme un cadre d’expériences centrales liées à des possibilités futures de développement et de vie des sociétés humaines. Penser à l’expérience du contact sensible comme primitivité caractéristique d’un noyau socio-symbolique de l’humain.e nature ; le toucher est ici fondamental, les mères, les pères et les enfants, la caresse des amants, le regard attentionné, l’amour charnel et spirituel, l’entraide, et puis aussi la passion intime d’une intériorité « sociale » que les langages inertes vouent à la disparition égoïste et à l’exploitation de résultats machines.
Une logique de performance pure que prétendent incarner ces IAG aboutit à cet étonnant paradoxe d’une incapacité à penser de manière originale en dehors d’un « mainstream » de production culturelle capitalisée et de compacts esthétiques qui répondent à une technologie de capture des mots signes de l’être humain singulier. La technologie se veut disruptive, elle est en réalité accompagnatrice de la bêtise, de la crainte, du conformisme dur comme phénomène de détérioration du social et encouragement de la guerre de tous contre tous. L’exploitation des ressources est ici un paradigme fondateur d’une certaine vision du développement économique et social de la société humaine ; l’hyper capitalisme de prédation est le nom du monstre théorique qui convient à ce modèle d’exploitation des capacités expressives et symboliques de l’humanité ; prédation exercée sur les champs sémantiques des sociétés, refus de l’original, refus de l’éthique, de la créativité de l’agir et de la « différance », perversion d’un écosystème numérique monopolisé par des supergroupes industriels, réduction des écarts humains ou des erreurs de description du monde-objet déposé à l’instant par l’automate. Avec cette focalisation sur le constat algorithmique, le descriptif pur, les preuves d’existence du groupe social et économique dominant, une élite techno oligarchique est ultimement branchée sur un réseau informatique dont les systèmes économiques de domination vont de la génération en série de documents rapports censé décrire absolument le monde, à la neutralisation des revendications sociales ou collectives pour plus de justice ou de libertés.
Un langage est inerte lorsque ses capacités à faire un monde original s’amenuisent jusqu’à disparaître ; cela veut dire que le sens même des mots signes et des phrases a été évacué ailleurs, dans un espace mathématique, latent ou vectoriel ; les sens même des usages des phrases employées par les humain.es dans des situations de jeux de langage historiques, complexes, mêlant intentionnalités, interactions et sensibilités expressives disparaissent. Le miroir de conformation du tyran automate exploite cette radicale désertion de la subjectivité au travail sous l’effet massif de la performance de l’automate qui en entrée – dans cette boite noire techno linguistique – par une simple requête prompt produit en sortie, un résultat conforme aux attendus économiques. Ici la règle est un pur produit d’une conformation automatique, d’une capacité technique à prédire la suite, exclure la variabilité indéterminée de l’expression humaine au bénéfice d’une prédiction stable, orientée dans un programme de définitions et d’exclusions. Or tout phénomène d’automatisation de la langue est profond socialement ; mécaniquement, il touche aux différents champs sémantiques, syntaxiques et pragmatiques d’une langue humaine et ceci dans la force d’inertie d’un possible mouvement capitaliste et technologique de rupture, qui adopte – sans réflexions sur leurs soutenabilités futures, leurs gouvernances politiques et leurs usages sociaux réels, ces modèles d’IAG dans la résolution de problèmes écologiques et systémiques complexes.
Fragments d’un monde détruit – 182
